Skip to main content
Internet Archive's 25th Anniversary Logo

Full text of "La rage & St. Hubert"

See other formats


COLUMBIA LIBRARIES OFFSITE 

HEALTH SCIENCES STANDARD 



RECAP 

^BCroTHECA f^YTHICA 



HX641 26420 
RC1 48 .G1 2 1 887 La rage & St. Hubert 







Henri Gaidoz 



La Kage & SM~lubert 



>%^^ 



TA%1S 

ALPHONSE PICARD, ÉDITEUR, RUE BONAPARTE, 82 

M.D.CCC.LXXXVII 



CoIumWa ®nttîers^itp 

CoUege of ^Jbpsîitians! anb ê>urgeong 
Hiijrarp 




Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

Open Knowledge Gommons 



http://www.archive.org/details/laragesthubertOOgaid 



V' ... . i y 

1' ', T I 



MfVJIII or SOIOQL <^ 



BIBLIOTHECA MYTHICA 

(Histoire des Religions, Mythologie, Traditions et Littérature populaire) 
. PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION 

DE 

M. HENRI GAIDOZ 
I 



®'».i;»S5»* UKrvTRSfH 






fUi i"^ 



m: 



Tous droits réservés. 



ANGERS. — Imprimerie BURDIN et C'% rue Garnier 4. 



JlBLIOTHECA f'iYTHICA 





Henri Gaidoz 



.&m^ 



"^m^ 



La Kage & S^Hubert 



>§-^ 



TAT{1S 
ALPHONSE PICARD, ÉDITEUR, RUE BONAPARTE, 82 

M.D.CCC.LXXXVII 



INTRODUCTION 



S'il est « un mal qui répand la terreur », c'est bien la 
maladie, d'origine encore inconnue, qui rend le chien fou \ 
c'est bien celte démence, étrang-ement contagieuse par la 
salive. Les découvertes de M. Pasteur ont ajouté un remède 
certain et bénin au remède héroïque de la cautérisation au 
fer rouge, trop souvent impraticable parce qu'il doit être im- 
médiat. Un mal aussi répandu et aussi désespéré que 
la rage a donné lieu à bien des croyances et à bien des pra- 
tiques, et comme ce mal était jusqu'à M. Pasteur resté à 
peu près en dehors de la médecine, puisque celle-ci était 
impuissante, ces croyances et ces pratiques se sont con- 
servées jusque sous nos yeux mêmes, tandis que pour les 
autres maladies, le médecin a, peu à peu, remplacé 
« l'homme à secrets », le sorcier, le thaumaturge. 

La médecine est sortie de la sorcellerie, comme la science 
est sortie de l'empirisme : les hasards de l'observation, les 
tâtonnements dans l'essai des vertus des plantes et des mi- 
néraux, les théories philosophiques sur la sympathie et les 

1. Dans plusieurs provinces, pour« chien enragé », on dit « chien 
fou » et quelquefois « chien malade. » (E. Rolland, Faune populaire de 
la France, t. IV, p. 74.) De même en anglais et en allemand. 

LA RiVGE. 1 



2 INTRODUCTION 

rapports mystérieux des choses et des êtres, avaient sus- 
cité une foule de remèdes et de pratiques qui furent la pre- 
mière pharmacopée et la première thérapeutique. Mais 
comme l'homme vivait dans le surnaturel et par le surna- 
turel, qu'il ne voyait dans les êtres et dans les forces de la 
nature que des personnalités et des volontés semblables à 
la sienne, comme il projetait son imag-ination sur la nature 
et qu'une observation restreinte ne faisait qu^augmenter 
ses illusions, il joignait à ces premiers remèdes des rites 
propitiatoires, des paroles mystérieuses, des cérémonies 
qui devaient conjurer les mauvais esprits et requérir les 
esprits secourables. Ce qui inspirait confiance, ce qui sem- 
blait guérir, c'était justement l'élément mystérieux, surna- | 
turel, relisfieux du traitement : c'était encore la sorcellerie 
instinctive des peuples non civilisés, ce n'était pas encore 
la médecine. Puis, quand la médecine est née, les vieilles 
pratiques se sont conservées et continuées, par une tra- 
dition non interrompue, dans les couches profondes des 
sociétés qui sont civilisées à leur niveau supérieur et moyen. 
Les croyances, les pratiques et les superstitions du peuple 
ont été la science des âges précédents ; c'est là leur intérêt 
pour l'histoire de l'humanité ; c'est aussi la raison d'être 
d'études où l'on s'occupe de détails vulgaires, d'apparence 
futile ou ridicule. 



CHAPITRE PREMIER 

LA RAGE DANS L'ANTIQUITÉ CLASSIQUE; SES CAUSES; 
SURVIVANCES THÉRAPEUTIQUES 



§ L Causes de la rage. — §2. Remèdes sympathiques. — §3. Croyances 
diverses. — § 4. Fontaine; terre sacrée; temple d'Artémis. — 
§ 5. L'àne est-il enragé ? — § 6. La mer et la rage. — § 7. La cauté- 
risation. 



CHAPITRE PREMIER 

LA RAGE DANS L^ANTIQUITÉ CLASSIQUE ; SES CAUSES ; 
SURVIVANCES THÉRAPEUTIQUES 



La rage doit, comme la plupart des maladies, être aussi 
vieille que la création. Aussi est-elle mentionnée dès l'au- 
rore de l'histoire. Dans l'Iliade un guerrier grec compare 
Hector à un chien enragée Ce n'est pourtant qu^assez tard 
que les écrivains grecs s'occupent de la maladie, et Hippo- 
crate n'en a point parlé. Aristote, qui pourtant avait ob- 
servé tant de choses, fait, à propos de la rage, une obser- 
vation qui nous étonne: « Ce mal, dit-il, cause la mort, 
non pas seulement des chiens, mais de tous les êtres qu'ils 
mordent, ïhomme excepté^- . » Cette étrange assertion dé- 
tonne dans la littérature classique, car le virus de la rage 
passait pour si funeste que si seulement la salive du chien 
enragé touchait le corps de l'homme, celui-ci, disait-on, 
devenait enragée Une pierre mordue par un chien enragé 
n'était guère moins funeste que le chien lui-même : « Une 
pierre mordue par un chien » était un proverbe de dis- 
corde* ; et, selon Elien, une semblable pierre, mise dans le 
vin du banquet, suffisait pour rendre tous les convives fu- 
rieux ^ 



1. llkiàe, VIII, 299. 

2. ArisloLe, Animaux, VIII, 22. 

3. Galien, Œuvres, éd. Kuhn, t. VIII, p. 423. 

4. Pline, HisL Nat., XXIX, 32. 

5. Élipn, Animaux, I, 38. 



CHAPITRE PREMIER 



§ 1. CAUSES DE LA RAGE 

Comment s'imaginer l'origine de la rage chez le chien? 
Les savants cherchent encore, car aucune des hypothèses 
mises en avant n'a pu être constatée ni établie. Mais si les 
hommes qui savent et qui raisonnent sont les derniers à se 
prononcer sur la question des causes premières, il n'en est 
pas de même de la masse de l'humanité. Celle-ci ne sera 
jamais agnostique, et elle ne dort tranquille que si une 
hypothèse, bonne ou mauvaise, satisfait son désir de sa- 
voir et surtout son besoin de croire. 

Dans les croyances populaires, les maladies se ramènent 
d'ordinaire à trois causes : la rjrésence d'un mauvais es- 
prit dans le corps ; un sort jeté par un ennemi ; et enfin 
des vers. Au lieu de vers le peuple aurait dit des mi- 
crobes, s'il avait connu le mot; et il peut, dans quelques 
cas, avoir instinctivement trouvé juste, par exemple pour 
les maux de dents. C'est une croyance universelle qui les 
attribue à la présence de vers dans la bouche ; or la carie 
dentaire paraît aujourd'hui résulter d'un être microsco- 
pique, champignon ou microbe, qui se développe et se 
propage sur les gencives. La croyance au ver se rencontre 
dans bien d'autres cas encore. C'est « pour tuer le ver » 
que l'ouvrier de Paris prend le matin à jeun un petit verre 
de vin blanc. C'est encore un usage très répandu de couper 
le bout de la queue aux jeunes chats à cause du ver qui 
s'y trouve et qui les ferait périr ou les rendrait chétifs 
toute leur vie. 

C'était là, dans l'antiquité, une des explications de la 
rage : mais où était le ver? Pour les uns il était dans la 
queue : « Columelle, dit Pline, prétend que si quarante 
jours après la naissance des chiens on leur coupe la queue 
avec les dents, et qu'on enlève la dernière articulation avec 
le nerf qui y est attenant, la queue ne croît plus, et les 



LA RAGE DANS L'ANTIQUITÉ CLASSIQUE 7 

chiens ne deviennent pas enragés ^ » Selon d'autres, le ver 
était à la langue : « Les chiens, dit encore Pline, ont à la 
langue un petit ver appelé par les Grecs Lytta (rage); 
quand on l'ôte aux jeunes chiens, ils ne deviennent point 
enragés et ne perdent jamais l'appétit. Ce même ver porté 
trois fois autour du feu se donne aux individus mordus par 
un chien enragé, pour prévenir la rage^.. » Gratins Fa- 
liscus, dans son Cynégétique, rapporte la même explication 
sous une forme plus scientifique : « L'affreux et cruel fléau 
se manifeste à l'endroit où la langue est adhérente au gosier 
par une membrane qu'on appelle le petit ver'^ . » L'opération 
que l'on croyait préservatrice s'est continuée jusqu'à notre 
époque sous le nom à' évercment ou éverration : le verbe 
éverrer, avec ce sens et cette intention^ est dans le diction- 
naire de Littré. En 1864, un des collaborateurs du Bulletin 
de la Société protectrice des animaux^ crut encore utile 
d'écrire contre « l'extraction d'un prétendu ver à la langue 
et à la queue des chiens*. » Pourtant au commencement du 
siècle dernier, un grand médecin, Morgagni, avait démontré 
que ce qu'on prenait pour un ver était simplement un cordon 
blanchâtre. Morgagni croyait aussi devoir réfuter l'opinion 
qui expliquait la rage par un ver né dans le cerveau du 
chien ; et il ajoutait, en médecinpeu porté àla théorie micro- 
bienne : sœpe e?ii?n vermes facile creduniur qui non siint'\ 
On trouve encore d'autres explications de la rage. D'a- 
près Elien, elle provient de l'excès de bile ^ et une théorie 
analogue est encore courante chez les chasseurs de Saint- 
Brieuc'. Dans une autre opinion que rapporte Pline, les 

1. Pline, Hist. Nat., VIII, 63, et Columelle, De re rustica, VIT, 12. 

2. Pline, Hist. Nat., XXIX, 32. 

3. Gratius Faliscus, Cyneget., 386. 

4. Numéro de janvier 1864. 

5. Morgagni, Opéra (Ed. de Paris, 1820-22), t. I, p. 449-450. 
5. Élien, Animaux, VIII, 9. 

7. « J'ai entendu il y a longtemps, m'écrit M. E. Ernaiilt, un vieux 
chasseur de Saint-Brieuc, qui était passé maître en son art, raconter 



8 CHAPITRE PREMIER 

chiens deviendraient enragés quand ils auraient goûté du 
sang- de femme, à de certains moments*; ce sang passait 
en effet chez les anciens pour avoir des vertus merveilleuses 
et terribles, et l'on s'en servait dans certains sortilèges. 
Dans le nord de l'Allemagne, en Oldenbourg, c'est quand 
les chiens ont mangé l'arrière-faix d'une jument ^ En 
Arabie, raconte M. Burton, c'est quand les chiens ont 
mangé des morceaux de chair qui tombent du cier. Cette 
explication se rattache sans doute à l'histoire de la « chasse 
sauvage » (en allemand Wilde Jagd), car on croit dans 
nos pays d'Europe qu'elle sème sur son chemin des membres 
sanglants et des morceaux de chair. Sur la côte de la 
Manche, on croit que lorsque les chiens boivent l'écume 
dont la mer se couvre au moment du flux, ils prennent la 
rage avec cette écume. Chez les Anciens, la rage parait 
aussi avoir été mise en rapport avec les jours caniculaires, 
mais on ne trouve rien de précis à cet égard et peut-être 
est-ce un simple jeu de mots*. 

§ 2. — REMÈDES SYMPATHIQUES 

Un grand nombre de remèdes de la médecine populaire, 
qui n'est en somme que l'ancienne médecine, repose sur la 
théorie de la sympathie, c'est-à-dire d'une correspondance 
mystérieuse entre la cause (vraie ou supposée) du mal et 

qu'il connaissait un moyen de préserver ses chiens de la rage. C'était 
une recette connue parmi les chasseurs. Ce moyen consistait à saisir et 
à presser avec les doigts les chairs de l'anus du chien. Joignant la dé- 
monstration à la théorie, il fit devant moi cette opération à un de ses 
chiens... il fit ainsi sortir sous sa main une sorte de mucosité, en petite 
quantité.. , » 

1. Pline, Jfisf. nat.,\\.\, 13. 

2. Wuttke, Der deutsche Volksaberç/laube, 2" édit., p. 407. 

3. R. Burton, A pilgrimage to Mecca, 1. II, ch. iv. 

4. Voir Preller, Griechische Mythologie, 2" édit., t. I, p. 356, n., et 
Pline, lUst. Nat., Vill, 63. 



LA RAGE DANS L'ANTIQUITÉ CLASSIQUE 9 

le patient, ou entre le patient et tel être, tel objet dans 
lequel on fera passer le mal. A cette doctrine se rattache 
celle dont une école médicale a fait un principe en disant : 
similia similibus ciirantur, « les semblables se guérissent 
parles semblables, » Et cette doctrine, par une rencontre 
curieuse, s'est trouvée vérifiée par la découverte de la 
vaccine, il faut dire aujourd'hui des vaccines. L'application 
do ces idées à la g-uérison de la rage se rencontre sous de 
nombreuses formes. La plus usuelle est celle qu'exprime 
un de nos dictons du xvi° siècle : 

Contre morsure de chien de nuit 

Le mesme poil très bien y duit (convient). 

C'est-à-dire qu'on prend du poil du chien qui vous a 
mordu et qu'on l'applique sur la blessure ; le mal est ainsi 
guéri. La pratique est, on peutdire, universelle : nous l'avons 
constatée dans toute l'Europe, dans l'Inde et en Chine'. 
Dans quelques cas on procède un peu différemment : on 
brûle les poils et on en mêle la cendre à du vin qu'avale le 
mordue Pline recommandait de mettre sur la plaie la cendre 
d'une tête de chien'. Autre recette sympathique : on mange 
la chair du chien qui a mordue Le plus souvent c'est le 
foie : le traitement est déjà signalé par le médecin grec 



1. Rolland, Faune populaire, t. IV, p. 59 ; Liebreclit, Zur Volkskunde , 
p. 353; Notes and Queries, l""® sér., t. VI, p. 316 et 365; 2« série, t. II, 
p. 239, 279; 3'^ sér., t. VII, p. 276, etc. ; Tylor, Primitive Culture, t. I, 
p. 84; Eddrt (Havamal 138); Dyer, Engllsh Folk-Lore, p. 144; Stra- 
kerjan, Aherglauhen, etc., aus Oldenburg, t. I, p 81 ; Wuttke, op. cit., 
p. 301-302 ; Petrowitsch, Die Volksmedicin bel den Serben, dans le Glo- 
bus, t. XXXIII, p. 348; Black, Folk-Medicine, p. 50 ; Rossi, Supersti- 
zioni, p. 398 ; Bernoni, Tradizioni popolari Veneziane, p. 177; Folk- 
Lore Journal, t. I, p. 373; Dennys, Folk-Lore of China, p. 52; Ger- 
mania, t. XXVII, p. 376. 

2. De Gubernatis, Zoological Mythology, t. II, p. 39; De Chesnel, 
Dictionnaire des superstitions, col. 977. 

3. Pline, Hist. nat., XXIX, 32. 

4. Pline, ibid., et Andry, Recherches sur la rage (Paris, 1780), p. 327. 



10 CHAPITRE PREMIER 

Dioscoride* ; il est encore ordonné par un médecin du 
xvu® siècle, La Mardnière, « médecin et opérateur ordinaire 
du Roi^ », et de notre temps le peuple l'applique encore en 
différents pays. D'autres fois c'est le cœur que l'on fait 
cuire et que l'on mange, d'autres fois la tête'. On atta- 
chait aussi au blessé, dit Pline, un ver pris sur le cadavre 
du chien* ; c'était sans doute le fameux ver de la langue qui 
était censé donner la rage. La dent du chien qui avait 
mordu mise dans une petite vessie, dit Dioscoride, et portée 
au bras comme une amulette, était un autre remède^ 

C'est à cette même croyance de la sympathie et de l'in- 
fluence des noms qu'il faut rapporter l'emploi de deux 
plantes qui ont du chien dans leur nom. « Le seul remède 
contre la morsure du chien enragé, dit Pline, a été indiqué 
récemment comme par un oracle, c'est la racine de rosier 
sauvage qu'on appelle cynorrhodon, littéralement « rose de 
chien ^ » : c'est aussi un des noms populaires en France 
et en Angleterre [dog-?'ose) du rosier sauvage ou églantier, 
parce que c'est une plante sans parfum et sans valeur à 
côté du véritable rosier ; et Pline, avec sa crédulité ordi- 



1. Dioscoride, Mat. mcd. II, 49; Pline, Hist. Nat., XXIX, 32; Blaclc, 
op. cit., p. 119; Dyer, op. cit., p. 143; Stralîcrjan, op. cit., t. I, p. 
81 ; Andry, op. cit., p. 61 et 327; Brouardel, art. Rage {Bict. encycl. 
des sciences médic, 3^ série, t. II, (1874), p. 189; Alemannia, t. V, p. 62. 

2. Voir Andry, Recherches sur tarage, Paris, 1780, p. 327. « Dans le 
même chapitre, noire auteur (La Martinière) prétend avoir préservé de 
la rage plusieurs personnes mordues par un loup enragé, en leur faisant 
manger de la chair de ce loup et en mettant de cette chair sur leur plaie 
pendant vingt-quatre heures; puis faisant panser les plaies avec son em- 
plâtre angélique ou onguent royal. «Andry remarque, du reste, pour son 
propre compte (p. 61) à propos du foie du chien enragé, « que ce remède 
désagréable ne mérite aucune attention et qu'il doit être proscrit ». 

3. Gregor, Folk-Lore of N . E. of Scotland, p. 127, et ouvrages cités 
plus haut. 

4. Pline, Hist. Nat., XXIX, 32. 

5. Dioscoride, Mat. Med., II, 49. 

6. Pline, Hist. Nat., VIII, 63. 



LA RAGE DANS L'ANTIQUITÉ CLASSIQUE 11 

nairo, raconte une historiette, évidemment inventée après 
coup pour expliquer l'emploi de la « rose de chien » : « Ré- 
cemment la mère d'un garde prétorien reçut en songe l'avis 
d'envoyer à son fils la racine du rosier sauvage nommé 
cynorrhodon^ dont la vue l'avait frappée agréablement la 
veille dans un taillis, et de lui en faire boire le suc. Ceci 
se passait dans la Lacétanie, partie de l'Espagne la plus 
proche de nous. Le hasard fît que le soldat mordu par un 
chien reçut la lettre où sa mère le priait de suivre cet avis 
divin, alors qu'il commençait à éprouver de l'horreur pour 
l'eau : il obéit et fut sauvé contre toute espérance, ainsi 
que l'ont été depuis tous ceux qui ont essayé du même re- 
mède ^ » C'est sans doute la plante dont Galien parle sous le 
nom à'Alyssos, litt. antirage". Au siècle dernier, la même 
plante figure encore dans une « omelette antihydropho- 
bique\ » Par la même influence mystérieuse qui est dans 
les noms, on croit en Allemagne (et sans doute aussi 
ailleurs) à la vertu spéciale d'une plante que la forme par- 
ticulière de ses feuilles a fait appeler « langue de chien » 
(en allemand Himdsziinge, en anglais Hound' s longue ^ c'est 
le cyjioglossum officinale de Linné). On croit que cette 
plante exerce une influence magique sur les chiens, et que 



1. VY\nQ,ibid., XXV, 6. 

2. Galien, Œuvres, éd. Kuhn, t. VI, p. 823. 

3. En voici la recette comme curiosité de Thistoire de la médecine : 

(( Prenez de la racine de rosier sauvage, tirée de la terre avant le lever 
du soleil, lavez-la, faites-la sécher et râpez, sans enlever fécorce ; pre- 
nez ensuite trois jaunes d'œufs frais, battez pendant un peu de temps 
dans trois onces d'huile de noix, et mèlez-y quarante grains de la 
poudre mentionnée; faites rougir une poêle et y jetez peu à peu ce mé- 
lange, remuant le tout avec une spatule de bois jusqu'à ce que l'ome- 
lette soit faite. Donnez-la à manger au malade le matin à jeun, ayant 
attention qu'il soit deux heures sans rien prendre. M. Housset, méde- 
cin d'Auxerre, et l'un de nos correspondants, assure que ce remède, 
tout simple qu'il est, a paru réussir constamment. » Andry, Recherches 
sur la rage, Paris, 1780, p. 333. 



12 



CHAPITRE PREMIER 



si on en porte sous les orteils, on n'est ni attaqué ni pour- 
suivi parles chiens ^ 

§ 3. CROYANCES DIVERSES 

Les procédés prophylactiques et l'assurance contre la 
rage, si l'on peut ainsi parler, reposent sur ces mêmes prin- 
cipes de thérapeutique qui pour nous sont aujourd'hui 
puérils. (■<■ Les chiens, dit Pline, fuient un individu portant 
sur soi le cœur d'un chien ; ils n'aboient pas si l'on porte dans 
un soulier, sous le gros orteil, une langue de chien, ou la 
queue d'une belette qu'on a laissée aller après l'opéra- 
tion ^ » Lace langue de chien, » dont parle Pline, est- 
elle à prendre au propre ou au figuré, c'est-à-dire comme 
plante? Il est difficile de le dire. Des phylactères analogues 
sont la peau d'un loup (car le loup enrage comme le chien 
et il est plus dangereux encore), la dent d'un chien noir 
(Bohême) ^ ou encore quand on voit un chien enragé, de 
se mordre le pouce de la main droite (Bohême) \ Par le 
même effet de la sympathie, si on est mordu sans que le 
chien soit enragé, mais qu'il le devienne plus tard, on le 
sera soi-même. C'est pour cette raison que dans plusieurs 
pays (notamment en Ecosse) on abat le chien qui vous a 
mordu lors même qu'il n'est pas enragé °. 

Le nombre des remèdes imaginés contre la rage est im- 
mense , et dès Tantiquité même ; on peut voir dans le 
médecin grec Galien la longue liste des infusions, des cata- 
plasmes et surtout des « bols » recommandés par les prati- 
ciens del'antiquité ". Pour un grandnombre de ces remèdes, 



1. Friedreich, Symbolik und Mythologie der Natw., p. 283. 

2. Pline, Hist. Nat., XXIX, 32. 

3. Grohmann, Aberglaiiben, etc., ans Bœhmen, p. 54. 

4. Wultke, op. cit., p. 287. 

5. Rolland, op. cit., t, IV, p. 75; et Gregor., op. cit., p. 127. 
G. Galien, CEt<Dres, éd. Kiihn, t. XIV, p. 168. 



LA RAGE DANS L'ANTIQUITÉ CLASSIQUE 13 

la recette et l'usage s'en sontconservés clans la pratique mé- 
dicale presque jusqu'à notre temps, comme on peut voirpar le 
curieux livre d'Anclry, si récentparla date (1780), si arriéré 
par l'esprit. La médecine est en effet une série de tâtonne- 
ments et d'essais sur les propriétés des substances naturelles : 
à cet ég-ard même, il est difficile de faire le départ entre le 
remède superstitieux et le remède naturel. Nous nous bor- 
nons ici aux remèdes de la rage qui n'ont pas, poumons du 
moin^, leur explication et leur raison d'être dans des proprié- 
tés naturelles, mais bien dans une influence mystérieuse (on 
dit aujourd'hui superstitieuse), ou dans l'intervention d'une 
puissance surnaturelle. Mais ce qui est la superstition 
d'une époque est la science d'une époque antérieure. Les 
« cures sympathiques » sont simplement l'application de 
principes philosophiques, — principes à priori, principes 
métaphysiques — qui étaient la « science » des anciennes 
générations, aussi indiscutable pour elles que le sont pour 
nous aujourd'hui les principes de la chimie et de la phy- 
sique. 

Achevons rapidement notre revue de la thérapeutique 
superstitieuse de la rage dans l'antiquité. Pline va nous 
montrer comme elle se mêle aux recettes qui pourraient 
avoir leur valeur par les propriétés des substances em- 
ployées. Pline vient de parler du ver de la rage que les chiens 
portent à la langue. 

Ce même ver porté trois fois autour du feu se donne aux 
individus mordus par un chien enragé, pour prévenir la rage : on 
la prévient encore avec la cervelle du coq; mais cette substance, 
prise à l'intérieur, ne garantit que pour l'année courante. On dit 
que la crête de coq broyée, ou la graisse d'oie avec du miel, est un 
topique efficace. On sale la chair des chiens enragés et on la fait 
manger contre la rage. Bien plus, on noie immédiatement dans 
l'eau de petits chiens du sexe de l'animal qui a mordu, et l'on 
en fait manger par l'individu mordu le foie cru. La fienle de coq, 
pourvu qu'elle soit rousse, est utile ; on l'applique avec du vinaigre, 
ainsi que la cendre de la queue de musaraigne, pourvu qu'on 



14 CHAPITRE PREMIER 

laisse aller vivant l'animal mutilé; un morceau de nid d'hirondelle 
appliqué avec du vinaigre, des petits d'hirondelles incinérés, la 
vieille peau dont un serpent s'est dépouillé au printemps, broyée 
avec une écrevisse mâle dans du vin... Telle est la force de la rage 
qu'on ne marche point impunément sur l'urine d'un chien enragé, 
surtout si Ton a quelque ulcère ; le remède alors est d'appliquer du 
crottin de cheval humecté de vinaigre et chaufFé, dans une figue. 
On s'étonnera moins de ces effets violents si l'on songe qu'une 
pierre mordue par un chien est passée en proverbe pour exprimer 
les querelles. Celui qui urine sur de l'urine de chien éprouve, 
dit-on, de l'engourdissement dans les reins*. 

Gratius Faliscus, dans son poème sur la chasse, que nous 
avons déjà cité, mentionne des amulettes destinées à préser- 
ver du mauvais œil autant que de la rage, des touff(3S de 
poils de blaireau attachés au collier, des colliers de coquil- 
lages réputés pour leur vertu, de la pyrite, des coraux de 
Malte, des plantes sur lesquelles on a prononcé des paroles 
magiques ^ 

§ 4. — fontaine; terre sacrée; temple d'artémis 

Le culte des fontaines, qui joue un si grand rôle dans les 
croyances religieuses — et là encore un fait de thérapeu- 
tique naturelle se mêle à une idée d'intervention surnatu- 

1. Pline, Hist. Nat., XXIX, 32 (traduction de M. Littré) ; cf. 
XXVIII, 43. 

2, Quid priscas artes inventaque simplicis œvi {var. anni). 
Si referam? non illa metus solatia falsi 

Tara longam traxere fidem : collaribus ergo 
Sunt qui lucifugee cristas inducere melis 
Jussere, aut sacris conserta monilia conchis. 
Et vivum lapidera, et circa melitensia nectunt 
Curalia, et magicis adjutas cantibus herbas. 
Ac sic olïectus, oculiqae venena maligni 
Vicit tutela pax impetrata deorum. 
Grati) Falisci Cynegeticon, v. 399-407. — Cf. la note de Wernsdorf 
sur le vers 402. {Poetae Latini Minores, éd. Leraaire, t. I, p. 66 et 90.) 



LA RAGE DANS L'ANTIQUITÉ CLASSIQUE 15 

relie et de vertu mystérieuse — a du également être repré- 
senté chez les anciens dans le traitement de tarage. Nous 
n'en connaissons pourtant qu'un exemple dans l'antiquité. 
Chez un peuple de l'Arcadie, les Cyncethéens — et ce nom, 
qui parait dériver du nom grec du chien, donnait peut-être 
à cette pratique son origine et sa signification — il y avait, 
dit Pausanias, une fontaine que l'on appelait Alyssos, litté- 
ralement (d'antirage. » Elle devait son nom à ses propriétés 
curatives. « Tout homme qui, mordu par un chien, est 
possédé de la rage ou se trouve attaqué soit par un ulcère, 
soit par quelque autre mal, se guérit en buvant l'eau de 
cette fontaine ^ » La terre de Lemnos, dissoute dans du vin 
avec du genièvre, est un remède que recommande Galien'^; 
sans doute parce que la terre de Lemnos était sacrée. De 
même notre Grégoire de Tours raconte que de la terre de 
Jérusalem on faisait de petites pâtes qu'on envoyait dans les 
diverses parties du monde, et qui guérissaient très souvent 
les malades ^ Artémis (Diane), la déesse de la chasse, devait 
tout naturellement être invoquée dans les cas de rage. Nous 
n'avons pourtant qu'un exemple du fait : à Rocca, dans 
l'île de Crète, elle avait un temple où l'on menait les chiens 
enragés ; un auteur assure môme que les chiens qui ne 
pouvaient se guérir s^y jetaient d'eux-mêmes dans la mer, 
du haut d'un promontoire \ 



1. Pausanias, Description de la Grèce, VIII, 19, 3. 

2. Galien, op. cit., t. XII, p. 174. 

3. Greg. Tur., De gloria martyrum, I, 7. Des pratiques analogues se 
rencontraient encore dans les derniers siècles. Ainsi de plusieurs pa- 
roisses suisses, notamment de Morlon (canton de Fribourg), on venait 
tous les deux ans à Aoste (en Piémont) chercher de la terre bénite le 
jour où l'on célébrait la fête de la translation de saint Grat. Une des 
spéciaUtés de ce saint est de protéger les biens de la terre des insectes 
nuisibles, et la terre qu'on venait chercher près de son tombeau portait 
avec elle cette vertu. Abbé Bethaz, Vie de saint Gtrat (Aoste, 18Si), 
p. 192. 

4. Élien, A?zimfmx, XII, 22. 



CHAPITRE PREMIER 



§0. — l'ane est-il enragé ? 

Pendant que nous sommes dans l'antiquité, citons un 
amusant tableau de mœurs que nous fournissent les Méta- 
morphoses d'Apulée. Le héros de l'histoire a eu la male- 
chance d'être changé en âne, tout en gardant son moi hu- 
main, et c'est lui-même qui raconte ses mésaventures. Il 
vient de faire une sottise ; il s'est jeté comme furieux dans 
la maison, brisant et renversant tout sur son passage. 

Un petit domestique, le visage bouleversé et plein d'effroi, entre, 
brusquement et hors de lui dans la salle du festin pendant que 
les convives chuchotaient familièrement ensemble; et il annonce 
à son maître que de la rue voisine un chien enragé vient d'entrer 
par la porte de derrière avec une rapidité sans égale; que dans 
son ardente fureur il s'est jeté sur les chiens de chasse, qu'il a 1 
gagné ensuite l'écurie prochaine, et que là il s'est élancé sur la 
plupart des bêtes de somme avec un pareil acharnement; qu'il a 
fini par ne pas même épargner les hommes : Myrtile le muletier, 
Héphestion le cusinier, Hypatavius le valet de chambre, Apollonius 
le médecin, et encore plusieurs autres des gens ont essayé de le 
mettre en fuite; il les a déchirés tous de différentes manières, 
mais ce qui est positif, c'est que les morsures empoisonnées qu'il 
a faites aux bêtes ont communiqué à quelques-unes d'entre elles 
le transport de la même rage. 

Cette nouvelle frappe aussitôt tous les esprits. Persuadés que 
c'était également la contagion de ce mal qui m'avait rendu furieux, 
ils saisirent les premières armes venues, et s'exhortant les uns 
les autres à prévenir un trépas commun, ils se mettent à ma 
poursuite, bien plutôt enragés que moi. Sans aucun doute avec les 
dards, avec les épieux, surtout avec les haches que les domestiques 
fournissaient facilement, ils m'auraient mis en menus morceaux, 
si à la vue d'un orage aussi terrible et aussi périlleux je ne me 
fusse promptement jeté dans la chambre où avaient été logés mes 
maîtres. Au même instant on ferme, on barricade les portes sur 
moi, on fait le blocus de la place; et l'on se dispose à attendre 
que, sans nul danger pour les assiégeants, les ravages mortels de 



LA RAGE DAiNS L'ANTIQUITÉ CLASSIQUE 17 

cette rage opiniâtre aient épuisé mes forces et causé ma mort. 
Mais de cette manière je possédais enfin ma liberté; et profitant 
de l'heureux avantage d'être seul, je me jetai sur un lit tout fait 
où je me reposai comme dorment les humains, douceur dont 
j'étais privé depuis si longtemps. 

Il était déjà grand jour lorsque, délassé de mes fatigues par la 
mollesse de ma couche, je me relevai plein de vigueur. On avait 
passé la nuit en faction pour me garder, et je les entendis qui 
discutaient ainsi sur mon compte : « Pouvons-nous croire que ce mi- 
sérable baudet soit encore en proie aux transports de la rage? Le 
venin, parvenu à sa plus grande intensité, ne se sera-t-il pas plutôt 
tout à fait amorti ? » Les opinions étant partagées, on conclut à l'ex- 
plication du fait; et regardant au travers d'une fente, ils voient que 
je suis tranquillement en place sans donner le moindre signe de ma- 
ladie ou d'extravagance. Ils s'empressent bientôt d'ouvrir la porte, 
et veulent s'assurer plus complètement que je suis enfin adouci. 

Mais un d'eux, vrai sauveur que m'envoyait le ciel, indique aux 
autres le moyen suivant pour reconnaître si je me porte bien : 
(( Présentons lui à boire un seau d'eau fraîche; s'il ne frissonne 
pas, s'il le prend comme à l'ordinaire, et si cette eau lui fait plaisir, 
vous saurez, dit-il, qu'il est sain et délivré de tout mal ; si au 
contraire, la vue, le contact du liquide lui inspirent de la répu- 
gnance et de l'effroi, regardez comme certain qu'une rage redou- 
table le possède encore opiniâtrement. C'est une expérience indiquée 
par les anciens auteurs et une observation habituelle. » Son avis 
ay^nt été goûté, on va quérir aussitôt un grand vase, que l'on 
remplit d'une eau bien claire à la fontaine la plus voisine ; et non sans 
trembler encore, ils me la présentent. Mais moi, loin d'hésiter 
un instant, je m'avance, je cours même au devant d'eux, car 
j'avais une soif ardente ; et plongeant la tête tout entière, j'avale 
à longs traits cette eau bienfaisante sans laquelle j'allais vraiment 
périr. Bientôt on me frappa doucement avec la main, on me secoua 
les oreilles, on me prit par mon licou, on m'éprouva de toutes les 
façons; et je me montrai si patient que, revenus de leur absurde 
présomption, tous me reconnaissent clairement pour un person- 
nage des plus pacifiques * . 

1. Apulée, Métamorphoses, livre IX. — Nous citons Apulée dans la 
traduction de M. V. Bétolaud. 

LA RAGE. 2 



18 CHAPITRE PREMIER 



§ 6. — LA MER ET LA 



RAGE 



Bien que nous nous abstenions de donner ici les remèdes 
de l'antiquité qui présentent un substratum discutable mais 
d'ordre rationel, nous ferons exception pour deux d'entre 
eux. Le premier se rencontre dans une anecdote où l'on 
voit différents traitements en présence. Sur la côte de Crète, 
à Methymna, des enfants viennent d'être mordus par un 
chien. Que faire? Parmi les spectateurs, les avis sont par- 
tagés. Les uns veulent faire manger aux enfants le foie du 
chien qui les a mordus ; les autres veulent les mener à la 
déesse Artémis de Rocca. Mais un vieux pêcheur qui reve- 
nait de la pêche est d'un autre avis ; il vante la vertu du 
poisson qu'on nomme hippocampe (c'est le syngnathus hip- 
pocampus des naturalistes). On l'écoute, on le croit. Il prend 
dans sa barque un hippocampe, lui ouvre le ventre, en 
arrache les entrailles. Une partie de ces entrailles, il la 
donne à manger aux enfants ; de l'autre, avec du vinaigre 
et du miel, il fait un cataplasme qu'il pose sur les plaies. Et 
les enfants guérirent^ ditElien'. 

Un autre traitement s'est conservé de l'antiquité jusqu'aux 
temps modernes comme croyance et comme pratique, c'est le 
traitement par les bains, soit dans une piscine, soit de préfé- 
rence dans la mer. « La mer, dit Iphigénie dans Euripide, 
lave tous les maux des hommes^ ». Suivantquelques-uns, dit 
le médecin latin Gelse,il faut mettre le mordu dans un bain 
et le faire suer; et laver la plaie à découvert, afin de faciliter 
la sortie du virus ; si le patient a la frayeur de l'eau, on le 
jettera à l'improviste dans une piscine qu'il n'aura pas vue "\ 

1. Élien, Animaux, XIV, 20. 

2. Euripide, Iphigénie en Tauride, 1193. 

3. Celse, Be meclic, V, 27. Cette ruse se trouve encore dans un petit 
livre du colportage qui a conservé jusqu'à notre époque la tradition 
médicale de l'antiquité. La médecine et la chirurgie despauvres, 12* éd., 
Avignon, 1868, p. 285. 



LA RAGE DANS LXNTIQUITÉ CLASSIQUE 19 

C'était une croyance autrefois répandue en France, 

et peut-être la retrouverait-on encore chez les riverains de 
la mer — qu'on guérissait une personne mordue en la plon- 
geant dans la mer. Un ouvrage français du xiv" siècle sur 
la chasse fait mention du remède, sans y croire beaucoup. 
« Aucuns en vont à la mer, qui est un bien petit re- 
mède' ». «Les autres asseuroyent, dit Guillaume Bouchet 
dans ses Serées (1583), que l'eau de la mer guerissoit 
les enragez, si on les jette dedans; et de faict on les mené 
maintenant à la mer, comme le plus asseuré remède. » 
Le nombre de plongeons était marqué : c'était le nombre 
sacramentel trois ; tejma in mare immersio , est-il dit au 
commencement du xvm^ siècle, chez Morgagni -. Andry 
mentionne parmi les remèdes moyens^ « les bains de mer, 
d'eau salée, les bains froids et l'immersion dans ces diffé- 
rents bains » ; il donne plusieurs exemples de ce traite- 
ment, les uns malheureux, les autres suivis de succès \ 

Cette croyance était, du reste, générale, et le remède 
recommandé sans conteste, à la cour comme à la ville. 
Mme de Sévigné écrivait à sa fille, Mme de Grignan, en 
1671 : « Au reste, si vous croyez les filles de la Reine 
enragées [il s'agit de ses dames d'honneur], vous croi- 
rez bien. Il y a huit jours que Mme de Ludres, Goëtlogon 
et la petite de Rouvroy furent mordues d'une petite chienne, 
qui était à Théobon. Cette petite chienne est morte enragée ; 
de sorte que Ludres, Goëtlogon et Rouvroy sont parties ce 
matin pour aller à Dieppe, et se faire jeter trois fois dans la 
mer. Ce voyage est triste ; Benserade enétoit au désespoir. 
Théobon n'a pas voulu y aller, quoiqu'elle ait été mordillée. 
La Reine ne veut pas qu'elle la serve, qu'on ne sache ce qui 
arrivera de toute cette aventure. Ne trouvez-vous point, ma 
bonne, que Ludres ressemble à Andromède ? Pour moi, je 

1. Le livre du roy Modus et de la royne Racio, éd. Elzéar Blaze (Paris, 
1839), feuillet XLV, recto. 

2. Morgagni, op. cit.,i. I, p. 420. 

3. Andry, op. cit., p, 63. 



20 CHAPITRE PREMIER 

la vois attachée au rocher, et Tréville [le comte de Tré- 
ville, célèbre par son esprit et sa galanterie] sur un 
cheval ailé qui tue le monstre...' » Et Mme de Sévigné 
termine par une comparaison gaillarde qui ne touche pas 
à notre sujet. 

La comédie s'est même emparée de ces pratiques, une 
fois au moins : 

Une petite pièce jouée à Paris sur le Théàt re de la Foire, en 1725, 
roule précisément sur ce sujet. La scène se passe à Dieppe, où 
Angélique, qui aime Glitandre, s'est fait conduire par son père, 
sous prétexte de morsure de chien enragé. Le médecin, qui est 
dans la confidence, déclare au père qu'il est absolument néces- 
saire de joindre à l'efficacité des bains de mer celle du mariage, 
et, après diverses péripéties causées par la terreur qu'inspire 
à Pierrot et à Arlequin la redoutable maladie qui est en jeu, le 
mariage se conclut. On peut croire qu'il y avait dès lors une cer- 
taine affluence aux bains de Dieppe, car le médecin des bains est 
ainsi célébré : 

A ses secrets admirables 
On accourt de tous côtés. 



Enfin ce docteur guérit 
Rage de corps et d'esprit-. 



On appliquait le même traitement aux chiens, car, au 
xvi' siècle, Jacques du Fouilloux, dans sa Vénerie, recom- 
mande un bain d'eau salée pour les chiens mordus, afin de 
les (( empêcher d'enrager. » On les y plongeait neuf fois, 
c'est-à-dire trois fois trois. 



§ 7. LA CAUTÉRISATION 

La cautérisation au fer rouge ne figure point dans la 

l.Sévigné, Lettres, éd. Monmerqué, t. II, p. t05. 
2, Origine des bains de mer (Dieppe), article du Magasin Pittoresque, 
t. XXV (1857), p. 214-215. L'auteur de cet article cite aussi (d'après 



LA RAGE DANS L'ANTIQUITÉ CLASSIQUE 21 

médication de la rage chez les anciens. Celse mentionne 
seulement la cautérisation en passant, mais il n'indique pas 
le genre de cautère : « C'est principalement, dit-il, quand 
la morsure provient d'un chien enragé qu'ilfaat,à l'aide de 
ventouses, en extraire le virus ; après cette opération il 
faut brûler la plaie \ » Ce silence a lieu de nous étonner, 
car le fer rougi au feu est le cautère « actuel, » comme 
disent les médecins, le plus anciennement connu. « Dans 
une première période qui commence avec Hippocrate, que 
l'on pourrait, au reste, faire remonter plus haut, le feu 
sous ses différentes formes régna sans contrôle ; le fer rouge 
était le remède suprême : lorsqu'il échouait, le malade était 
déclaré incurable... Les successeurs d'Hippocrate suivirent 
sa pratique-... » Le premier qui appliqua le fer rougi au 
feu à la morsure faite par le chien ou le loup enragé, fut 
un bienfaiteur de l'humanité, un Pasteur préhistorique ; 
mais qui sait son nom, et même son époque ? Il est con- 
fondu avec tous les grands inventeurs des âges obscurs de 
l'humanité, dont les découvertes successives ont créé peu à 
peu la civilisation, troupe de pâles ombres dissimulées dans 
la nuit et dont nous ne pouvons même pas évoquer les sou- 
venirs ! « Il y a eu bien des hommes vaillants avant Agamem- 
non, a dit le poète latin : mais tous sont accablés sous une 
longue nuit, sans qu'on les pleure, sans qu'on les connaisse, 
car il leur a manqué la parole inspirée d'un poète ! » La 
cautérisation par le fer rouge ne paraît que très tard dans 
des pratiques consacrées par la religion chrétienne ; elle 
leur est sans doute antérieure ; mais, faute de documents, 
on ne peut rien affirmer. 

Van Helmonl) l'histoire d'un homme attaché par des cordes aux vergues 
d'un navire, et que de temps en temps, on descendait pour lui faire 
faire un plongeon. Il avait été mordu par un chien enragé. 

1. Celse, lac. cit. 

2. Dictionnaire de médecine du Dr Dechambre, t. XIII p. 405. (Art. 
Cautère.) 



CHAPITRE DEUXIEME 

SAINT HUBERT ET SA LÉGENDE 



§ 1. La Légende. — § 2. L'histoire. — ^3. Le mythe. — § 4. Le 

miracle du cerf. 



CHAPITRE DEUXIEME 



SATNT HUBERT ET SA LÉGENDE 



Parmi les saints sous rinvocation desquels on traite la 
rage , paraît au premier rang saint Hubert « le grand 
thaumaturge de l'Ardenne, » comme on l'a souvent appelé, 
(( le patron des chasseurs » comme on l'appellera longtemps 
encore. 

§ 1 . LA LÉGENDE 

La vie de saint Hubert est différente suivant qu'on la 
raconte d'après la légende , ou d'après les documents 
anciens. Nous allons la raconter d'abord d'après la légende, 
car ici, c'est la légende qui est vraiment la réalité. C'est en 
effet la légende qui a vécu, qui a traversé les âges, qui a 
exercé et qui exerce encore un empire accepté par les 
âmes : le saint Hubert prosaïque de l'histoire lui a prêté 
un nom et un corps, mais il n'a guère fait davantage. 

Nous prendrons la légende dans les petits livres pieux qui 
ont fixéles traits du saint, popularisé son culte etsa spécialité 
antirabique. De petits livres de ce genre s'impriment encore 
pour le colportage, par exemple à Epinal ; mais remontons 
plus haut et prenons l'Abrégé de la ine et miracles de saint 
Hubert ^«^ro?i des Ar demies, -par un religieux de V Ahaye 
dudit Saint-Hubert. A Luxembourg , chez G.-B. Ferry, im- 
primeur et marchand-libraire ^ 1734, avec permission des 
S>upérieurs. 35 p. in-18 (avec quelques pages non numé- 



26 CHAPITRE DEUXIÈME 

rotées). Une gravure représente la scène traditionnelle : 
saint Hubert, descendu de cheval et agenouillé devant le 
cerf miraculeux qui porte un crucifix entre ses bois. 
Au-dessus onlit l'inscription S. HUBERT. MAGN'THAV- 
MATVRG., cest-k-àire Sa7ictt(s Hîfbef'tiis, Magmis Thau- 
maturgus. 

Hubert était fils de Bertrand, duc d'Aquitaine ; il descen- 
dait en droite ligne « du célèbre Pharamond premier roy 
des François, et parut au monde Tan 656; » il fut envoyé 
par son père à la cour du roi Thierry I ; mais à la suite de 
désaccords avec le maire du palais Ebroïn, il se retira en 
Austrasie chez le duc Pépin d'Héristal son parent et là il 
épousa Floribane , fille de Dag'obert, comte de Louvain. 
Alors arriva le miracle célèbre, tant de fois reproduit par 
l'art religieux, vulgarisé par l'art populaire — c'est encore 
un des sujets favoris de l'imag'erie d'Epinal, de Metz et de 
Wissembourg-, pour ne parler que de la France — si bien 
qu'il serait aujourd'hui difficile de représenter saint 
Hubert autrement que dans cette scène traditionnelle. 

« Tandis que Pépin travailloit à s'attacher plus étroite- 
ment son cher Hubert^ Notre Seig-neur en voulant faire une 
des plus brillantes lumières de son Ég'lise, le retira des 
embarras du siècle d'une manière fort extraordinaire, lui 
apparoissant crucifié entre les bois d' un cerf^ lorqu'il se 
divertissoit à la chasse dans les forêts d'Ardenne, et lui 
adressant ces paroles : Hubert, Hubert, jusqu'à quand 
poursuivrez-vous les bêtes des forêts, et vous amuserez- 
vous aux vanitez du monde? A qui il répondit comme un 
autre Apôtre : Seig-neur, que vous plaît-il que je fasse? 
— Allez, dit le Sauveur, chez mon serviteur Lambert à 
Mastreich, il vous dira ce que vous devez faire... » 

La scène, comme on peut le penser, a été enjolivée par la 
légende, et l'apparition expliquée par ce fait qu'Hubert, 
sans souci des devoirs de la religion , et poussé par la 
passion de la chasse, aurait osé chasser un vendredi saint, 
à l'heure oii les fidèles priaient. — D'après un autre récit 



SAl.XT HL'BKRÏ ET SA Ll'jlEXDE 27 

encore, toujours inspiré parle besoin de ;/?o/?ir;' le miracle, 
c'était le jour de Noël. Un cerf d'une grandeur extraor- 
dinaire se leva dans la forêt, et Hubert se jeta sur sa trace. 
« Arrivé à un site qui est maintenant le lieu des guérisons , 
l'animal poursuivi s'arrêta, les cbiens n'osèrent avancer, el 
le Crucifié dont Hubert désertait le souvenir lui apparut 
rayonnant entre les bois du cerf ^ •■' 

Hubert, suivant cet ordre du Sauveur, se rend chez « le 
grand saint Lambert )> : celui-ci le catéchise, l'engage « à se 
retirer des amusements et vanitez du monde. » Juste à ce 
moment son épouse Floribane meurt en couches, en met- 
tant] au jourun fils, Floribert. Hubert, après avoir pourvu 
à l'éducation de ce fils, se retire à l'abbaye de Stavelot 
« sous la discipline de saint Remacle ; » d'après d'autres 
Vies, Hubert <( se retira dans la grande solitude des Ar- 
dennes, et, pour être plus familier aux Anges, il abandonna 
la pratique des hommes. ^■< 

Quoi qu'il en soit, et qu'il ait été moine ou ermite, au 
bout d'un certain nombre d'années, un ange lui apparut 
et lui enjoignit d'aller à Rome. Pendant qu'il faisait ce 
pèlerinage , l'évêque saint Lambert fut assassiné. « Ce 
que Dieu révéla au saint pape Serge par un ange qui lui 
ordonna de sacrer Evêque son disciple nommé Hubert pour 
remplir sa place, lequel il trouveroit le matin au pied du 
tombeau de saint Pierre ; et pour lui ôter tout sujet de 
douter de la volonté de Dieu, l'Ange mit à son chevet le 
Bâton pastoral de l'Évêque martyrisé. Le papes'éveillant en 
sursaut, et voyant une Crosse d'ivoire qui se garde encore 
aujourd'hui au Monastère de Saint-Hubert, ne tarda pas à 
se rendre dans l'église de Saint-Pierre, où il trouva Hubert 
en prière... » 

Hubert, avec une modestie et une humilité qui caracté- 



1. LePèlerhi, 1" nov .1879, p. 702. On montre, à Saint-Hubert d'Ar 
denne, dans une ferme dite de la Converserie, le lieu de Tapparition 
miraculeuse du cerf. 



28 CHAPITRE DEUXIÈME 

risent les saints, refuse énergiquement cet honneur, mais 
il est forcé de céder. En ce temps-là, en effet, on ne devenait 
évêque que malgré soi, et parce que Dieu le voulait, et 
qu'il montrait sa volonté par des miracles. C'est ainsi qu'on 
va voir apporter du ciel l'étole miraculeuse qui depuis de 
longs siècles guérit de la rage ceux qui ont foi en saint 
Hubert. 

Ce fut ici que son liumilité plaida sa cause d'une manière 
capable d'attirer les Anges du Ciel, puisque pendant son discours 
ils parurent en l'air au milieu de l'église, avec les habits pontifi- 
caux de saint Lambert pour convaincre l'assemblée de l'ordre du 
Ciel et en persuader saint Hubert, lequel ne pouvant plus s'opposer 
à des marques si visibles, se soumit en tremblant à cette élection 
si miraculeuse, et le saint Pape se mit en devoir de lui conférer 
les Ordres sacrez avec les cérémonies accoutumées, pendant les- 
quelles un Ange aporta du Ciel une très belle Etole, disant au 
saint Evêque : Hubert, la Vierge vous envoie cette Étole, elle 
vous sera un signe que vôtre prière a été exaucée, et un signe 
perpétuel de ce qu'elle ne défaudra jamais; vous aurez une par- 
faite science de tout ce qui regarde la fonction de vôtre Ministère. 
Cela dit, l'Ange disparut. Le Prince des Apôtres saint Pierre, 
voulut aussi donner une marque singulière de la part des autres 
Citoyens célestes que tous les Bien-heureux se réjouissoient de 
l'élévation du nouvel Évêque, comme d'une brillante lumière sur 
le chandelier, lui apportant une Clef d'or pendant qu'il célébroit 
la Messe de son Sacre, l'assurant que Dieu le favoriseroit d'un pou- 
voir spécial contre les esprits malins et les effets de leur haine 
irréconciliable contre les hommes et les autres créatures. Voilà 
l'origine des merveilles que cet admirable Taumaturge a con- 
tinué d'opérer jusqu'à présent, non seulement en préservant, mais 
aussi en guérissant du mal de rage, tant les hommes que toute 
sorte d'animaux. 

Voilà les trois miracles qui forment le fond de la lé- 
gende de saint Hubert : l'apparition du cerf au crucifix, — 
l'étole apportée par un ange de la part de la Vierge — la 
clef d'or donnée par saint Pierre lui-même. Des autres mi- 



SAINT HUBERT ET SA LÉGENDE 29 

racles attribués à saint Hubert pour édifier les fidèles et 
pour montrer la puissance du saint, il est inutile de parler 
ici, car ils n'ont rien de caractéristique. Au surplus, les 
miracles d'un saint lui sont rarement particuliers : les 
mêmes miracles sont attribués d'ordinaire à une multitude 
de saints. Le nombre des miracles est assez limité, quoi- 
qu'ils proviennent de diverses sources, et le jour où un 
érudit patient compilera un dictionnaire du merveilleux 
hagiographique, on verra que si les articles de ce diction- 
naire sont souvent longs, par contre ils seront peu nom- 
breux. De ces miracles, les uns sont une imitation des 
miracles de Jésus-Christ, de Moïse et des autres person- 
nages de la Bible ; d'autres sont sortis de l'air ambiant des 
premiers siècles du christianisme et d'un état mental qui 
attribuait des causes surnaturelles à tous les événements ; 
quelques autres enfin sont antérieurs au christianisme : ce 
sont des miracles attribués aux dieux du paganisme et qui 
naturellement ont été transportés aux saints, quand ceux- 
ci ont pris la place de ceux-là dans le culte populaire, dans 
les dévotions des simples et des ignorants. Les légendes 
qui étaient dans l'air se sont cristallisées autour de nou- 
veaux noms. 

Nous laissons donc les miracles de saint Hubert qui ne 
sont pas caractéristiques de sa légende comme patron des 
chasseurs et guérisseur de la rage, et nous achevons son 
histoire sous la conduite du religieux de son abbaye. 

Hubert revient de Rome et rentre dans son diocèse sans 
encombre malgré les embûches des meurtriers de son pré- 
décesseur. Il transporte de Maestricht à Liège le corps de 
saint Lambert : il y transporte en même temps le siège 
épiscopal et devient premier évêque de Liège. Il mourut au 
retour d'un voyage en 727, à l'âge de soixante et onze ans. 
Enseveli à Liège, son corps fut transporté en 825 à l'abbaye 
d'Andage ou Andain, aujourd'hui Saint-Hubert d'Ardenne. 



30 CHAPITRE DEUXIEME 



§2. — l'histoire 



Vires acquirit eimdo! Ce que Yirgile a dit de la Renom- 
mée s'applique aussi bien à la Légende qui n'en est qu'une 
des formes, surtout à la légende hagiographique. Lorsque 
sur la vie et l'œuvre d'un saint on n'a qu'un document 
unique où tout est mis sur le même plan, il est difficile de 
suivre révolution de la croyance populaire. Mais lorsqu'on 
a des documents d'âges différents, on peut voir comment 
par des additions successives, par l'imagination féconde de 
la crédulité populaire, et surtout par la cristallisation des 
épisodes merveilleux qui voltigent dans l'air, une légende 
se forme, luxuriante, grandiose, puissante^ autour d'un 
noyau petit et sans caractère distinctif : l'arbuste original 
disparaît dans l'arbre dont il a reçu la greffe. C'est le cas 
de la légende de saint Hubert, surtout depuis qu'on a dé- 
couvert une vie du saint, paraissant émaner d'un contem- 
porain et conservée dans un manuscrit du ix'' siècle \ Un 
écrivain belge, M. Joseph Demarteau, en a pris occasion 
pour soumettre la légende de saint Hubert à la discussion 
de la critique historique, et si bon catholique qu'il soit — 
la façon dont il parle des miracles de la taille et du répit, 
et des mérites du pontife fondateur et patron de Liège, le 
montre suffisamment — l'histoire authentique de saint 
Hubert se réduit à peu de chose après Texamen qu'il a fait 
des textes'. Nous allons en résumer le résultat et essayer 
ensuite de remonter plus haut que ne l'a fait l'érudit belge. 



d . Elle a été publiée en Allemagne par M. W. Arndt, Kleine Denkmœ- 
leraus der Meroivinger Zeit, Hannover, 1874, p. 48 et suiv., et en Bel- 
gique par le R. P. Ch. de Smedt dans les Bulletins de la Commission 
royale d'histoire, 4^ série, n" 3, Bruxelles, 1878. 

2. Joseph Demarteau, Saint Hubert, sa légende, son histoire, Liège, 
1877. — Du même, Saint Hubert d'après son plus ancien biographe, 
Liège, 1882 ; deux brochures in-8. 



SAINT HUBERT ET SA LÉGENDE 31 

« Cette œuvre, dit M. Demarteau — il s'agit de la vie du 
ix'' siècle, que M. Demarteau considère comme émanant 
d"un contemporain de saint Hubert, — ne nous apprend 
absolument rien de la patrie, des ancêtres, de la naissance, 
de la jeunesse du saint; nous y voyons seulement qu'il 
fut le disciple de son prédécesseur saint Lambert. Elle dé- 
bute par nous raconter l'avènement d'Hubert au pontificat, 
puis par un éloge général de ses vertus, de sa charité ; elle 
nous peint les regrets qu'il éprouvait de n'avoir pu parta- 
ger le glorieux trépas de son prédécesseur, puis les préli- 
minaires de Y élévation des reliques de celui-ci, le zèle 
apostolique de l'évêque, les conversions qu'il opèreoo, » 
Ensuite, après le récit de divers miracles, viennent le3 
événements de sa maladie, de sa mort, de ses funérailles, 
et, seize ans après sa mort, la translation de ses reliques. 
Or les miracles dont il est question ici ne sont aucunement 
les trois miracles caractéristiques que nous avons rap- 
portés : ce sont des miracles d'ordre banal, comme on en 
rencontre si souvent dans les vies des saints : une femme 
qui a les mains paralysées pour avoir travaillé le dimanche 
est guérie par saint Hubert ; le saint fait pleuvoir par un 
temps de sécheresse ; il chasse le démon du corps d'une 
possédée ; il arrête un incendie par le signe de la croix, etc. 
La plupart de ces miracles sont ce qu'on peut appeler des 
miracles « de style », car on en raconte autant de la plu- 
part des saints. Et quand le populaire ne réunissait pas 
autour d'un nom vénéré tous les miracles qu'il connaissait 
ou qui se présentaient à son esprit, l'hagiographe qui vou- 
lait faire honneur au saint dont il écrivait l'histoire, ne 
manquait pas de dépouiller à l'occasion les autres saints 
de leur merveilleux : la « fin » de l'édification justifiait les 
moyens. 

Aussi l'étonnement de M. Demarteau nous étonne-t-il un 
peu, quand il constate le plagiat commis par cet auteur 
anonyme. « Qu'onjuge du désappointement qui nous saisit, 
quand, rapprochant un jour son texte de celui d'une rédac- 



32 CHAPITRE DEUXIÈME 

lion antérieure de la vie de saint Arnould, évêque de Metz, 
je dus reconnaître qu'en de nombreux passages, le bio- 
graphe du pontife liégeois avait littéralement copié celui 
du prélat messin, » Et il ne s'agit pas seulement d'imitation 
de style, d'adaptation de phrases. « Nous allons entendre 
attribuer à saint Hubert les mêmes miracles antérieurement 
rapportés de saint Arnould. )> Pour montrer que le second 
narrateur s'est rendu coupable d'un « plagiat frauduleux », 
M. Demarteau met en colonnes parallèles les chapitres 
semblables des deux Vies. Il nous explique bien que « ce 
procédé de calque » montre surtout le manque d'habitude 
d'écrire et l'inexpérience chez les biographes des saints, et 
que du reste ceux-ci « ne se proposaient, en retraçant 
d'une plume inhabile l'histoire de leurs héros, qu'un but 
d'édification religieuse » ; le résultat de la découverte de 
cette vie du ix^ siècle n'en est pas moins ceci : l'histoire 
authentique de saint Hubert se réduit à ces simples faits 
qu'il a été disciple de saint Lambert, qu'il lui a succédé 
comme évêque, qu'il a transporté le siège épiscopal de 
Maestricht à Liège et qu^il est mort de maladie. Le reste est 
fioriture et produit de la légende. 

La légende des saints sort de deux sources, l'imagination 
du peuple et l'amplification des biographes. Nous allons 
voir, par l'exemple de saint Hubert, comment d'un mo- 
deste embryon naît une création grandiose. Au ix= siècle, 
on ne parle ni de son origine ni de sa famille. Au xn^ siècle, 
les biographes racontent le petit roman que nous avons ré- 
sumé. Il faut remarquer que pour les saints des époques 
sans histoire et dont la vie n'est transmise que par la lé- 
gende, les saints ont généralement une origine ou très 
illustre, ou très humble, pour ne pas dire coupable (et cou-H 
pable souvent jusqu'à l'inceste). Il faut à l'imagination po- 
pulaire quelque chose qui la frappe, l'éblouisse et mette le 
saint en lumière^ dès sa naissance, par un excès d'honneur 
ou par un excès d'indignité. Voilà donc saint Hubert ano- 
bli; on en fait le fils d'un duc d'x4.quitaine ^ Plus tard on 



SAINT HUBERT ET SA LEGENDE 33 

ajoute descoaclant de Pharamond, par celte tendance ins- 
tinctive à l'exagération qu'on rencontre si souvent chez les 
g-ens qui écrivent, autrefois les hagiographes, aujourd'hui 
les journalistes. On en fait un parent de sainte Ode; on le 
fait comte du palais des rois mérovingiens; le nom d'Hu- 
bert étant fréquent à cette époque, une confusion de nom 
servit sans doute de fondation à ces récits. C'était la cri- 
tique historique de l'époque, et depuis que l'histoire a la 
prétention d'être devenue une science, des historiens accré- 
dités ne raisonnent souvent pas autrement quand ils recons- 
truisent la vie des personnag'es anciens ou la migration des 
races : on met en rapport des témoig'uag'es isolés dont on 
ignore les tenants et les aboutissants; le reste, le mirag-e, 
est fourni par une imag'ination dont l'auteur est le premier 
la dupe. On marie Ilabcrt, et on lui donne pour épouse une 
Floribane dont le nom paraît pour la première fois «. sept 
cents ans après le temps où elle aurait vécu » ; et on la fait 
fille d'un comte de Louvain, « deux siècles avant qu'un 
comte de Louvain apparut dans l'histoire ». 

Ce nom de Floribane paraît formé sur celui de Floribert : 
La mère imaginaire est nommée d'après son fils. En effet, 
la Vie du ix*" siècle parle, en passant, de Floribert, fils 
d'Hubert; mais rien de plus. Or, dans la langue de cette 
époque /îlius a ég'alement, outre le sens de « fils » celui de 
filleul, et, quand il s'agit d'ecclésiastiques, de disciple. Or 
Floribert ayant succédé à saint Hubert, comme évêque de 



1. « On aura remarqué que noti'e biographe primitif ne rappoi'te rien 
de l'origine ni des ancêtres de notre saint ; en voyant avec quel soin les 
auteurs du temps, d'avant et d'après encore, s'attachent à relever l'illus- 
tration de la naissance de leurs héros, à noter ou qu'ils appartiennent à 
de nobles familles, ou tout au moins que la distinction de leurs vertus 
l'emportait encore sur celle de leur sang, il est permis de croire que si 
rien de pareil n'est dit de saint Hubert, c'est qu'il était sorti plutôt des 
rangs populaires que de l'aristocratie. » (Demarteau, Saint Hubert d'iqwcs 
son plus ancien biographe, p. 26.) 

LA HACK. 3 



34 CHAPITRE DEUXIÈME 

Liège, n'était vraisemblablement que son disciple et élève, 
son fils spirituel^. . 

L'histoire du voyage de saint Hubert à Rome est égale- 
ment sortie de la supposition qu'un aussi grand saint a du 
faire le voyage de Rome. D'après M. Demarteau, il y aurait 
encore ici transport des gestes d'un saint à un autre. « En 
fait, toutefois, il est prouvé qu'ici encore on a simplement 
attribué à saint Hubert un épisode de l'histoire d'un 
apôtre son contemporain, évèque du diocèse voisin, saint 
Willibrord^ ». 

Il faut dire à l'honneur de la théologie française qu'au 
siècle dernier un prêtre de l'Oratoire, le R. P. Pierre Le 
Brun avait démontré que la chronologie s'opposait au 
voyage de saint Hubert à Rome , et il ajoutait : « Cela fait 
voir qu'on a imaginé insensiblement toute cette histoire. Il 
est probable que l'on a commencé à tailler les hommes 
mordus par des chiens enragés, c^est-à-dire à leur faire une 
petite incision au front pour enfermer sous la peau et dans 
la chair un brin de l'étole de saint Hubert dont ce saint se 
servoit ordinairement et que, pour la rendre plus respectable, 
on a feint qu'elle avoit été apportée par un ange. Mais l'au- 
teur de cette pieuse supercherie, étant un très mauvais chro- 
nologiste^ n'a pas sçû arranger sa fiction. On ne peut 
douter cependant que cet usage de tailler ne soit très 
ancien, puisque l'Anonyme qui a écrit vers la fin du xi« 
siècle /es Miracles arrivez à la Translation du corps de saint 
Hubert faite en 825, parle d'un homme et d'une femme 
qui avoiont été taillés. Il faut pourtant remarquer que 
Jonas, évêque d'Orléans, auteur contemporain, qui a écrit 
rhistoire de cette translation, ne dit rien ni de l'étole, ni de 

1. C'était déjà l'opinion d'Anselme, chanoine à Saint-Lambert de 
Liège, qui écrivant vers l'an 1056 l'histoire des évêques de Maestricht 
et de Liège et arrivant à saint Floribert, déclare qu'il ignore si ce saint 
fut l'enfant véritable ou simplement le fils adoptif, le filleul de saint Hu- 
bert. 

2. Demarteau, Sixiat Hubert d'après son plus ancien biographe, p. 8. 



SAINT HUBERT ET SA LÉGENDE 35 

l'usage de taiJler ceux qui avoient été mordus par des 
chiens enragés ^ » 

A l'occasion de saint Lambert, prédécesseur de saint 
Hubert, rappelons qu'il en existe trois tètes, une à Liège, 
une à Fribourg-en-Brisgau, et la troisième à Berbourg, 
village du grand-duché de Luxembourg. On a assuré aussi 
qu'il s'en trouve un morceau dans la sacristie de Saint- 
Pierre du Vatican à Rome. Chacune de ces églises prétend 
avoir la bonne tête du saint. Un jésuite, le P. Goffinet, 
qui a étudié cetle question sans pouvoir l'éclaircir, termine 
par cette conclusion qui rappelle la parabole des trois 
anneaux : 

<■<■ Bien que les trois chefs, dits de saint Lambert, soient 
à n'en pas douter des reliques de saints, dignes par consé- 
quent des honneurs qu'on leur rend, on obtiendrait sans 
contredit un plus haut degré de certitude, si chacune des 
trois églises précitées consentait à échanger avec les deux 
autres une parcelle convenable de son pieux trésor. Chaque 
relique principale serait alors accompagnée de deux reliques 
moindres. De cette façon, chacune des trois églises garde- 
rait sa conviction particulière, et se rendrait témoignage 
non seulement d'avoir acquis toutes les garanties possibles, 
mais aussi de les avoir procurées à ses deux sœurs ^ 
dévouées comme elles au culte de saint Lambert". » 

§ 3. LE MYTHE 

Mais la Vie du ix^ siècle contient des indices importants 
pour l'histoire et le mythe ; c'est quand elle parle du zèle 
apostolique de saint Hubert, des conversions qu'il opère, des 
superstitions qu'il détruit dans l'Ardenne, laToxandrie et le 
Brabant, surtout dans l'i^rdenne. Cette région forestière, 

1. P. Le Brun, Histoire critique des pratiques superstitieuses, etc., 
2" édit., t. II, (Paris, 1742), p. 8. — Le P. Le Bran est mort en 1729. 

2. Publ. de la section. Hist. de l'Institut royal Grand-Ducal de Luxem^ 
hvurg, l. XXIX (1874), p. 258. 



36 CHAPITRE DEUXIEME 

donlle nom, d'origine probablement celtique, paraît signifier 
« le haut pays » était, parla nature même, peu accessible ; 
les relations avec le dehors étaient plus difficiles et plus 
rares que dans les pays voisins de plaines. Les forêts ont 
toujours été des lieux consacrés par la piété des époques 
primitives. « L'effroi qu'inspire l'ombre de ces vieilles 
futaies, écrivait Sénèque, fait naître la foi à la divinité. » 
Les forêts furent peut-être les premiers temples ; en tout cas, 
le culte des arbres et des génies des forêts fut un 
des plus vivaces et des plus tenaces : les prescriptions des 
conciles et les croyances populaires de notre temps le 
montrent assez. L'Ardenne païenne apparaît divinisée à 
l'époque romaine, de même aussi que la montagne des 
Vosges; des inscriptions témoignent de cette personnifica- 
ticn de Diane dans l'Ardenne. Plus tard et malgré de nom- 
breux défrichements, les solitudes de la forêt d'Ardenne 
restèrent en dehors du mouvement d'idées que créait la vie 
urbaine, et, à l'époque tardive où paraît saint flubert, une 
grande partie de la région était encore païenne, ou peu 
s'en faut. Le mérite du saint dans Thistoire est du reste de 
l'avoir convertie. Et pendant tout le moyen âge, l'Ardenne 
resta, dans les récits de nos trouvères, un pays étrange et 
d'accès redoutable '. 

Nous employons aujourd'hui les mois pcajens, paganisme, 
sans nous rendre bien compte de leur sens, et nous commet- 
tons un grossier anachronisme quand nous les transportons 
dans l'antiquité. Le mot paraît dans l'histoire quand la 
révolution chrétienne est victorieuse, qu'elle a pour elle la 
majorité de la population des villes et les classes élevées 
de la société, tandis que les habitants de la campagne, du 
pagus, en retard sur le mouvement des idées, tiennent 
encore aux vieux dieux, au vieux culte, aux vieilles pra- 
tiques. Le paganisme est la croyance des pagani, et les 
pagani (c'est l'origine de notre mot français payens), ce 

1. Voiries textes cités dans A. Maury, Les forêts de la Gaule, p. 62. 



SAINT HUBERT ET SA LÉGENDE 37 

sont liLléralemcnt ce qu'on appellerait aujourd'hui « les 
ruraux. » 

C'est surtout l'Ardenne qui fut le théâtre de l'activité 
apostolique du saint, et c'est peut-être pour y combattre le 
paganisme de plus près qu'il transporta le siège épiscopal 
à Liège, lieu inconnu jusque-là, et où l'on ne trouve aucune 
trace gallo-romaine. L'immense forêt d'Ardenne, qui for- 
mait comme une province, était un grand pays de chasse ; 
elle l'est restée jusque dans le moyen âge. Qui dit pays de 
chasse dit pays de légendes ; et, si petite qu'elle soit en 
proportion de l'Ardenne, notre forêt de Fontainebleau n'a- 
t-elle pas eu jusque dans ces derniers siècles son « Grand- 
Veneur » fantastique, qui apparaissait encore au temps 
d'Henri IV? La religion naturiste des païens de l'Ardenne^ 
peuple chasseur, devait donner une grande place aux divi- 
nités de la chasse, à des pratiques, à des dévotions parti- 
culières. 

On a déjà remarqué que le culte de Diane s'est conservé 
fort tard, et M. Beugnot ajoute que « cette divinité paraît 
avoir été la dernière dont le nom fut prononcé dans l'Occi- 
dent' ». Cela s'explique parle fait que son culte était moins 
un culte de ville qu'un culte de campagne et de forêt. Le 
nom de Diane s'est même étendu à un dieu masculin que 
nous fait connaître une vie de saint : dœmoniimi quodrus- 
tici Dianum vacant -. En effet, il a dû y avoir fusion du culte 
gallo-romain de Diane avec celui des dieux apportés par 
les Francs des forêts de la Germanie. Les écrivains chré- 
tiens parlent, naturellement avec haine et mépris, des dia- 
7iatici, prêtres ou ermites de Diane qui paraissent avoir été 
des sortes de « flagellants », exerçant sur eux-mêmes des 
mortifications sanglantes qu'ils croyaient agréables à leur 
divinité. Les sorties violentes des écrivains chrétiens, les 

i. Beugnot, Histoire de la desLruction du paganisme en Occident, 
t. IL p. 316. (Cf. ibid., p. 259.) 

2. Vie de saint Césaire, évéque d'Arles, citée dans Beugnot, t. II, 
p. 310 et dans Ducange, Glossaire s. v. Dianum. 



38 CHAPITRE DEUXIÈME 

mesures de proscription prises par l'autorité civile devenue 
chrétienne, montrent la persistance avec laquelle ce culte et 
ses pratiques, à nous inconnues, se perpétuèrent dans les cam- I 
pagnes, et cela sous le règne des premiers successeurs de 
Charlemag-ne. Il semble même, par un capitulaire de Louis 
le Débonnaire, que les réunions nocturnes en l'honneur de 
Diane aient été le prototype du sabbat du moyen âge ^ J 

Quel était le dieu indigène de l'Ardenne au temps de 
saint Hubert? Etait-ce Diane ou Dianus? quel était son 
culte? quels étaient les rites et les usages de ce culte? Il 
est difficile de le dire d'une façon précise, carie biographe 
de saint Hubert se borne à une phrase banale sur les idoles 
détruites par le saint. Mais comme cette région était depuis 
longtemps germanisée, et que le culte local a été trans- 
porté à un saint et non à une sainte, on peut présumer que 
ce dernier était masculin, probablement le Wodan (Odin) 
de la mythologie germanique. La mythologie préhistorique 
est un monde si vaporeux que nous n'osons guère nous 
laisser attirer par ses fantômes ; pourtant on ne peut s'em- 
pêcher de trouver un fonds semblable dans de nombreuses 
légendes allemandes qui expliquent l'origine de la « chasse 
sauvage » ou « fantastique. » La « chasse sauvage, » c'est 
le tourbillon qui passe à l'horizon ou au-dessus de nos 
têtes avec des bruits étranges : on l'attribue à un être sur- 
naturel qui chasse avec sa meute dans les nuées. Ce 
« chasseur noir » est maudit : et il doit chasser de toute 
éternité en punition de quelque crime ; suivant certaines 
légendes, c'est pour avoir chassé un jour de grande fête, ou 
le dimanche à l'heure de l'office ; suivant d'autres, c'est 
pour s'être obstiné à chasser un cerf qui portait un crucifix 
entre ses bois et qui était le Christ. « Et le Christ dit au 
comte : Maintenant tu chasseras jusqu'au jugement der- 
nier. C'est ce qui est arrivé, et voilà l'origine du chasseur 
sauvage. » 

1. Beugnot; op. cit., t, II, p. 339. 



SAINT HUBERT ET SA LÉGENDE 39 

Il est aisé de voir que la légende païenne a subi l'in- 
fluence de la légende chrétienne, que celle-ci soit venue 
de saint Eustache ou de saint Hubert*. 

Les mythologues allemands identifient le chasseur sau- 
vage de leur légende au dieu Wodan (Odin) de leurs 
ancêtres, et l'un semble en efîet parent de l'autre. On peut 
donc conclure à l'existence d'un dieu germain qui mène sa 
meute dans l'atmosphère et dans les profondeurs des forêts? 
et dont les pays de chasse et les chasseurs invoquaient natu- 
rellement la protection plus que toute autre. C'est un souve- 
nir instinctif de ce culte qui, en quelques endroits, a fait 
donner à « la chasse fantastique » le nom de « chasse de 
saint Hubert ». Saint Hubert remontait ainsi au ciel, d'où 
il était descendu. En effet, « chasse Saint-Hubert » est un 
des nombreux noms qu'on donne en France' au tourbillon 
farouche de la nuit que les Allemands appellent la « chasse 
sauvage » et qui paraît bien en efTet être le bruit d'un 
chasseur surnaturel passant dans les airs avec une meute 
invisible. 

Le nom de saint Hubert s'est trouvé appliqué à cette 
chasse en sa qualité de patron des chasseurs et, par suite, 
de chasseur par excellence. Puis, par une autre consé- 
quence, on a identifié saint Hubert avec le chasseur sau- 
vage et damné, et, au moins dans les environs de Châ- 
teaudun (Eure-et-Loir), on raconte que saint Hubert est 
condamné à chasser jusqu'au jugement dernier, pour s'être 
trop adonné à la chasse dans sa vie^ Une autre légende, 
belge celle-là, a un caractère plus chrétien. « Si l'on en 
croit une vieille légende, c'est grâce à l'intervention mira- 

1. Une seule de ces légendes a un caractère pré-chrélien : elle est 
danoise et représente le roi Odhin à la poursuite d'un cerf qui porte des 
anneaux d'or dans ses bois et qui l'entraîne dans l'empire de Holda. — 
Holda, litt. « la bonne dame » est le plus souvent divinité du ciel chiez 
les Germains. 

2. A. Bosquet, La Normandie romanesque et merveilleuse, p. 68. 

3. Communication de M. E. Rolland. 



40 CHAPITRE DEUXIÈME 

culeiise de sainl Hubert que la sécurité la plus parfaite a 
toujours régné dans les environs de Tervueren (localité oi^i 
le saint est mort). Un meurtre allait s'y commettre^ un 
malheureux voyageur était au moment d'y périr sous les 
coups d'un assassin, lorsqu'une formidable sonnerie de 
trompe se fit entendre et le patron des chasseurs apparut, à 
cheval, accompagné de sa meute. Le brigand terrifié s'en- 
fuit et renonça à la vie coupable qu'il menait, et, depuis 
lors, aucun crime ne souilla plus la forêt qui semblait pro- 
tégée tout spécialement par saint Hubert \ » Ici la chasse et 
le chasseur sont descendus du ciel sur la terre. 

Ce serait une grande erreur de croire que tout a recom- 
mencé avec le moyen âge ; à bien des égards celui-ci n'est 
que la continuation des époques antérieures. Cela est sur- 
tout vrai au point de vue de la religion. Nous ne parlons 
pas de la religion qui se définissait dans les conciles, qui 
se prêchait dans la chaire chrétienne; nous parlons de la 
religion du peuple, de ces milles rites, pratiques, usages, 
croyances particulières que l'Église a essayé en vain de 
déraciner, qu'elle a combattus par ses prédications, condam- 
nés par les anathèmes de ses conciles, et qui pourtant se 
sont conservés soit en dehors de l'Eglise, soit dans l'Eglise 
même, en se couvrant du nom d'un saint, en prenant une 
étiquette nouvelle. La dévotion païenne était ainsi devenue 
une dévotion chrétienne (par exemple, les fontaines consa- 
crées aux saints, etc., etc.). L'Église a tacitement mis en 
pratique cette grande maxime politique, dont les politi- 
ciens paraissent si rarement se douter, qu'on ne détruit 
que ce qu'on remplace. Dans cette grande évolution men- 
tale, on n'a pas cessé de croire aux légendes racontées 
autrefois des dieux, car le moule de la pensée humaine 
n'était pas transformé par l'avènement d'une nouvelle re- 
ligion, et le surnaturel gardait le même empire, sur la 

1. Heinsberg Duringsfeld, Traditions et légendes de la Belgique, t. II, 
p. 243. 



SAINT HUBERT ET SA LÉGENDE • 41 

plupart du moins; ces légendes, comme des âmes errantes 
à la recherche de corps, se sont souvent personnifiées dans 
ceux qui avaient tué les dieux, dans les saints ou dans les 
missionnaires des premiers temps. Leur activité avait laissé 
des traces profondes dans l'esprit des populations; et la 
conscience encore obscure et mythologique des néophytes 
mêlait à l'image des saints l'image des anciens dieux, si 
bien que l'une se superposait à l'autre. « Faisons-le César! » 
dit le peuple de Shakespeare, en acclamant Brutus... Saint 
Hubert, apôtre de l'Ardenne, prend la place de Wodan, il 
devient le patron de l'Ardenne, le patron des chasseurs. 
L'histoire l'a connu évêque et missionnaire; la légende le 
fait chasseur. 

L'auteur anonyme de l'histoire des Miracles de Saint 
Hubert (écrite entre 1087 et 1106), mentionne le premier 
le saint avec ce caractère et recevant comme un dieu chré- 
tien de la chasse les offrandes des chasseurs : « Celait 
depuis longtemps, dit-il, l'usage des grands de l'Ardenne 
entière d'offrir au bienheureux Hubert, et les prémices de 
la chasse de chaque année et la dîme de toute espèce do 
gibier ; la raison en était que le saint, avant de déposer 
l'habit séculier pour embrasser un élat plus parfait, aurait 
été grand amateur de vénerie. Do l'Ardenne cet usage passa 
aux nobles des pays voisins, lesquels le gardèrent avec le 
même respect. » Du moment que saint Hubert est le patron 
des chasseurs, il les protège contre les dangers de leur vie, 
et quel danger plus grand que celui de la rage peuvent-ils 
courir, eux et leurs chiens? Et le dieu païen que saint 
Hubert a remplacé et continué ne devait-il pas déjà être 
invoqué contre la rage, comme Artémis (Diane) l'élait chez 
les Grecs? 

Le premier exemple de rage guérie par saint Hubert est 
rapporté par l'auteur dos Miracles; il vaut la peine d'être 
rapporté après lui : 

Le liameau de Luisceie est assez proche du monastère : un pro- 



42 CHAPITRE DEUXIÈME 

cureur de cette localité fut mordu par un loup enragé : se sentant 
en danger de mort, il eut recours au saint, et, pour s'assurer plus 
certainement sa protection, fit vœu de lui donner [c'est-à-dire de 
donner au monastère] le cheval dont il usait dans ses courses. Dans 
ce lieu se trouve, en eflfet, un remède absolument efficace contre 
cette horrible maladie, pourvu que le malade ait une foi véritable 
et observe les conditions prescrites pour recouvrer la santé. Un fil 
d'or de l'étole très sacrée fut donc, suivant l'usage, inséré dans le 
front du blessé et, ayant reçu l'indication des prescriptions à suivre 
il retourna chez lui. A mesure que le temps s'écoulait, il avait 
moins de crainte et il était plus sûr de guérir ; il ne voulait plus 
exécuter son vœu ; il prétendait même n'en avoir pas fait. Un jour 
pourtant, il se trouva avoir à passer par le monastère. Il attache 
son cheval à quelque distance et va prier devant la porte de l'église. 
Sa prière faite, il voit avec étonnement son cheval à côté de lui. 
Il le monte et veut partir, mais le cheval ne bouge. Les passants 
s'assemblent et se moquent de lui ; mais plus il excite son cheval, 
plus celui-ci s'attache à l'église. Sacristains et moines arrivent 
et sont témoins du même spectacle. On comprend qu'il en va ainsi 
parce que le vœu n'a pas été tenu. Instruit par ce miracle, le pro- 
cureur laisse son cheval au monastère et s'en retourne à pied ^ 

§ 4. LE -AIIRACLE DU CERF 

Le peuple^ et, d'une façon générale, les hommes, 
éprouvent un tel besoin de motiver les événements, d'at- 
tribuer à tout usage une cause visible et en quelque sorte 
tangible, qu'il éclôt de tout temps ce qu'on peut appeler 
des « histoires pour expliquer ». Puis plus tard, des histo- 
riens et des mythologues naïfs voient dans l'historiette 
l'origine du fait ou de l'usage ; mais l'historiette est effet, et 
non cause. Tel est le rôle que joue l'apparition du cerf dans 
la légende de saint Hubert ; M. Dcmarteau n'a pu s'em- 
pêcher de le remarquer : « Loin donc que l'histoire de l'ap- 
parition du cerf ait valu à saint Hubert l'honneur de deve- 
nir le patron des chasseurs, et le grand secours des mal- 

1. Mabillon, Ada SS. ord. S. Bened., iv^^ siècle. V" partie, p. 301. 



SAINT HUBERT ET SA LÉGENDE 43 

heureux menacés d'hydrophobie, cette histoire est plulôt 
une fleur poétique issue de ces vieilles dévotions. » 

Ce n'est que dans la seconde moitié du xv" siècle que le 
miracle du cerf crucifère s'introduit dans la légende de 
saint Hubert. « A la fm duxiv* siècle, Jean d'Outre-Meuse, 
le mieux fourni de nos collectionneurs delégendes, n'en con- 
naissait pas le premier mot. Avant lui, au xm® siècle, Gilles 
d'Orval, son devancier, n'en savait pas davantage ; rien 
n'en avait été soupçonné dans les siècles antérieurs ; les 
plus anciennes images du saint se contentent de nous le 
représenter en pontife. » Cherchons les antécédents de ce 
miracle. 

Au xii" siècle Jean de Matha, dont l'Eglise a fait un saint 
et qui fut le fondateur de l'ordre des Trinitaires, s'était 
retiré dans une forêt du pays de Meaux avec son ami Félix 
de Valois. Souvent, comme ils étaient assis près d'une 
source, à discourir des choses divines, ils voyaient un cerf 
d'une blancheur éclatante venir les considérer et boire 
devant eux à la source. Un jour le cerf, en relevant la tète, 
leur montra une croix lumineuse aux couleurs bleue et 
rouge encadrée dans ses bois, et l'apparition se renouvela 
chaque fois à la rencontre du cerf. Ils comprirent que c'é- 
tait un signe de Dieu et ils partirent pour Rome'. Là Jean 
de Matha fonda l'ordre de la Sainte-Trinité et les nouveaux 
religieux portèrent la robe blanche avec une croix rouge et 
bleue sur la poitrine, en souvenir de l'apparition du cerf, 
veut une légende ^ Mais ici évidemment la légende encore 
est venue, après coup, expliquer un fait, l'origine de la 
croix rouge et bleue sur le costume des Trinitaires. Puis 
Jean de Matha fonda un couvent au lieu de l'apparition à 
Cerfroid, cervus frigidus^ ainsi nommé du cerf miraculeux 

1. D'après une autre légende, le cerf aurait apparu seulement à Félix 
de Valois, que Jean de Matha serait ensuite venu rejoindre dans sa soli- 
tude. 

2. Ajoutons que deux cerfs blancs servent de support à Técusson des 
Trinitaires. 



44 CHAPITRE DEUXIÈME 

qui venait se rafraîchir àla source ^ ! Le calembour naïf sur 
ce nom de lieu — c'est ce que les linguistes appellent une 
« étymologie populaire » — est peut-être ce qui a fait at- 
tribuer à Jean de Matha et à Félix de Valois le miracle du 
cerf au crucifix. Remontons plus haut encore. 

Au vnf siècle vivait, au couvent de Saint-Sabas à Jéru- 
salem, un écrivain ecclésiastique grec, saint Jean de Damas 
(ou Damascène). Parmi ses ouvrag'es, se trouve un traité 
(( sur le culte dos images w. Pour justifier ce culte, et sur- 
tout la vénération dont le crucifix est l'objet, l'écrivain grec 
rapporte un miracle dont a été témoin Placidas. Placidas 
élaitun officier païen du ii° siècle, honnête et bienfaisant; 
il avait trop de vertu pour n'êlre pas chrétien ; et Dieu fit 
un miracle pour le retirer de l'erreur. 

Un jour que, suivant sa coutume, Placidas était parti avec une 
brillante escorte pour cliasser dans les montagnes, il fit soudain 
rencontre d'un troupeau de cerfs quj, paissaient ; disposant 
aussitôt sa troupe, comme il est d'usage, il se mit en devoir de les 
poursuivre. Déjà tous ses gens n'étaient plus occupés que du soin 
de leur donner la chasse quand un de ces animaux, d'une taille 
extraordinaire et d'une beauté remarquable, se détacha de la 
bande, pour gagner à l'écart des lieux plus escarpés. Placidas s'aper- 
çut de cette fuite et, brûlant du désir de s'emparer du fugitif, aban- 
donna, lui aussi, ses compagnons, pour se précipiter à la poursuite 
de ranimai, suivi seulement de quelques uns de ses veneurs. Vain- 
cus par la fatigue, ceux-ci durent s'arrêter tour à tour. Placidas seul 
s'obstina dans sa cliasse et grâce à la Providence, ni son coursier 
ne lléchit sous la fatigue, ni lui-même ne se laissa arrêter par les 
difficultés du chemin. Dans cette poursuite ardente, il finit par se 
trouver isolé de ses compagnons ; le cerf alors, gagnant le sommet 
d'un rocher, s'y arrêta immobile. Arrivé devant cet obstacle, 
Placidas s'arrêta de même, cherchant des yeux autour de lui un 
chemin pour arriver à s'emparer de l'animal. 

1. Cerfroid, commune de Brumetz, département de l'Aisne. On peut 
voir sur ce nom l'observation assez naïve du R. P. Calixte dans sa 
Yie de saint Félix de Valois (Paris, 1839), p. 279 et suiv. 



SAINT HUBERT ET SA LEGENDE 4F) 

Mais le Dieu de sagesse et de miséricorde, qui sait faire aboutir 
toute voie au salut de l'homme, donnait lui-même la chasse au 
chasseur. Tandis que Placidas restait là, debout, considérant le 
cerf, admirant son port majestueux, et ne trouvant nul moyen 
de s'en rendre maître, le Seigneur qui avait accordé jadis la parole 
à l'ànesse de Balaam pour reprocher sa folie au prophète, le 
Soigneur fit apparaître entre les bois du cerf une image de la 
saints Croix, resplendissant d'un éclat plus brillant que celui du 
soleil, et, au milieu, le visage sacré de Jésus-Christ. Prêtant au 
cerf une voix humaine, il interpella Placidas : 

c( Placidas, dit-il, pourquoi me poursuis-tu de la sorte ? Voici 
que pour foffrir ma grâce, j'arrive et me révèle à toi par cet 
animal. Je suis le Christ que, sans l'avoir pu connaître jusqu'à 
cette heure, tu sers en faisant le bien. Mais les aumônes que tu 
prodigues aux indigents sont arrivées jusqu'à moi; et je viens en 
retour me montrer à toi, te poursuivre, ô chasseur, et te saisir 
dans les rets de ma miséricorde. Car il n'est pas juste que celui 
que j'aime pour ses bonnes œuvres, reste attaché au culte immonde 
de Satan, à des idoles sans vie et sans cœur. Me voici donc, tel 
que j'ai apparu ici-bas pour sauver le genre humain \ » 

Placidas se prosterne en s'écriant : « Je crois I — Si lu 
crois, reprend le Seigneur, reg'agne la cité la plus proche, 
va trouver le pontife chrétien et sollicite de lui la grâce du 
baptême. » Placidas obéit à cet ordre, se fait baptiser avec 
sa femme et ses enfants, prend au baptême le nom d'Eus- 
tache — c'est désormais saint Eustache — et reçoit le mar- 
tyre sous l'empereur Adrien. Naturellement, ce miracle fit 
dès lors partie de la légende de saint Eustache. 

1. Nous citons Jean Damasoène Jans la traduction de M. Demarteau, 
Saint Hubert, sa légende, son histoire, p. 14. — a Ce récit, dit M. De- 
marteau dans son autre dissertation (p. 7, n.), n'était pas encore connu 
dans nos régions cent ans plus tard (après Jean Damascène), ce semble, 
car le premier reviseur de notre biographie de saint Hubert, l'évèque 
d'Orléans Jouas (■[■ 843) n'y fait allusion ni dans son livre de Institutions 
dericcdi, où cependant un chapitre spécial est consacré aux abus de la 
chasse, ni dans un autre ouvrage sur le sujet même traité par Jean de 
Damas : de Cultu imaginum, et où Jonas rapporte de nombreuses appa- 
ritions de croix. » 



46 CHAPITRE DEUXIEME 

Comment expliquer le miracle du cerf crucifère que rap- 
porte saint Jean Damascène? Pour nous, il parait sortir 
d'un mélang-e du symbolisme chrétien avec des traditions 
populaires. Le cerf était un des types les plus aimés du 
symbolisme des premiers chrétiens. Il était regardé comme 
le symbole de Jésus-Christ, des apôtres, des saints. La 
rapidité de sa course représentait la crainte et la fuite de 
l'âme chrétienne à l'approche du danger. Comme le cerf 
passait pour être l'ennemi des serpents, c'était l'image du 
Christ qui écrase la tète du démon sous la forme de serpent ; 
le cerf se désaltérant à une source était l'image de l'âme 
altérée soupirant après le baptême, etc.*. 

« Le cerf est l'emblème de Jésus- Christ, » avait dit saint Eucher, 
deux siècles auparavant, cervus Christi, à propos du sens ana- 
logique de divers textes des saintes Ecritures {de formula sjjiri- 
tuali). «Le cerf de l'amitié, ajoute-t-il ailleurs, c'est encore le Christ, 
ce maître de toute dilection et de charité. » {De qusest. diff. Vet. 
Test.) 

Combien de réminiscences de ce même rapport mystique entre 
le cerf et Jésus-Christ, netrouve-t-on pas dans diverses légendes ! 

Il n'est pas rare d'y voir des transformations merveilleuses de 
Jésus-Christ en cerf courant, et des cerfs qui reçoivent tout à coup 
la faculté de la parole. C'est ainsi, par exemple, qu'un cerf d'une 
taille extraordinaire, lancé par saint Julien, se retourna subite- 
ment, reprocha au jeune chasseur son acharnement à le pour- 
suivre, il lui prédit qu'un jour viendrait où il ferait périr son 
père et sa mère. {Legenda Aurea, cap. x) '. 

Le cerf joue aussi un grand rôle dans les légendes des 
saints du moyen âge. « Cet animal, dit M. Alfred Maury, 
était regardé comme étant doué d'une certaine vertu pro- 
phétique, et dans maintes et maintes circonstances, nous le 
voyons indiquer l'existence de reliques demeurées enseve- 
lies dans un lieu inconnu, révéler la présence de certains 

1. Abbé Martigny, Bictîonnœire des Antiquités chrétiennes, éd. de 
1877, p. 158. 

2. Abbé Canéto, dans la Revue de Gascognej t. VI (1865)^ p. 235. 



SAINT HUBERT ET SA LEGENDE 47 

objets que les hommes s'étaient efforcés vainement de 
découvrir, ou amener un païen, un pécheur, en quelque 
occurrence qui devait déterminer sa conversion i. » 

Les croyances populaires parlent d'animaux fantastiques, 
« fées » ou « sorciers, » comme on les appelle, que les 
chasseurs poursuivent toujours vainement, sans jamais pou- 
voir les atteindre. On se rappelle la fable de La Fontaine, 
Le jardinier et son seigneur . Il s'agit d'un lièvre : 

Ce maudit animal vient prendre sa goulée 
Soir et matin, dit-il, et du piège se rit ; 
Les pierres, les bâtons y perdent leur crédit; 
Il est sorcier, je crois. ... 

Ainsi, en Bretagne, on croit à Texistence de la biche 
blanche de sainte Nennoch : les balles ne peuvent la toucher, 
ni les chiens l'atteindre. Dans le Lai de Guigemar (par Ma- 
rie de France) Guigemar blesse, sans le savoir, une fée mé- 
tamorphosée en biche. Il y a en Allemagne des légendes 
analogues. De même que les hommes, il y a nombre d'ani- 
maux qui « reviennent, » et la liste serait longue des ani- 
maux fantastiques qui, à la tombée de la nuit, courent les 
champs et les bois. Le cerf, dans l'antiquité, était l'animal 
d'Artémis-Diane ; nous aurions pensé trouver quelque his- 
toire analogue aux nôtres, mais bien peu ont survécu des 
légendes de l'antiquité. Ce que nous trouvons de plus 
approchant, c'est l'histoire de Saron qui tombe dans la mer 
et se noie en poursuivant un cerf, dans le voisinage d'un 
temple d'Artémis. 

Peut-être conviendrait-il de citer ici la biche de Sertorius ; 
c'est tout le contraire d'un animal fantastique, mais la cré- 
dulité qui la faisait prendre pour un animal sacré, messager 
et représentant de la divinité, montre quelle place les ani- 
maux tenaient dans les croyances populaires. Sertorius, en 
Espagne, avait apprivoisé unejeune biche blanche, au point 
qu'elle le suivait partout sans la moindre crainte, « Il en 

1. A, Maury, Légendes pieuses du moyen âge, p. 169. 



48 CHAPITRE DEUXIEME 

vint peu à peu à la diviniser, pour ainsi dire, raconte Plu- 
tarquc-, il débita que cette biche était un présent de Diane, 
et, connaissant l'empire de la superstition sur les Barbares, 
il leur fit accroire que cet animal lui découvrait bien des 
choses cachées. » On peut lire dans Plutarque^ les amusants 
artifices par lesquels Sertorius corrobora cette croyance 
chez les Espagnols et les faux miracles où le gentil animal 
joua un rôle. 

Quoiqu'il en soit de notre explication, le souvenir du mi- 
racle a traversé les siècles, et c'est saint Eustache qui en a 
eu le premier l'honneur. 11 ne l'a pas perdu pour l'avoir 
partagé avec saint Hubert. A Yulturella, en Italie, le pèle- 
rin va encore prier saint Eustache sur la roche escarpée sur 
le sommet de laquelle le cerf parut avec le crucifix. Et 
tandis que dans les plus anciennes statues saint Hubert est 
figuré en évêque scms le cerf^ le cerf paraît toujours dans 
les anciennes images de saint Eustache. M. Demarteau 
pense qu'une coïncidence de dates a aidé à la confusion des 
deux légendes. « Ce qui achève d'expliquer la confusion de 
la conversion de l'officier païen avec celle que l'on prête à 
saint Hubert, c'est que dans notre pays — les vieux calen- 
driers de Stavelot et de Tournai en font foi, comme ceux 
d'Angleterre, les martyrologes d'Usuard, d'Adon, et nos 
plus anciens bréviaires, — la fêtedesaintEustache se célébra 
longtemps le V, le 2, le 4 ou le 3 novembre, à la même 
date que celle de saint Hubert. » Dans l'iconographie chré- 
tienne, le cerf crucifère est l'attribut de quatre saints, saint 
Eustache^ saint Jean de Matha, saint Félix de Yalois, et 
saint Hubert d'Ardenne^. 

1. Yie de Sertorius, ch. xii etxxii. 

2. Sujet traité par Albeit Durer. Notons au passage qu'à l'église 
Saint-Eustache, à Paris, une tête de cerf portant un crucifix est sculp- 
tée sur le fronton de l'extrémité méridionale du transept, et que l'appa- 
rition du cerf à saint Eustache est représentée sur un A'itrail du xvn°j 
siècle. 

3. Sujet traité encore tout récemment par Paul Bauc'ry pour décorer! 
une salle du château de Chantillv. 



CHAPITRE TROISIÈME 

SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE ; 
SON PÈLERINAGE ET SON CULTE 



1. L'abbaye et le village. — § 2. Le corps du saint. — § 3. Les reliques, 
la Sainle-Étole. — § 4. La taille et le répit. — § 5. Le point de vue 
religieux; opinion de docteurs graves; que faut-il penser de ces pratiques 
et de leur efficacité au point de vue religieux? — § 6. Le point de vue 
humain. — § 7. L'imagination et la rage ; les aboyeuses de Josselin. 
§ 8. Les Chevaliers de Saint-Hubert. — § 9. Les colporteurs de Saint- 
Hubert. — § 10. Les clefs ou cornets de saint Hubert. — § 11. La 
véritable clef de saint Hubert. — § 12. Excommunication des ennemis 
de saint Hubert et de son monastère. — § 13. La confrérie de Saint- 
Hubert. — § 13 fjis. Le pèlerinage de Saint-Hubert. — § 14. La fête de 
saint Hubert et la messe des chiens. — § 15. Le culte de saint Hubert. — 
§ 16. Les ordres et confréries de Saint-Hubert. 



CHAPITRE TROISIEME 

SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA «AGE ; SON PÈLERINAGE 
ET SON CULTE 



§ 1 . — l'aI3BAYE ET LE VILLAGE 

La petite ville de Saint-Hubert, qui compte environ deux 
nille cinq cents âmes, est située dans une des parties les 
)lus boisées et les plus pittoresques de l'Ardenne belge. 
)n y arrive aujourd'hui de Poix (station de la ligne Namur- 
uxembourg) par une agréable route qui monte légèrement 
)endant sept kilomètres; le nombre de voyageurs est assez 
;Tand pour qu'on ait récemment établi un tramway. La 
'ille n''a rien de remarquable en dehors de son église abba- 
iale : son seul monument civil est un buste de Redouté (le 
■,élèbre peintre de fleurs, natif de l'endroit), établi au-dessus 
l'une fontaine devant l'hôtel de ville. Il y a deux hôtels 
m auberges; suivant l'usage belge, l'un est libéral (c'est 
'Hôtel du Luxembourg), Vdiuire catholique [V Hôtel du Che- 
nin de fer) : le premier doit faire peu d'affaires dans un 
ndroit de pèlerinage et de sainteté. 

La ville s'est formée autour de l'abbaye qui lui a donné 
on nom : la localité s'appelait autrefois Andage ou Andain. 
j'est en 825 qu'on y transporta le corps de saint Hubert ^ 
je monastère y existait déjà et l'on explique son origine 
[>ar un miracle analogue à ceux que nous avons déjà relatés. 

i. Demarleau, Saint-Hubert, 1877, p. 48; Abbé C.-J. Bertrand, Pèle- 
inage de Suint-Hubert, Namur, 1855, p. 55 et suiv. 



52 CHAPITRE TROISIÈME 

Pendant un de ses voyages, Plectrude, femme de Pépin 
d'Héristal, avait fait halte en cet endroit. 

« En ce moment elle vit tomber du ciel un billet écrit en lettres 
d'or'. Elle le ramassa tout effrayée; ayant éveillé ses gens, et, 
sans confier son secret à personne, elle ordonna de rebrousser 
chemin. Rentrée en son palais, elle remit le billet à son mari, en 
lui rapportant la circonstance de cet événement merveilleux. Pépin 
étonné chargea Bérégise, son aumônier, de lui expliquer le sens 
de ce billet. L'homme de Dieu répondit que le lieu où ce billet 
était tombé avait été choisi de Dieu pour le salut d'un grand 
peuple, et que beaucoup d'âmes y passeraient de la terre au ciel. 
Il ajouta que, décidé depuis longtemps à quitter le monde, il était 
prêt à aller habiter cette solitude et à y élever un monastère afin 
de mieux répondre aux desseins de la Providence sur ce lieu, si 
son maître voulait le lui permettre. Cette proposition plut à Pépin, 
et malgré le chagrin de devoir se séparer de l'homme qu'il aimait 
le plus, il se rendit en ce lieu avec une suite nombreuse de seigneurs 
de sa cour, et là, par une donation en due forme et approuvée en 
présence des officiers de sa suite, il abandonna à Bérégise une 

1. Les lettres qui viennent du ciel sont généralement écrites en lettres 
d "or. En voici un exemple contemporain : 

Une religieuse carmélite « très familière avec la Vierge )>, est saisie unj 
jour de l'appréhension qu'elle pouvait n'être pas comme les autres soeurs," 
la fille de Marie, « à cause qu'elle n'était pas pénitente comme elles «.i 
Brûlant d'être fixée sur un point aussi grave, elle écrivit de son sang 
une leltre qu'elle posa sur l'autel après s'être mise en prière quelque 
temps. Après, elle reprit ce papier où elle trouva, au bas, écrit en lettres 
d'or : Je te reçois pour ma fille. {La dévotion à Marie en exemples, par 
le R. P. Huguet, Paris, 1868, t. II, p. 372. — Cité dans Paul Parfait, 
l'Arsenal de la dévotion, p. 323.) 

Quant au fait de lettres venues du ciel, la chose paraissait tellement 
admissible, pour ne pas dire naturelle, que le trait se rencontre comme 
ficelle dans les fabliaux. Dans l'un d'eux, « à la communion, tout à 
coup une colombe blanche descendit du ciel, et laissa sur l'autel ur 
billet qu'elle portait dans son bec. Ce billet était envoyé par Madame saintf 
Marie.... » Ailleurs, une colombe descend du ciel et pose sur la têt( 
d'un condamné qu'on va exécuter un billet qui expose son innocence 
Legrand d'Aussy, Anciens Fabliaux, éd. de 1829, t. V, p. 59 et 156.) 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 53 

wrtion de terrain de plus de deux lieues carrées, dont il fixa 
'étendue en plaçant des bornes ' . » 

Cela se passait à la fin du vii^ siècle, et Bérégise fut le 
premier abbé du monastère d'Andage. Après diverses vicis- 
situdes, Fabbaye devenue abbaye de Saint-Hubert, vit s'a- 
grandir ses domaines et son influence ; les abbés de Saint- 
Hubert devinrent les seigneurs d'un véritable petit État 
:éodaI-. 

Les revenus de l'abbaye s'augmentaient encore de tributs 
/olontaires que des paroisses et des familles éloignées en- 
voyaient régulièrement chaque année pour être placées sous 
a protection du sainte Le Saint-Siège témoignait à 
'abbaye une faveur particulière : « On compte quatorze 

■iouverains pontifes, dit l'abbé Bertrand, depuis saint Gré- 

f^-oire YII (1073) jusqu'à Urbain VIII (1623) qui donnèrent 
les bulles ou des rescrits en faveur de l'abbaye de Saint- 

:3ubert, lui accordèrent de nombreux privilèges et qui lan- 
èrent un anathème éternel contre quiconque porterait 

atteinte aux biens meubles ou immeubles qu'elle possédait 
)u acquerrait à l'avenir. Une de ces bulles accordait aux 

|ibbés de Saint-Hubert le droit de porter les ornements 
ipiscopaux dans les cérémonies; plus tard on voit les abbés 
le Saint-Hubert siéger aux conciles et admis aux Etats du 

'luché de Luxembourg. » 

1. Abbé C.-J, Bertrand, Pèlerinage de Saint-Hubert, Namur, 1855, 
.. 16. 

I 2. Voir Bertrand, op. cit., p. 65 et suiv. 

' 3. Ce n'était pas là une pratique isolée, et nombre d'autres cou- 
• ents se faisaient un revenu de redevances qu'ils reconnaissaient par des 
lervices spirituels et pour lesquels ils délivraient des « brevets ». « C'é- 
ait autrefois un pieux usage de la part des communautés religieuses, 
le délivrer aux personnes généreuses, qui les favorisaient de leur ar- 
gent ou de leur crédit, des billets ou brefs d'association spirituelle, don- 
lant participation au mérite de toutes les bonnes œuvres qui se fai- 
iaient dans ces communautés. Les prières des religieux suivaient leurs 
nenfaiteurs, même au delà du tombeau. » (R. P. Calixte, Vie de saint 
?élix de Valois, Paris, 1869, p. 299.) 



54 CHAPITRE TROISIÈME 

11 y avait près du monastère un hôpital où logeaient les 
malades qui venaient chercher le remède de la rage. Car 
on venait à Saint-Hubert de fort loin, et souvent par bandes, 
quand un chien ou un loup enragé avait dans le même accès 
blessé un grand nombre de personnes. Au commencement 
du xvm^ siècle, lorsque deux bénédictins qui allaient étu- 
dier les manuscrits conservés dans les cloîtres arrivèrent à 
Saint-Hubert, il y arriva peu après une bande de malheu- 
reux de ce genre. « Lorsque nous étions dans son monas- 
tère, disent-ils, il y arriva dix personnes du diocèse de 
Langres qui avoient été mordues par un chien enragé*. « 
A cette époque, aller de Langres à Saint-Hubert était un 
voyage plus long et plus difficile qu'il ne l'est aujourd'hui 
de venir de Smolensk au laboratoire de M. Pasteur. 

L'église abbatiale, qui subsiste encore, a été commencée 
au xvi^ siècle après un incendie qui détruisit l'ancienne. 
La construction ne s'en continua que lentement : c'est 
une grande et belle église^ appartenant au style gothique 
tertiaire et dont la façade est flanquée de deux tours puis- 
santes. Malheureusement la façade s'étant écroulée à la 
suite d'un incendie, on la reconstruisit au xvni^ siècle dans 
le lourd style du temps. 

L'abbaye fut supprimée par la Révolution française,, ses 
biens confisqués et vendus. En 1807, l'église allait être 
démolie quand quelques pieux fidèles, aidés par Févèque 
de Namur, la rachetèrent et la rendirent au culte. Quant 
aux bâtiments attenants et qui formaient l'abbaye, ils eurent 
une autre destinée, et après avoir appartenu à divers parti- 
culiers, ils furent acquis par le gouvernement belge qui en 
a fait une maison de correction pour les jeunes détenus. 
L^ancienne et puissante abbaye n'a donclaissé d'autre sou- 
venir que cette église, aujourd'hui desservie par le clergé 
paroissial de l'autre église, l'ancienne église paroissiale. 

1. Voyage littéraire de deux religieux bénédictins, II« partie, Paris, 
1724, p. 145-147. 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 55 

La ville de Saint-Hubert a donc aujourd'hui deux églises 
tout en formant une seule paroisse : et ce sont les prêtres 
de la paroisse qui jouent aujourd'hui le rôle d'aumôniers de 
Saint-Hubert. 

Lors de la suppression de l'abbaye, en 1796, plusieurs reli- 
gieux restèrent à Saint-Hubert et cachèrent la Sainte-Étole. Le 
moine Dom Isidore Bauwens, chargé du service de la Trésorerie, 
continua ses fonctions d'aumônier jusqu'au jour de sa mort, 
arrivée le 1-6 septembre 1813. Ce fut alors que Mgr Pisani de la 
Gaude, évêque de Namur, autorisa le clergé séculier de la ville de 
Saint-Hubert à continuer la pratique de la Taille. 

Quatre années auparavant, l'illustre prélat avait érigé l'église 
de l'abbaye en église paroissiale. A cette occasion il s'était rendu 
à Saint-Hubert, et avait transféré lui-même, avec grande solen- 
nité, le Très-Saint-Sacrement de l'ancienne église paroissiale à la 
basilique. 

Les illustres successeurs de Mgr Pisani, Mgr Dehesselle, 
Mgr Dechamps, Mgr Gravez, notre Révérendissime Évêque actuel, 
ainsi que nos seigneurs les Évêques de Liège, de Gand et de 
Tournai ont voulu faire le célèbre pèlerinage de Saint-Hubert- 
Nous avons vu ces prélats distingués visiter et honorer les reliques 
du glorieux saint par les mérites duquel -Dieu se plaît à opérer 
tant de guérisons merveilleuses * . 

C'est dans l'ancienne église abbatiale que se concentre le 
culte du saint. A une lieue au nord-est se trouve la ferme 
de la Converserie, ainsi nommée parce que c'est dans 
le bois voisin que saint Hubert s'est conversé, c'est-à- 
dire converti ; il y avait là autrefois une chapelle en sou- 
venir de l'apparition miraculeuse du cerf. En effet, du 
moment que le culte de saint Hubert avait son centre dans 
l'abbaye, il semblait naturel à l'âme populaire et synthé- 
tique que le miracle ait eu lieu en cet endroit même^. Dans 

1. Hallet, p. 96. 

2. Demarteau, Saint Hubert, 1882, p. 43; Bertrand, Pèlerinage, 
p. 73. 



56 CHAPITRE TROISIÈME 

le parc qui touche à l'ég-lise se trouve une fontaine : d'a- 
près la tradition populaire, c'est saint Hubert qui l'aurait 
fait jaillir miraculeusement en frappant le solde son bâton. 
C'est là, en effet, l'origine de la plupart des fontaines mira- 
culeuses depuis le temps de Moïse et peut-être plus ancien- 
nement encore. Pourtant ni la ferme de la Co)iverserie, ni 
la fontaine ne paraissent être aujourd'hui l'objet d'aucun 
culte. La piété populaire a un caractère utilitaire; comme 
c'est dans l'église que l'on guérit de la rage et par un rite 
qui exige l'intervention du prêtre, c'est à l'église que vont 
]es pèlerins, sans se soucier ni de la ferme de la Conver- 
serie, ni de la fontaine miraculeuse. 



§ 2. LE CORPS DU SAINT 

Une des particularités du culte de saint Hubert est que 
ses reliques proprement dites n'y jouent et ne paraissent y 
avoir jamais joué aucun rôle : tous les miracles proviennent 
de l'Etole. Le corps même de saint Hubert ne paraît pas 
avoir été dépecé sui.vant l'usage qui faisait partager le corps 
des saints pour que de nombreuses églises en eussent 
leur part. Lorsqu'il fut transporté, en 82o, dans l'abbaye 
d'Andage, à laquelle il devait donner son nom, on ouvrit le 
cercueil et on s'assura que le corps était dans son intégrité. 
Le corps fut alors renfermé dans une châsse d'argent. Au 
xn* siècle, il faillit être enlevé dans une surprise par Otbert, 
prince évêque de Liège ; mais les religieux réussirent à 
rester en possession de leur trésor. « En 1515, dit Tabbé Ber- 
trand, Léon X donna une bulle dans laquelle il déclare qu'il 
résulte d'une pétition adressée au Saint-Siège, par l'abbé et 
les religieux d'Andage, que le corps de saint Hubert, entier 
et exempt de corruption, est conservé dans l'église de ce 
monastère. Et, persuadé de son intégrité, par le rapport de 
ses commissaires, le pape défend, sous peine d'excommu- 
nication, à tout monastère, à toute église, chapelle, etc , de 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 57 

dire qu'ils en possèdent une partie quelconque \ » Viennent 
les troubles de la Réforme ; on n'expose plus les châsses ; 
on cache les corps saints, pour les mettre à l'abri des in- 
sultes et de l'incendie des gueux. Que devint le corps de 
saint Hubert dans cette circonstance? fut-il brûlé lors du 
pillage et de l'incendie de l'abbaye par les huguenots, en 
I068? fut-il caché par les moines? on n'en sait rien. S'il a 
été caché, la cachette a été si bien choisie^ que, malgré les 
recherches et les sondages dans le sol de l'église, on n'a pu 
le retrouver depuis. L'opinion reçue parmi le clergé de Saint- 
Hubert et les pieux écrivains qui se sont occupés de cette 
question est pourtant que le corps n'est pas détruit, et qu'il se 
trouve encore caché quelque part, dans un caveau inconnu de 
l'église. En attendant, on prie pour que la Providence per- 
mette de retrouver le chemin de ce caveau mystérieux. On 
a imprimé en français et en flamand (la seconde langue de 
la Belgique) un Appel à la prière pour retrouver le corps de 
saint Hubert. Bien plus, sur la demande de l'évêque de 
Namur, le pape Pie IX « a accordé dans toute l'effusion de 
son c\me la bénédiction apostolique aux personnes qui, 
réunies en pieuses associations, se proposent d'adresser au 
Très-Haut de ferventes prières pour la découverte du corps 
du glorieux saint Hubert'. » L'abbé Hallet, ancien aumônier 
de Saint-Hubert, auquel nous empruntons ce texte, invite 
aussi « les fidèles de tous les diocèses » à se rendre à cet 
appel pour découvrir cette cachette qui « est jusqu'ici le 
secret de Dieu. » « A cet effet, dit-il, ils pourront réciter les 
Litanies de saint Hubert, et ajouter la prière à saint Antoine 
de Padoue, invoqué spécialement pour retrouver les objets 
perdus. » 

Le corps de saint Hubert est perdu, et il ne paraît pas 
qu'il ait jamais été partagé; pourtant, il y a de par le 



1. Bertrand, op. cit., p. 197. 

2. F. Hallet, La rage conjurée par l'œuvre de saint Hubert, 2'= éclit., 
Paris et Bruxelles, p. 207. 



58 CHAPITRE TROISIÈME 

monde des reliques qu'on prétend en provenir. M. l'abbé 
Corblet, dans son Hagiographie du diocèse d Amiens, dit en 
termes exprès (t. lY, p. 320) : « M. l'abbé Macquet, qui 
mourut aumônier de Thospice de Saint -Riquier, avait, 
pendant la Révolution, émigré à Hambourg-; il rapporta du 
trésor de la cathédrale de Liège un ossement de saint Hu- 
bert qu'il donna à l'église de Maison-Roland, son pays 
natal. » Pour avoir des renseignements plus précis, nous 
avons écrit à M. le curé de cette paroisse ; sa lettre nous a 
confirmé le fait, mais sans nous communiquer le texte de 
Vauthentique que nous aurions voulu connaître et qui se 
trouve scellé dans le reliquaire ^ 

Mais c'est un privilège fréquent aux saints délaisser plus 
de reliques que n'en laissent le corps des autres hommes ; 
on a vu plus haut qu'il reste trois têtes de saint Lambert. 

Autrey, autrefois abbaye de chanoines réguliers et présente- ' 
ment petit séminaire du diocèse de Saint-Dié, possède un os du 
pied ou de la main, attribué à Saint-Hubert. Cette relique fut 
l'objet d'un pèlerinage considérable... En 1495, les religieux de 

1. « J'ai su par les habitants de Maison-Roland, que M. l'abbé Hu- 
bert Macquet avait fait présent à la fabrique de l'église de Maison-Ro- 
land d'un ornement en velours de soie rouge, naais on ne m'a pas dit 
d'où venait cet ornement. Dans les registres de mon prédécesseur, 
M. l'abbé Gorin, j'ai trouvé une lettre signée L.-V.Cauchy, dans laquelle 
M. le curé de Saint-Sépulcre annonce qu'il lui envoie deux reli- 
quaires dans l'un desquels sont renfermées des reliques de saint Mau- 
rice, patron de la paroisse de Maison-Roland, et dans le second plu- 
sieurs reliques, dont la principale, de saint Hubert, est un os d'un déci- 
mètre de longueur, grosseur d'un doigt, avec les authentiques enfermés 
dans les reliquaires cachetés et revêtus du sceau de l'évèché de Liège. 
Je n'ai pas pu lire ces authentiques ; pour cela, il aurait fallu briser les 
sceaux, ce qui ne m'était pas permis. Quant à la relique de saint Hu- 
bert, personne ne vient dans l'église où elle est exposée pour prier, afin 
d'être préservé de la rage. Voilà tout ce que j'ai appris au sujet des 
reliques que possède l'église de Maison-Roland. « 

« Toutes les reliques de Maison-Roland ont été obtenues par l'entre- 
mise de feu M. l'abbé Hubert Macquet, » 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 59 

Saint-Hubert en Ardennes attaquèrent la vérité de la relique 
d'Autrey, alléguant que le corps du saint évèque de Tongres repo- 
sait entier dans leur monastère. La cause fut plaidée devant 
l'évéque de Bâle, puis, en 1513 , devant l'évêque de Toul ; quelques 
années plus tard , elle fut portée en cour de Rome : elle ne fut 
point jugée quant au fond. En effet, de telles questions ne 
peuvent être tranchées par une sentence d'autorité. La relique 
d'Autrey, qui a une possession nombre de fois séculaire, ne peut 
être dépossédée que par l'exhibition du corps de saint Hubert 
entier, et sans aucune altération dans aucun de ses membres; or, 
à Saint-Hubert des Ardennes, on n'est point en mesure de fournir 
la preuve de cette affirmation avancée il y a près de quatre siècles. 
Depuis 1792, la relique d'Autrey se conserve dans l'église parois- 
siale de Rambervilliers * . 

Limé, dans le canton de Braisne (Aisne), possède aussi 
une relique de saint Hubert qui, depuis bien des siècles, 
attire nombre de pèlerins. « Ces saintes reliques, dit un 
ancien procès-verbal, rédigé en 1735, par l'ordre de l'évêque 
de Soissons, ont été de temps immémorial révérées des 
peuples^ sous l'invocation de saint Hubert, notamment de 
ceux qui avaient eu le malheur d'être mordus par des bêtes 
enragées, lesquels ont souvent ressenti la protection de ce 
grand saint, n'ayant encouru aucun dommage de leurs 
blessures; faits qu'il est aisé de prouver par les sujets 
encore existants, qui ne cessent de le publier, en se rendant 
assidûment chaque année, par reconnaissance, au dit Limé, 
lieu de son culte, etc. » On assure encore aujourd'hui qu'au- 
cune bête enragée n'a jamais commis de ravage sur le 
territoire de Limé '. 

§ 3. LES RELIQUES : LA SAINTE-ÉTOLE 

'( Quel que soit d'ailleurs le sort du corps de saint Hubert, 
nous dit l'abbé Bertrand, il n'est pour rien dans l'efficacité 

1. P. Guérin, Petits Bollandistes, XIII, 139. 

2. P. Guérin, ibid. 



60 CHAPITRE TROISIEME 

du pëlerinag'e qui se fait continuellement à son église. Sous 
ce rapport, le corps n'est pas, à nos yeux, la relique prin- 
cipale. La relique principale, selon nous, c'est la Sainte- 
Etole. Voilà ce don précieux que le Seigneur a fait à l'hu- 
manité souffrante ; voilà le premier objet de la vénération 
du pieux pèlerin ; voilà ce à quoi la ville de Saint- Hubert 
doit son origine, ses ressources et ses communications ; 
voilà ce qui attire dans ses murs et sous son ciel glacé les 
étrangers de tous les pays. C'est à la Sainte-Etole à qui 
tant de malheureux doivent leur conservation ; c'est à elle 
que nous devons notre respect et notre vénération ^ » 

Il est, en effet, digne de remarque que ce n'est pas le 
corps^ ce ne sont pas les reliques directes de saint Hubert 
qui produisent le miracle séculaire, c'est l'étole du saint. 
Le lecteur sait qu'on nomme étole un ornement sacerdotal 
formé d'une bande d'étoffe qui descend du cou jusqu'aux 
pieds. Pour une relique aussi importante, puisqu'un ange 
l'aurait apportée directement du ciel en cadeau de la vierge 
Marie, on peut s'étonner qu'elle ne figure pas dans la vie 
primitive du saint. Cette vie nous apprend seulement que 
le saint fut enseveli avec ses ornements sacerdotaux, et 
que seize ans après cette inhumation ils furent retrouvés 
aussi intacts que le corps même de l'évêque. La légende 
elle-même n'est pas ancienne et l'impitoyable M. Demar- 
teau se demande « si cet incident merveilleux n'est pas, 
comme celui du cerf, une plante parasite ^ » Ici encore la 
légende paraît avoir été empruntée à la légende d'un autre 
sainL, selon le principe instinctif des hagiographes qui les 
porte à bourrer de tous les miracles à eux connus la vie du 
saint qu'ils célèbrent. « Peut-être, dit M. Demarteau, fau- 
drait-il faire honneur de cette légende, si honneur il y a, 
au génie inventif de notre bon Jean d'Outre-Meuse. Cons- 
tatant à la fin du xiv^ siècle, après bien d'autres déjà, les 



1. Bertrand, op. cit., p. 203. 

2. Dissertation de 1882, p. 54. 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 61 

prodig-es opérés par cet^ornement sacré, il aura voulu sans 
doute les expliquer en le faisant venir directement du ciel, 
et il aura appliqué encore une fois au saint liégeois une 
histoire racontée précédemment^ soit de saint Bonnet, 
évêque de Glermont en Auvergne au temps de saint Hu- 
bert, soit de saint Ildephonse, archevêque de Tolède au 
vn'^ siècle : on prétend, en effet, que chacun de ces deux 
prélats aurait reçu de la Yierge elle-même une chasuble 
pour célébrer le saint sacrifice \ » 

Pourquoi la relique d'où dérive la guérison de la rage 
est-elle une étole plutôt que toute autre relique? L'étole a 
toujours joué un rôle dans Le rite par lequel l'église exorci- 
sait les possédés ou démoniaques, c'est-à-dire les fous, car 
on sait que la folie était expliquée par la possession ou la 
présence d'un démon; chasser le démon, c'était guérir le 
malade. L'imposition de l'étole, c'est-à-dire le fait de passer 
l'étole sacerdotale, objet bénit s'il en fût, au cou du possédé, 
forçait le démon à sortir de ce corps malheureux, car il ne 
pouvait supporter le contact d'un objet bénit. De même 
dans un grand nombre de légendes oii un saint délivre 
un pays infesté par un dragon redoutable, le dragon devient 
doux comme un mouton dès que le prêtre lui a passé l'étole 
au cou, et il va docilement se noyer dans la rivière ou le 
lac que le saint lui indique. Or les enragés étaient confon- 
dus avec les possédés et les démoniaques; cette confusion 
existe encore aujourd'hui à Constantinople, nous dit le 
P. Victor de Buck^ D'après une lettre du pape Léon X, ci- 
tée plus loin (p. 76) on traitait encore à Saint-Hubert les 
possédés et les « hérétiques », tout autant que les gens 
mordus, et cela au xvi^ siècle. 

Un chapitre des Miracles met cette confusion en pleine 
lumière, et montre que, si l'insertion d'une parcelle de l'é- 

1. Rappelons aussi que la Sainte-Chandelle d'Arras a été apportée par 
la sainte Vierge elle-même au commencement du xu" siècle, dans la ca- 
thédrale de cette ville. 

2. Cité dans Hallet, op. cit., p. 19. 



62 CHAPITRE TROISIÈME 

tole est devenue l'unique remède, il n'en était pas de même 
autrefois. On traitait aussi les enragés comme simplement 
possédés ou démoniaques. 

Un gentilhomme du nom de Josbert, de Marie, près 
Laon, ayant été mordu, fit le pèlerinage de Saint-Hubert, 
reçut la taille et l'instruction pour la neuvaine. Il revient 
tranquillement chez lui ; mais comme il néglige d'accomplir 
les prescriptions de la neuvaine, il retombe malade et on 
est forcé de le ramener de nouveau à Saint-Hubert. Cette 
fois, pour exprimer sa reconnaissance au saint, il donne à 
l'abbaye le tiers de son bien d'Evergnicourt. Au bout d'un 
certain temps, il s'avise malheureusement que ses revenus 
vont se trouver diminués, et à l'instigation du démon, il 
revient sur sa donation. Désormais en proie à l'esprit 
immonde, il se jette sur sa femme, lui déchire et lui arrache 
le visage avec ses dents et lui donne la rage. On le saisit, 
on le lie et on le mène malgré lui à Saint-Hubert. Là, 
après une accalmie et un nouvel accès, on le porte attaché 
dans l'église. Pendant trois jours, on essaie en vain de 
lui faire prendre de la poussière dii tombeau du saint ^ ; on 
le met alors dans un tonneau d'eau froide avec des exor- 
cismes et on y ajoute de cette même poussière. Mais le 
malin ne peut résister à ces signes de la puissance divine; 
il sort du corps de celui qu'il possédait; il sort par le che- 
min qu'il prend le plus souvent en pareil cas ; aussi s'ex- 
plique-t-on aisément l'odeur fétide que le démon laisse 
d'ordinaire dernière lui quand il sort du corps d'un possédé. 
Dans le cas de Josbert, le... bruit fut si fort que le tonneau 
en éclata. On accourt au bruit; on trouve Josbert évanoui; 
mais bientôt il revient à lui; il est guéri. Il rend grâce à 
Dieu et au saint, et il reste un mois à Saint-Hubert, où sa 
femme est taillée, fait la neuvaine et est également guérie. 
Après avoir renouvelé sa donation il rentre chez lui, et 



1. Sur cet usage de thérapeutique sacrée, voir notre Appendice. 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 63 

demeure, pour Je reste de ses jours, dévot à saint Hubert^ 
Quoiqu'il en soit, la pratique particulière de l'étole a peu 
à peu supplanté toute autre. A une date que nous ne pou- 
vons connaître, on aura cru rendre le traitement plus effi- 
cace et plus permanent en insérant dans le corps même 
du mordu un fragment de l'objet sacré. C'est au front, 
comme on va voir, que se fait cette inoculation : peut-être 
est-ce parce que l'imposition des cendres se fait au même 
endroit, dans la cérémonie bien connue du premier mer- 
credi de carême. 

Si la légende de l'origine surnaturelle de l'étole est rela- 
tivement moderne^ son emploi médical est beaucoup plus 
ancien, et la taille est mentionnée dans la Yie de la fin 
du xf siècle {auro sacrât as stolae capiti periditantis de more 
insito). 

La Sainte Etole est, nous dit M. Demarteau, « un bandeau 
de soie mêlée d'or, d'une long-ueur d'un mètre environ sur 
quatre centimètres et demi de largeur ; » et il émet le vœu 
qu'elle soit soumise à l'examen « d'archéologues experts 
en l'art de reconnaître les étoffes antiques ^ » Mais un exa- 
men de ce genre aurait déjà eu lieu, à entendre la protes- 
tation de l'abbé Bertrand, k Des antiquaires habiles qui ont 
examiné cette relique nous ont souvent dit que l'on ne 
travaillait pas ainsi la soie avant le xi° siècle. Nous dé- 
montrerons pourtant que cette étole a été portée par 
saint Hubert, et que par conséquent son origine remonte 
au vm*" siècle ; ce qui favorise l'opinion, qui la fait descendre 
du ciels. » La démonstration de M. l'abbé Bertrand repose 
seulement sur les vies modeimes d'après lesquelles on aurait 
retiré l'étole du cercueil lors de la translation du corps à 
Andage en 825. Mais ces textes modernes sont sans auto- 
rité en présence du silence des anciennes Vies, 

1. Acta SS. ordinis S. BenedicH, ive siècle, I''^ partie, p. 303 (éd. de 
Paris). 

2. Dissert. de 1882, p. 54. 

1 3. Bertrand, op. c/^., p. 104. 



64 CHAPITRE TROISIEME 

M. l'abbé Bertrand, et après lui M. l'abbé Hallet dis- 
tinguent^ du reste, les deux questions de l'origine céleste et ■ 
do la vertu miraculeuse de l'Étole. 

L'Étole conservée à la Trésorerie, dit M. Bertrand, est celle- 
là même que la sainte Vierge fit remettre à saint Hubert par le 
ministère d'un ange, au moment de sa consécration comme évêque 
de Tongres. Les principaux auteurs qui ont écrit sur la vie de 
saint Hubert, tels que Happart, R.. Hancar, Fisen, le savant R.o- 
berti, Bertholet, etc., ne doutent nullement que l'origine de cette 
Étole soit céleste. Cependant ce n'est pas un point de foi aux 
yeux de l'Église, c'est seulement un sentiment qu'il est libre à 
tout catholique d'embrasser. « Ce serait peu connaître le catho- 
licisme si l'on pensait qu'il est défendu aux catholiques de croire 
ce qu'ils veulent au sujet de la sainte Étole de saint Hubert. » 
Ce sont les paroles du savant et célèbre auteur de La sainte 
Etole vengée... 11 est évident que l'Église ne transforme pas en 
point de foi proprement dit et obligatoire les pieuses croyances 
qu'elle permet et doit permettre d'embrasser ou de rejeter libre- 
ment, puisqu'elles n'ont rien de répréhensible et qu'elles ne 
manquent pas d'ailleurs de fondement suffisant pour donner lieu 
à une croyance raisonnable. Quelle que soit l'origine de la Sainte- 
Étole, il est certain qu'elle a appartenu à saint Hubert; on l'ôta 
de son corps, lors de sa translation à Andage (825), comme l'at- 
testent Happart, Hancar et le P. R.oberti. Elle ne tarda pas à ac- 
quérir une grande réputation miraculeuse. Les auteurs catho- 
liques qui ne croient pas à sa descente du ciel, reconnaissent son 
authenticité et sa vertu miraculeuse. La tradition ne fait pas déri- 
ver sa vertu miraculeuse de son origine céleste, mais de ce qu'elle 
a appartenu à saint Hubert. « Pour être miraculeuse, il ne faut 
pas que la Sainte-Étole soit venue du ciel. » On ne défendra pas 
à Dieu de glorifier des reliques, quoiqu'elles ne soient pas venues 
du ciel. Les linges de samt Paul, dont parle l'Écriture sainte, 
guérissaient les malades sans être descendus du Ciel. Il faut en 
dire autant de l'ombre de saint Pierre que je ne sache pas nor 
plus être descendue du Ciel. Les prodiges de protection que Diei 
multiplie en faveur de ceux qui honorent saint Hubert dans ceth 
précieuse relique, ne dépendent ni en réalité, ni dans le senti 
ment des fidèles, de l'opinion qui la fait descendre du ciel, mai 



SALNT HUBERT GUERISSEUR DE LA, RAGE 65 

de cette vérité qu'elle a été portée par saint Hubert. Et c'est sur 
ce double fondement de son authenticité et de sa vertu miracu- 
leuse qu'a toujours été fondé l'usage salutaire qu'on en a fait 
pour guérir de l'hydrophobie^. 

La vertu de l'étole opère par les parcelles qui en sont 
détachées. « Depuis plus de mille ans, dit M. l'abbé Hallet, 
on détache de temps en temps des parcelles de la Sainte 
Etole, pour deux fins, savoir : i° pour toucher les objets 
bénits, tels que chapelets, médailles, bagues, cornets, 
clefs, etc; 2° pour l'opération de la taille. Dans le premier 
cas, on coupe un petit morceau de la Sainte-Étole, que l'on 
applique sur une pelote et que l'on remplace quand il est 
entièrement usé. Dans le second cas, on détache des fils 
que l'on réduit ensuite en parcelles". » 

Malgré le fréquent enlèvement de ces parcelles, l'étole 
n'a pas sensiblement diminué. 

Le Père Roberti avait fait, en '1621, le calcul des parcelles 
qu'on pouvait avoir détachées de l'Étole pendant huit cents ans, 
c'est-à dire depuis l'époque de la translation du corps de saint 
Hubert, et il trouva que ces parcelles réunies formeraient une 
étendue de dix-sept pieds et demi d'étoffe, ayant la même lon- 
gueur que l'Étole de la Trésorerie. Si à cette longueur on ajoute 
la longueur dans laquelle se trouve actuellement l'Etole de saint 
Hubert, on aura, dit-il, une longueur totale de plus de vingt pieds. 
Cependant l'étole ecclésiastique la plus longue a à peine dix pieds. 
Ce calcul du savant jésuite ne lui fait pas dire, ce qu'aucun au- 
teur catholique ne dit, à savoir, que l'Étole de saint Hubert ne 
diminue pas, il avoue même qu'au temps où il écrivait, elle était 
diminuée. Mais si l'on considère : 1" le grand nombre de parcelles 
qu'on en détache depuis tant de siècles ; 2° que plusieurs églises 
3t même plusieurs particuliers en ont des morceaux considérables 
2n leur possession, on sera étonné, ou plutôt on ne comprendra 
pas comment elle a conservé l'étendue qu'elle a encore aujourd'hui. 

1. Bertrand, p. 143-145; cl'. Hallet, p. 54. 

2. Hallet, op. cit., p. -56. 

I,A RAGF. 5 



66 CHAPITRE TROISIEME 

On ne sera pas moins surpris qu'elle ait conservé son intégrité 
essentielle, malgré l'action de l'air et de l'humidité, malgré le 
contact et les déplacements continuels qu'elle a subis. Mais Celui 
qui au temps d'Élie et d'Elisée, n'a pas laissé diminuer la farine 
et l'huile de deux pauvres veuves, et qui a nourri lui-même quatre 
mille hommes avec sept pains, peut taire et fait encore tous les 
jours des merveilles qu'il serait aussi ridicule à l'homme de vou- 
loir comprendre qu'empêcher K 

On conserve encore d'autres reliques du saint dans le 
trésor de l'église abbatiale, reliques qui auraient également 
été retirées de son cercueil en 823 : un fragment de peigne 
en ivoire ; « une crosse d'ivoire d'un travail très soigné, peut- 
êlre trop pour l'époque à laquelle on la fait remonter' » , le 
cor de chasse du saint, puisqu'il est le patron des chasseurs : 
c'est une trompe d'ivoire de cinquante-trois centimètres de 
longueur, garnie de larges plaques de cuivre". « La Trésore- 
rie contient aussi une chasuble donnée aux moines d'An- 
dage, dit M. l'abbé Bertrand, par Louis le Débonnaire. Une 
anecdote montrera comme tout grandit dans l'imagination 
populaire, ou plutôt comme tout, dans l'obscur travail 
mental des masses, se groupe autour d'une idée unique 
et vient s'y rattacher : un marchand d'objets de piété à 
Saint-Hubert, nous parlant des reliques de saint Hubert 
conservées dans l'église, mettait dans son énumératiou « le 
manteau donné par Charlemagne à saint Hubert î » 

1. Bertrand, p. 105. 

2. Bertrand, op. cit., p. 106. 

3. Cet olifant, ou cor de chasse de saint Hubert, n'est pas seul de sor 
espèce. On en conserve un autre au musée de la ville du Puy-en-Velay.| 
D'après une tradition locale, cet olifant aurait appartenu à saint Hubert' 
et à ce titre il était conservé depuis une époque très reculée dans h 
trésor de la cathérale du Puy. Au moment de la Révolution, il fut sauv( 
par un chanoine de cette cathédrale, ]\I. d'Authier de Saint-Sauveur, 
qui plus lard en fit don au musée de la ville. 



SAI.XT HUBERT GUERISSEUR DE LA RAGE 67 

§ 4. LA TAILLE ET LE RÉPIT 

Une anecdote rapportée par M. l'abbé Hallet met bien en 
Jumière l'intercession spéciale de saint Hubert dans les cas 
de rag^e. Vouloir s'adresser à d'autres qu'à lui, même à de 
plus grands que lui, serait perdre sa dévotion et sa peine, 
s"il faut croire les apolog'istes et aumôniers de saint Hubert. 

Le père Pvoberti, dans son Historia sancti Huberti (1620), 
raconte le trait suivant arrivé à Durbuy (Luxembourg) et dont il 
assure avoir eu lui-même sous les yeux le témoignage écrit e 
signé par les autorités locales. 

Une femme fut attaquée dans les champs par un loup enragé. 
Elle se défendit comme elle put contre le terrible animal, qui lui 
lit plusieurs blessures. Tantôt elle cria au secours, tantôt elle in- 
voqua les saints noms de Jésus et de Marie, mais inutilement, 
lorsqu'il lui vint à l'esprit d'invoquer aussi le nom de notre 
grand Saint, le Patron spécial contre la rage. A peine eut-elle 
prononcé le nom de saint Hubert, que l'animal lâcha prise et s'en- 
fuit dans le bois. 

Le nom de saint Hubert était-il donc plus puissant auprès de 
Dieu que les saints noms de Jésus et de Marie ? Nullement, mais 
ce fait dénote simplement que le Seigneur, en vue du 2Jouvoir 
spécial qu'il a accordé à saint Hubert contre la rage, veut le voir 
honorer d'une manière spéciale en tout danger de la terrible ma- 
ladie '. 

1. Hallet, p. 155. — Dom Guéranger rapporte une anecdote de ce 
^enre, à cela près qu'il y est question de saint Benoît. Un esprit frap- 
peur, évoqué dans une table tournante, déclare que la médaille de saint 
Benoît l'avait précédemment empêché de se manifester, mais que la 
médaille de la sainte Vierge n'aurait pas eu ce pouvoir. « Quelques 
personnes, ajoute Dom Guéranger, ont paru étonnées de ce que, dans la 
circonstance que nous racontons. Dieu ait voulu agir par le moyen de 
la médaille de saint Benoît, plutôt que par celle de la sainte Vierge. 
Elles n'ont pas réfléchi que ce raisonnement irait à anéantir le recours 
aux saints, puisque la sainte Vierge exerce un pouvoir incontestable- 
ment plus étendu que celui de tous les saints ensemble. Il serait à pro- 
pos que ces personnes comprennent que Dieu lui-même nous accordant 



68 CHAPITRE TROISIÈME 

Après ce témoignage du P. Roberti, nous pouvons croire 
au propos répété par Henri Estienne « que si le Saint-Es- 
prit estoit mors (mordu) d'un chien enragé, encore faudroit- 
il qu'il vînt à saint Hubert s'il vouloit être guari. Ce qui 
fut dict par un porteur de rogatons ayant des reliques du 
dict saint Hubert*. » 

11 y a deux opérations curatives de la rage : la taille et 
le répit. 

La personne qui doit être taillée a, le matin, entendu la 
messe et communié, car elle doit être en état de grâce. 
Elle est introduite dans la Trésorerie; c'est une sorte de 
sacristie où sont conservées les reliques et le trésor de l'é- 
glise. La pièce est petite : au fond les armoires contenant 
le « trésor » ; une barrière en bois, formant prie-Dieu sur 
son côté extérieur, est placée en avant des armoires. Le 
prêtre s'assied derrière la barrière, après avoir passé à son 
cou une étole verte. Le pénitent (on peut donner ce nom à 
la personne mordue) s'agenouille devant lui. Le prêtre 
récite les formules rituelles, et fait dire au pénitent une 
courte prière à saint Hubert. Cela fait, le pénitent s'assied 
dans un fauteuil et renverse la tête en arrière; le prêtre, 
avec un canif, lui fait au front une incision perpendiculaire 
d'environ deux centimètres de long : on voit se dessinerl 
une ligne sanglante. L'incision faite^ le prêtre soulève lé-i 
gèrement l'épiderme avec un poinçon et y introduit « une 
très petite parcelle d'un filament détaché de la Sainte-; 
Etole. » Pour éviter que la relique ne s'échappe et ne se^ 
perde, car l'opération perdrait son efficacité et la relique, 
serait profanée, le prêtre recouvre aussitôt l'incision d'unl| 

souvent par Marie des faveurs que nous lui avions demandées sans 
être exaucés, Marie daigne aussi trouver bon que nous obtenions patj 
les saints des secours qu'il ne dépendrait que d'elle de nous accorder. )!J 
(Dom Guéranger, Essai sur l'origine, la signification et les privilèges d(| 
la médaille ou croix de saint Benoît, 9" édit. (1885), p. 72.) 
1. Henri Estienne, Apologie pour Hérodote, eh. xxxix. 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 69 

bandeau noir qui fait le tour de la tête et que la personne 
taillée doit garder pendant neuf jours. Le remède, comme 
on voit, résulte de l'introduction d'une relique dans le 
corps. C'est l'application d'un principe de thérapeutique 
religieuse dont il y a nombre d'exemples et dont nous par- 
Ions dans notre appendice. 

L'opération est achevée : le prêtre inscrit dans un registre 
le nom et l'adresse de la personne taillée, et il remet à 
celle-ci, avec une attestation, le texte des prescriptions de 
la neuvaine qu'elle doit suivre après l'opération. Le voici : 

1° Elle doit se confesser et communier sous la conduite et 
le bon avis d'un sage et prudent confesseur qui peut en dispen- 
ser *. 

2° Elle doit coucher seule, en draps blancs et nets, ou bien 
toute vêtue lorsque les draps ne sont pas blancs. 

?P Elle doit boire dans un verre ou autre vase particulier ; elle 
ne doit point baisser la tête pour boire aux fontaines ou rivières, 
sans cependant s'inquiéter, si elle regardait ou se voyait dans les 
rivières ou miroirs. 

4° Elle peut boire du vin rouge, clairet et blanc mêlé avec de 
l'eau, ou boire de Teau pure. 

5° Elle peut manger du pain blanc ou autre, de la chair d'un 
porc mâle d'un an ou plus, des chapons ou poules aussi d'un an ou 
plus, des poissons portant écailles comme harengs, saurets, 
carpes, etc., des œufs cuits durs; toutes ces choses doivent être 
manges froides; le sel n'est point défendu. 

6° Elle peut se laver les mains et se frotter le visage avec un 
linge frais; l'usage est de ne pas se faire la barbe pendant les 
neuf jours. 

7° Il ne faut pas peigner ses cheveux pendant quarante jours, 
la neuvaine y comprise. 

8" Le dixième jour il faut faire délier son bandeau par un 
(Jiètre, le faire brûler et en mettre les cendres dans la piscine. 

*.)" Il faut garder tous les ans la fête de saint Hubert, qui est 
le troisième jour de novembre. 

1. Autrefois on prescrivait aux personnes taillées la confession et la 
communion pendant neuf jours consécutifs, avec le consentement du 
confesseur. 



70 CHAPITRE TROISIÈME 

10° Et si la personne recevait de quelques animaux enragés la 
blessure ou morsure qui allât jusqu'au sang, elle devrait faire la 
même abstinence l'espace de trois jours \ sans qu'il soit besoin de 
revenir à Saint-Hubert. 

11° Elle pourra enfin donner répit ou délai de quarante jours 
à toutes personnes blessées ou mordues à sang ou autrement 
infectées par quelques animaux enragés '. » 

Ces prescriptions sont d'ordre divers : les unes, et ce 
sont celles qu'on indique comme les plus importantes, ont 
pour but de « purifier l'àme et le corps, par la grâce 
annexée aux sacrements de Pénitence et d'Eucharistie. » 
En effet, comme l'a écrit le P. Roberti, on doit recon- 
naître « qu'il a été très saintement ordonné que celui qui 
veut obtenir de Dieu la santé corporelle, travaille premiè- 
rement à guérir les maladies de son âme; celles-ci étant 
parfois la cause d'infirmités, corporelles, selon les paroles 
de Notre-Seig-neur au malade guéri, en saint Jean, cha- 
pitre v, V. 14 : Vous voilà guéri : ne péchez plus à r ave- 
nir, de peur quil ne vous arrive quelque chose de pis^. » 

Les autres prescriptions sont d'ordre naturel, ce sont des 
précautions hygiéniques, dont quelques-unes font aujour- 
d'hui sourire, mais elles remontent à une époque oh la ' 
médecine comptait par centaines les recettes pour nous 
naïves ou ridicules. Ces prescriptions recommandent un 
régime modéré et frugal, propre à ne pas réveiller ou 
aviver le mal. Lorsqu'on demande une faveur à un saint, 
on ne doit rien faire de contraire à la faveur que Ton de- 
mande^ C'est dans cet esprit qu'on explique les prescriptions 
de la neuvaine qui ont une apparence bizarre, par exemple 

1. Faire la même abstinence, c'est-à-dire observer les articles de la 
Neuvaine pendant trois jours. 

2. Hallet, p. 72-74. 

3. Cité dans Hallet, p. 81. 

4. « Attendre de Dieu une guérison de ce genre en faisant des choses 
contraires à cette guérison, c'est ne pas montrer de la conflance, c'est 
tenter Dieu, c'est se moquer. » Bertrand, p. 153. 



SAINT HUBERT GUERISSEUR DE LA RAGE 71 

les mesures de propreté des articles 2 et 3. C'est par esprit 
de pénitence et d'abstinence qu'on s'abstiendra de divers 
mets. C'est pour éviter de laisser sortir du front la parcelle 
de la Sainte-Etole que l'on ne devra point se baisser pour 
boire aux fontaines et aux rivières, et aussi s'abstenir du 
peigne et du rasoir'. 

La taille ne se donne qu'aux personnes qui ont été mor- 
dues à sang et quand on a lieu de croire que le chien ou 
tout autre animal qui a mordu était réellement enragé. Ce 
serait abuser des saintes reliques que s'en servir sans raison 
suffisante. « La taille est regardée comme une faveur, 
qu'on ne peut accorder distinctement à toutes les personnes 
qui la désirent, mais seulement à celles qui sont censées 
avoir contracté le principe de la rage. La personne qui a 
été taillée doit faire une neuvaine conformément à un 
agenda qui lui est remis". » Elle ne se donne aussi qu'aux 
personnes ayant atteint l'âge de discrétion : les enfants qui 
n'ont pas encore fait leur première communion ne sont pas 
admis à être taillés. 

Le répit ^ dont le nom indique la signification, n'implique 
aucune opération. Il se donne soit aux enfants qui ont été 
mordus à saiig, soit aux grandes personnes chez lesquelles 
la morsure n'a pas pénétré jusqu'à la chair vive, ni produit 
de contusion. 

Aux enfants mordus à sang^ on donne ce qu'on appelle 
le répit à terme de quinze à trente ans suivant les circons- 
tances. L'enfant est assuré contre la rage pendant ce délai. 
Il s'agenouille devant le prêtre selon le rite décrit plus 
haut et celui-ci lui touche le front avec la pelote-reliquaire 

1. « La guérison de la rage par la Taille est aussi surnaturelle [que 
plusieurs guérisons miraculeuses rapportées dans la Bible]. Dieu pour- 
rait aussi l'opérer sans exiger la pratique des prescriptions de la Neu- 
vaine ; néanmoins, il veut qu'on observe ces prescriptions qui ont 
quelque rapport avec la guérison produite par sa puissance. « Bertrand, 
p. 166. 

2. Hallet, p. 58. 



72 CHAPITRE TROISIÈME 

recouverte d'un fragment de la Sainte-Étole. Les parents 
doivent au nom de l'enfant, faire une neuvaine de prières 
en l'honneur de saint Hubert. L'enfant lui-même, devra, 
après sa première communion, ou plus tard, devenu 
homme, mais avant le terme de son répit, retourner à saint 
Hubert pour le faire renouveler. 

Une seconde sorte de répit est le répit à vie, qui se donne 
pour 99 ans. 

On accorde le répit de 99 ans à trois classes de personnes : 

a) A celles qui ont été mordues jusqu'au sang par un animal 
qui ne présentait que des indices douteux de rage; 

h) Aux personnes qui ont été mordues par un animal enragé 
si la morsure n'a pas pénétré jusqu'à la chair vive, ni produit 
de contusion, dit l'auteur de la Vie et miracles ; 

c) Aux personnes qui, bien qu'elles n'aient éprouvé aucune 
lésion provenant d'un animal enragé, se croient infectées du venin 
de la rage ou craignent que ce malheur ne leur arrive par suite 
de la frayeur ou pour quelque autre causée 

Ces personnes doivent faire une neuvaine en l'honneur < 
de saint Hubert. Les prières à réciter, chaque jour de la i 
neuvaine, sont cinq Pater et cinq Ave avec l'invocation 
suivante : Saint Hiiberft, p)riez pour moi, afin que je sois 
préservé de ce mal. Les aumôniers « prescrivent également , 
ou imposent, s'ils le jugent nécessaire, de faire une bonne \ 
confession et une sainte communion, afin d'obtenir plus 
sûrement, par ce double moyen, la faveur qu'on sollicite. » 

Les aumôniers de Saint-Hubert remarquent, du reste, 
dans leurs écrits^, qu'à côté de la rage, il y a aussi la ma- 
ladie de la peur (souvent aussi dangereuse que la rage i 
elle-même) chez les personnes où la morsure n'a fait qu'ef- ' 
fleurer la peau ou bien qui ont été souillées par la bave ou 
la salive du chien. « Par le répit, ces pauvres malades re- 



1. Hallet.p. 102. 

2. Bertrand, op. cit., p. 170, et Hallet, op. cit., p. 104. 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 73 

trouvent la tranquillité morale et conséquemment la santé 
du corps. » 

Seuls les aumôniers de Saint-Hubert en Ardenne ont le 
pouvoir de donner le répit à terme et le répit à vie. Quant 
au répit de 40 jours qui en est la troisième forme, toutes 
les personnes qui ont subi l'opération de la taille peuvent 
le donner. 

La manière de prendre le répit de 40 jours, selon l'auteur du 
livre Vie et Miracles de Saint-Hubert, c'est d'aller trouver ou de 
faire venir chez soi une personne, soit homme, soit femme, 
autrefois taillée de la Sainte-Étole. Il faut se mettre à genoux 
devant cette personne comme représentant saint Hubert en cette 
occasion, et lui dire : Je voies demande Répit au nom de Bieu, 
de la bienheureuse Vierge Marie et du glorieux saint Hubert. 
La personne autrefois taillée accorde la grâce demandée en ré- 
pondant : Je vous donne Répit pour 40 jours, au nom de 
Dieu, de la bienheureuse Vierge Marie et du glorieux saint 
Hubert, aii nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi 
soit-il. 

En disant ces dernières paroles elle fait le signe de la croix, 
en forme de bénédiction, sur celui à qui elle vient de donner 
Répit. 

Si la personne dont il s'agit n'était pas en état de pouvoir de- 
mander elle-même le Piépit de 40 jours, une autre personne devrait 
en faire la demande à sa place, et en sa présence ^ 

On fait renouveler ce répit de quarante en quarante jours 
jusqu'à ce qu'on soit en état de faire le pèlerinage de Saint- 
Hubert. 

Comme on l'a déjà remarqué, le pouvoir de donner le 
répit est \e pouvoir de faire un miracle'^ ^ et ce pouvoir est 
délég-ué aux personnes taillées parce qu'elles portent en 
elles-mêmes, sur le front, un fragment de la Sainte-Étole. 

El même encore, si l'on ne connaît aucune personne 



1. Hallet, p. 116. 

2. Hallet, p. 98. 



74 CHAPITRE TROISIÈME 

taillée et qu'on ne puisse se rendre à Saint-Hubert, on a 
encore la ressource de la correspondance, à ce que nous 
apprend M. l'abbé Hallet. 

i 

Quant aux personnes qui habitent les pays étrangers et pour " 
lesquelles le voyage de Saint-Hubert serait momentanément fort 
difficile à effectuer, nous leur conseillons de s'adresser par lettre à 
M. le Curé-Doyen de Saint-Hubert qui pourra leur faire parvenir 
dans une enveloppe, l'un ou l'autre objet bénit ayant touché à la 
Sainte-Étole, que ces personnes devront porter sur elles pendant la 
neuvaine à faire. 

C'est ainsi qu'en 1877 un prêtre anglais mordu par un chien et 
sentant déjà les atteintes du terrible mal, a été guéri et en recon- 
naissance de sa guérison a fait le pèlerinage des Ardennes * . 

Le reg-istre tenu par les aumôniers de Saint-Hubert per- 
met de dresser une statistique de la taille et en juin 1845, 
le curé-doyen de Saint-Hubert écrivait à ce sujet : « Depuis 
le 12 octobre 1806 jusqu'au 1" janvier 1835, on en tailla 
plus de quatre mille huit cents. Depuis cette époque on 
taille annuellement cent trente à cent quarante personnes 
mordues à sang'. «S'il faut en croire les pieux écrivains 
que nous mettons à contribution, « les Annales de l'abbaye 
rapportent que vers 1561 le fameux réformateur Jean Cal- 
vin aurait envoyé à Saint-Hubert un de ses fils mordu par 
un chien enragé; après avoir abjuré les principes religieux 
de son pèrC;, ce jeune homme aurait été taillé et préservé - 
de la rage ^, » " 

Les pèlerins sont invités à donner les renseignements 
les plus circonstanciés sur leur morsure, et autant que 



1. HalIet, p. 121. 

2. Bertrand, p. 161 . 

3. Bertrand, p. 178, et Hallet, p. 89, n. Le voyage du fils de Calvin 
est raconté par le jésuite Prola dans son livre de Novendialibus suppli- 
cationibus, Rome, 1714, p. 230. Ajoutons en passant que cet auteur, 
pas plus quela plupart des auteurs anciens, ne met en doute les miracles 
de l'étole et de la clef miraculeusement apportées à saint Hubert. 



SAINT HUBERT GUERISSEUR DE LA RAGE 75 

possible des attestations de leur curé et de l'autorité muni- 
cipale. Les aumôniers jug-ent alors s'ils doivent donner la 
taille ou le répit. Il ne manque pas en effet d'exemples 
mémorables de pèlerins qui ont succombé après avoir reçu 
le répit; mais c'était leur faute, et on nous assure qu'ils 
avaient refusé de se laisser tailler. 

« Une personne riche et instruite (habitant la Belgique) 
qui avait persisté dans son refus de subir l'opération de la 
taille, rendue nécessaire par la morsure qu'elle avait reçue 
d'un chien, est morte dans la rag-e, six semaines après son 
passage par Saint-Hubert, où on lui avait clairement et 
itérativement expliqué que le répit de 99 ans, qu'elle ré- 
clamait et qu'elle se fit donner pour ne pas être taillée, était 
pour elle insuffisant. 

« Deux autres personnes habitant la France (Pas-de-Ga- 
îlais) se trouvant dans les mêmes circonstances que la pré- 
icédente, ont eu le même malheureux sort\ » 



Avant de terminer ce chapitre, reproduisons la mention 
de succursales qu'aurait eues l'abbaye de Saint-Hubert. « A 
Lattrey et à Nonweilles, dit Andry, églises où sont des re- 
liques de saint Hubert, on fait le même régime et le même 
^traitement qu'à l'abbaye de Saint-Hubert'. » 

Le P. Prola parle d'une chapelle de saint Hubert in 
arce Moriacourt in Artesiœ confîniis. Les gens mordus s'y 
rendaient et se guérissaient en y faisant une neuvaine : les 
miracles ont été constatés par un prêtre de Thérouanne et 
par l'évêque de Boulogne ^ 

1. Hallet, p. 111. 

2. Andry, op. cit., p, 325. Nous n'avons point trouvé trace de ces 
iocalités ni de ce culte. Mais Lattrey serait-il une faute pour Autrey ? 
On a vu plus haut (p . 58) que cette localité prétendait posséder une 
relique de saint Hubert. 

3. Prola, de Novendialibus supplicationibus, p. 231. 



76 CHAPITRE TROISIÈME 

§ 5. — LE POINT DE VUE RELIGIEUX ; OPINIONS DE DOCTEURS 
graves; QUE FAUT-IL PENSER DE CES PRATIQUES ET DE LEUR 
EFFICACITÉ AU POINT DE VUE RELIGIEUX ? 

Elles paraissent entourées de toutes les recommanda- 
tions de l'Eg-lise, et dès les premières pages du Manuel du 
Pèlerin de Saint-Eiihert. de M. l'abbé Hallet, on lit les 
« approbations » de l'archevêque de Malines et des évêques 
de Namur, de Liège et de Gand, approbation où ces prélats 
expriment la confiance qu'ils ont « dans la puissante inter- 
cession du glorieux saint Hubert », « le Thaumaturge de 
nos Ardennes. » Des papes même se sont exprimés dans 
le même sens dans des bulles en faveur de l'abbaye ou de 
l'œuvre de Saint-Hubert. Yoici par exemple, un passage 
d'une lettre du pape Léon X, en date du 4 septembre 1515. 

« Suivant une pieuse croyance, de nombreux prodiges se 
font par les mérites et par l'intercession de saint Hubert,, 
en faveur des fidèles qui vont implorer son secours avec 
confiance dans le sanctuaire qui lui est consacré, en se dé- 
vouant à son service. C'est ainsi qu'après une neuvaine et 
sans plus long délai, les possédés y trouvent une entière 
délivrance, les malheureux infectés du venin de la rage ou 
mordus par des chiens enragés obtiennent leur guérison, 
les frénétiques de toutes sortes sont rendus à la santé; 
enfin le Seigneur daigne y faire éclater sa puissance par un 
grand nombre d'autres miracles opérés par la vertu de son 
serviteur'. » 



Pourtant, quoique d'aussi grandes autorités doivent ins- 
pirer confiance aux fidèles, et quoique un vieux proverbe 
juridique dise donner et retenir ne vaut, l'Église, en tant 
qu'Eglise, ne s'est pas prononcée sur les miracles attri- 
bués à saint Hubert. Le cardinal archevêque de Malines. 

1. Cité dans Hallet, p. 97. 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR Dl LA RAGE 77 

Mgr Dechamps (mort en 1883), lorsqu'il n'était encore que 
simple prêtre, a écrit, sur la question qui nous occupe, 
un livre dont le titre seul, la Samte-Étole vengée^ indique 
la nature et l'esprit. Cependant il y déclare formelle- 
ment que si l'Eglise approuve et encourage le culte de 
saint Hubert, elle n'impose à aucun fidèle l'obligation de 
croire à son efficacité : « Ce sont là, écrit-il, des croyances 
libres et non des dogmes de foi*. » Et M. l'abbé Bertrand 
dit de son côté : 

Les guérisons obtenues à Saint-Hubert au moyen de la Sainte- 
Étole sont des guérisons surnaturelles. Nous n'en faisons pas un 
article de foi, mais nous avons de très fortes raisons de le croire 
prudemment et pieusement. Nous ne disons pas que ce sont des 
miracles de premier ordre, mais nous y reconnaissons des grâces 
singulières, des bienfaits signalés, des phénomènes surnaturels, 
où se montre une intervention particulière et sensible de la Pro- 
vidence, une influence de la Toute-puissance divine et une con- 
duite extraordinaire de l'Auteur de la nature, qui se plaît ainsi à 
honorer et à récompenser tout à la fois les vertus de saint Hubert 
et à bénir ceux qui se confient à son intercession '. 

Et ailleurs encore dans ce passage où l'auteur donne et 
retient tout à la fois : 

Nous avons aussi l'autorité de l'Eglise qui a donné son appro- 
bation à la pratique de la Taille et de la Neuvaine de saint Hubert, 
non en ce sens que l'Eglise l'ait défini comme un dogme et qu'elle 
faisse un devoir aux fidèles d'y recourir; elle approuve seulement 
la piété de ceux qui recourent à Jésus-Christ par l'intercession de 
saint Hubert en vénérant ses reliques par la Taille et la Neu- 
vaine ". 

Telle est aujourd'hui l'opinion de l'Église en cette ques- 

1. OEuvres complètes de S. E. le cardinal Dechamps, t. VIII (la Sainte- 
Étole vengée), p. 350, cité dans Demarteau, dissert, de 1882, p. 51, 

2. Bertrand, p. 171. 

3. Bertrand, p. 157. Voir aussi Hallet, p. 58 et 72. 



78 CHAPITRE TROISIEME 

tion, de FÉg-lise belge pourrait-on dire, car le pèlerinage de 
Saint-Hubert où l'on venait autrefois de si loin, est aujour- 
d'hui à peu près limité à la Belgique et aux pays voisins*, 
et ce culte n'est plus blâmé ni condamné par aucun théo- 
logien. Mais il n'en a pas été toujours ainsi et les théolo- 

1. Le pieux journal de Paris, le Pèlerin, a pourtant, à plusieurs re- 
prises, fait de la propagande en faveur du pèlerinage de Saint-Hubert. 
Voir notamment ses n°^ du i^'^ et 8 novembre 1879, du 2 avril 1881, et 
son Almanach de 1880. Cette propagande a provoqué plusieurs voyages 
de personnes mordues, si nous en jugeons par le passage suivant (n° du 
8 novembre 1879, p. 719) : 

« Il y a quelques mois, un homme de bonnes œuvres de Brest écrivait 
au Pèlerin : « Un de nos pauvres ouvriers, père de famille, vient d'être 
« mordu à la jambe par un chien enragé, nous sommes dans une immense 
<( inquiétude; vous nous avez dit que le salut serait pour lui au tombeau 
« de saint Hubert; mais que faire? car il n'a aucun moyen d'accomplir un 
« aussi long voyage. 

« Nous répondîmes aussitôt par télégraphe : « Faites-le partir sans 
« hésiter, Dieu pourvoira à la dépense. » 

« L'homme d'oeuvre n'hésita point; il prit sa bourse, la confia au 
voyageur et lui dit : « Allez au plus vite à Saint-Hubert. Dieu pourvoira 
(c pour le remboursement. » 

« Le malade souffrait alors; il souffrit pendant le voyage et il craignait 
que, le temps d'incubation achevé, le mal ne se déclarât avec ses crises 
redoutables. A 

(' En arrivant, il alla trouver de suite M. Thill, l'aumônier de Saint-" 
Hubert, reçut le répit avec les prières ordinaires. M. l'aumônier l'engagea 
à prier lui-même et jugea que la cicatrice n'était pas assez profonde pour 
lui imposer la taille, qu'on réserve à ceux qui sont mordus avec blessure 
plus grave. 

« Le soir même, Pérès se mit en route et revint; non seulement le 
malaise inquiétant avait cessé, mais la plaie se ferma tout à fait. 

(c II a repris son service, nul accident ne s'est manifesté, et l'on nous 
écrivait bientôt : «... II devra une grande reconnaissance au Pèlerin, 
« d'abord pour l'aide que vous voulez bien lui donner, et aussi parce que 
(C c'est au Pèlerin que nous devons de connaître le pèlerinage de Saint- 
(c Hubert... » 

Du moment que l'aumônier a jugé utile de ne donner que le répit^ 
c'est que la blessure n'était pas « à sang ». L'homme n'était donc ma^ 
lade que de la peur. Le Pèlerin aurait pu mieux choisir son exemple. 



SALNT HUBZRT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 79 

giens français des siècles passés n^ont pas été indulgents 
pour le saint belge de la rage. 

Au xy" siècle, nous trouvons le célèbre docteur Gerson, 
curé de Saint- Jean en Grève, chanoine de Notre-Dame et 
chancelier de l'Université de Paris. Il ne parle de saint 
Hubert qu'incidemment et comme exemple de vaine obser- 
vance, mais il nous parait intéressant de citer le passage 
tout entier. On y verra la condamnation, par un de nos 
plus grands théologiens, de pratiques qui, dans l'Eglise 
même, ont été souvent désapprouvées, mais qui pourtant se 
sont maintenues et souvent avec une telle force qu'on 
aurait pu les croire des cérémonies essentielles de la reli- 
gion catholique. Ce serait une erreur au point de vue his- 
torique, de regarder la religion comme formée par l'ensei- 
gnement de ses docteurs et de ses ministres et limitée à 
cela seul. Il y a les croyances populaires qui font irruption 
dans l'Eglise, qui s'imposent à elle, qui, aux rites sacrés 
mêlent leurs propres rites traditionnels et les fantaisies 
d'une dévotion matérialiste et fétichiste. Tout cela se pé- 
nètre si bien qu'il devient difficile de distinguer la religion 
de la superstition, tant la première est embarrassée de pra- 
tiques grossières, tant la seconde, par la force de la tradi- 
tion et de la foi qu'elle inspire, arrive à être considérée 
comme l'essence de la pratique religieuse. Les théologiens 
augmentent cette confusion. Ce qui pour les uns est une 
« vaine observance » est pour les autres, pour le plus grand 
nombre « une pieuse pratique » qu'ils n'approuvent pas 
absolument, mais qu'ils ne condamnent pas, et qu'ils pu- 
rifient théoriquement par une direction d'intention. Cette 
direction d'intention, le peuple ne la comprendrait guère, lui 
dont les idées sont restées en grande partie fétichistes, et 
dont les conceptions religieuses ont une forme matérialiste. 
Le culte des images, des objets matériels et des saints lo- 
caux, a toujours (dans l'Église catholique) reposé sur une 
équivoque; car le peuple croit différemment que les doc- 
teurs, et ceux-ci légitiment ce culte par des distinctions 



80 CHAPITRE TROISIÈME 



i 



scolastiques que le peuple serait incapable de saisir. Les 
théologiens disent bien que l'effet obtenu par telle ou telle 
pratique de dévotion résulte, non pas ex opère operato, 
c'est-à-dire de l'acte matériel, mais bien ea;o/?ere operantis, 
c'est-à-dire de la foi, de la contrition et des dispositions 
morales de celui qui prie et demande une grâce au ciel. 
Mais fera-t-on comprendre cette distinction aux âmes 
simples et souvent grossières, qui forment la masse popu- 
laire ? Pour celles-là, il n'y a que Vopus operatum, l'acte 
matériel, et l'incantation qu'il exprime. 

En somme, la religion catholique (nous parlons au point 
de vue historique, au point de vue de la vie morale et intel- 
lectuelle du moyen âge, au point de vue des croyances po- 
pulaires des campagnes de notre temps et de ces couches 
profondes de nos sociétés modernes qui gardent le genre 
de foi matérialiste du moyen âge), la religion catholique, à 
ce point de vue, a été un compromis entre le christianisme 
théorique (c'est-à-dire la religion enseignée dans le caté- 
chisme et prêchée dans la chaire), et les traditions, les 
pratiques, les croyances et l'état mental de la foule. Et 
peut-être pour la plupart y avait-il plus de ceci que de 
cela. 

Voyons maintenant comment un théologien philosophe 
va distinguer la superstition de la religion et réduire au 
minimum l'emploi des symboles matériels nécessaires pour 
faire comprendre à l'homme les choses surnaturelles. Nous 
prenons le traité de Gerson, De directione seu rectitudine \ 
cordis, : 



Voyons d'abord quelle doit être la direction du cœur dans 
l'adoration des images dont l'abus paraît être très grand chez les 
laïques et les hommes du siècle, et même aussi quelquefois chez les 
clercs et les religieux qui adorent une image plutôt qu'une autre, 
et cela seulement parce qu'elle est plus agréable, ou plus belle ou 
plus ornée; et ils parlent à cette image, comme si elle comprenait. 
Il faut veiller à la direction du but et la faire souvent pénétrer 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 81 

dans l'esprit, et la rappeler par la prédication dans les cas de ce 
genre et dans beaucoup d'autres '.., 

Passons maintenant à d'autres cultes de saints qui paraissent 
avoir beaucoup de superstition ; ainsi quand on leur fait une neu- 
vaine, et non une semaine ou une quintaine; quand on leur fait 
telle ou telle offrande, par exemple à saint Christophe ou à saint 
Jean-Baptiste un coq pour les garçons, et une poule pour les 
filles; quand à saint Hubert on fait pour la morsure d'un chien 
enragé d'innombrables pratiques particulières qui ne paraissent 
avoir aucune raison d'être -. Et de pareils rites passent en une 
superstition qui n'est rien qu'une vaine religion. Nous disons vaine 
parce qu'elle manque de raison et d'effet. Il en est de même de 
ceci que saint Antoine a, dit-on, plus de pouvoir que les autres 
saints à guérir le feu sacré ". Il en est de même encore de croire 
que dans une église consacrée à la Très Sainte Vierge, son pouvou' 
est plus grand que dans une autre pour faire des miracles, pour 
■secourir ceux qui l'invoquent, et cela surtout à cause de telle de 
ses images ou à cause de tel pèlerinage traditionnel. Il en est de 
même encore dans des cas innombrables. 

Il faut considérer que très peu de personnes sont en état de 
:^'élever jusqu'aux choses divines si ce n'est par l'intermédiaire 
des choses matérielles. Un grand nombre ne peut avoir facilement 
confiance en Dieu et dans les saints que par une pratique particu- 
lière qui s'adresse souvent à ses sens ou à son imagination. Une 
semblable imagination, forte et confiante dans le secours divin, est 
permise et méritoire, quoiqu'elle se dirige par des objets intermé- 
diaires ou des applications matérielles, et par des actes étrangers 
qui émeuvent, aident et fortifient l'imagination vers l'espérance, 
vers la confiance à obtenir le salut, comme les médecins aussi disent 
qu'une imagination forte peut donner le mal ou la guérison *. 

1. Direclio flnalis consulenda et saepius inculcanda, atque praedicanda 
ta'.ibus in his et in pluribus aliis, etc. 

2. Quod ad sanctum Hubertum pro morsu caais rabidi fiant innumerae 
particulares observantiae, qufe nullam videntur habere rationem institu- 
■.ionis. 

3. C'est une maladie de peau qu'on appelait souvent aussi le Feu 
"Saint-Antoine, ou encore le Mal des Ardents. 

i. Gersonii Opéra, Ed. du Pin (Anvers, 1706), t. III, col. iTl--472. 



1.A r.Aot:. Q 



82 CHAPITRE TROISIEME 

Il nous faut maintenant du xy<^ siècle passer au xvn® , 
époque oùla Sorbonne, c'est-à-dire la Faculté de Théologie 
de Paris, fut consultée sur l'efficacité de la neuvaine de 
Saint-Hubert. 

Jacques de Sainte-Beuve (mort en 1677) « docteur de la 
maison et société de Sorbonne, professeur du roy en théo- 
logie, » dans son grand ouvrage, Résolutions de plusieurs cas 
de conscience touchant la morale et la discipline de l'Église. | 
(Paris, 1692), intitule son GXIIP cas: Pratique supersti^ 
tieuse pour se préserver de la rage^. De Sainte-Beuve re- 
produit la formule de la neuvaine, avec le certificat qui la 
terminait dans l'exemplaire qui lui fut soumis : « Le sous- 
signé. Religieux^, certifie avoir taillé Jacques Lypos de 
Fresne, proche Péronne, évêché de Noyon, le vingt-trois 
janvier 1671. D. Alexis Golart, trésorier. » 

De Sainte-Beuve fait suivre ce document de la consul- 
tation suivante : 

Messieurs les docteurs sont suppliés de donner leur avis sur 
cette pratique, et si elle peut être tolérée, ou si elle ne doit paSi 
être retranchée. î 

Les docteurs en théologie soussignez, déclarent avoir plusieurs 
fois répondu : que cette pratique est blâmable et superstitieuse, 
qu'elle ne peut être tolérée, mais qu'elle doit être retranchée, 
laquelle réponse a été faite après avoir vu l'avis des docteurs de la 
Faculté de médecine de Paris, parmi lesquels étaient MM. Brayer 
et Dodart, qui l'ont condamnée en ce qui regarde le coucher, la 
nourriture et autres choses qui appartiennent à leur profession ; 
comme les soussignez l'ont condamnée en ce qui regarde les neufi 
confessions et communions en neuf jours consécutifs; le délie- 
ment du bandeau par un prêtre ; l'obligation de faire la fête de 
saint Hubert; le pouvoir de donner répit de quarante jours, le 
tout étant superstitieux. En foi de quoi ils ont signé cejourd'huy 
10 juin 1671. 

Il n'est point question ici de l'invocation à saint Hubertj 
(la consultation est muette sur ce point) mais seulement 

1. Op. cit., t. II, p, 627. 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 83 

ie la neiivaine. Néanmoins, venant d'une autorité aussi 
grande que celle de la Sorbonne, cette consultation fit du 
Druil, et les religieux, atteints dans leurs plus chers intérêts, 
ugèrent nécessaire de se défendre et de répondre. Leur 
iaint étant une gloire locale, ils ne pouvaient manquer 
l'avoir pour eux les théologiens et les autorités ecclésias- 
iques de leur pays. A cet effet, ils s'adressèrent aux doc- 
eurs de Louvain. Les docteurs en théologie garantirent 
a vertu surnaturelle de l'ancien usage; leur opinion fut 
ipprouvée par un « jugement des examinateurs synodaux 
le l'évèché de Liège. » et ce jugement fut confirmé par un 
jugement de l'évêque de Liège», déclarant que «ladite 
leuvaine se peut observer et pratiquer en toute sûreté et 
ans aucune superstition. » Après cela, les docteurs en 
inlecine déclarèrent que les articles de la neuvaine (( ne 
ont aucunement superstitieux, ains (mais) conformes aux 
ègles et principes de la médecine. » 

La polémique théologique n'était pourtant pas terminée, 
1 1 l'autorité de la Sorbonne encourageait les théologiens 
[igoristes. 

I Le curé Thiers (mort en 1703), docteur en théologie, 

lui fut d'abord professeur au collège de Plessis, puis curé 

.e Champrond dans le pays chartrain, et ensuite de Vibraye 

|ans le Maine, était un grand ennemi des « vaines obser- 

mces » et ses écrits montrent une solide érudition en ma- 

èrede discipline ecclésiastique. Dans son Traité des supers- 

tions publié avec une « Approbation des Docteurs en théo- 

gie de la Faculté de Paris », le curé Thiers (t. I, liv. VI, 

1. iv) s'occupe des pèlerinages qui se font au monastère 

i Saint-Hubert dans la forêt des Ardennes pour y recevoir 

taille. Il condamne d'abord le répit donné, soit par les 
lovaliers de Saint-IIubert (on verra plus loin ce que ce 

ot signifie), soit par les personnes taillées. 

1. Tous ces documents qui sont dcalés de 1690 et 1091, sont repro- 
ils par M. l'abbé Hallet, p. 91 et suiv. 



84 CHAPITRE TROISIÈME 

Mais qu'en celte considération, les parents de saint Hubert et 
ceux qui ont été taillez de son étole, guérissent les malades du 
même mal pour lequel il est réclamé, ou leur donnent répit ou 
relâche, comme l'on parle d'ordinaire, et empêchent quelque] 
temps qu'ils ne deviennent enragés, c'est sur quoi l'Église ne s'est 
point encore expliquée jusqu'à présent dans ses Conciles. Quand 
elle aura prononcé sur ce fait, et qu'elle aura approuvé authenti- 
quement ces personnes-là, et toutes les choses qu'elles pratiquent 
pour procurer aux malades la guérison de leurs maux, on pourra 
sans craindre de tomber dans la superstition leur donner quelque 
confiance, et ajouter foi à leurs bénédictions, à leurs oraisons, et 
à tout ce qu'ils prescrivent. Mais tant qu'elle ne se déclarera 
point en leur faveur, je pense qu'on doit plutôt avoir recours aux 
remèdes que l'Église et la médecine nous présentent, que de se 
servir de leur ministère ^ 

Le curé Thiers fait ensuite deux observations, dont Tune 
repose sur le cas d'un de ses paroissiens. 

La première, que ce n'est pas un remède fort sur pour la rage 
que d'être taillé de Tétole de saint Hubert, quoi qu'en dise 1|| 
placard des Quêteurs de la Confrérie de Saint-Hubert en ce| 
mots... 

En 1687, au mois de mars, j'assistai à la mort un de mes pa 
roissiens de Champrond nommé Damien Montandouin, qij 
aiant été mordu d'un chien enragé, mourut de la rage, ou commfl 
parlent les médecins, de l'hydrophobie. Cependant il avoit fait 
voiage de Saint-Hubert, il avoit observé fort exactement tout Cn 
qui est prescrit pour la neuvaine de saint Hubert : enfin il avo| 
été taillé de l'Étole de ce saint Evêque, ainsi qu'il me l'assuï 
lui-même, et que je le reconnus tant par la cicatrice encore tou| 
fraîche qu'il avait au front , que par l'attestation authentique 
D. Luc Crahea, trésorier de l'abbaye de Saint-Hubert, qui Tavc 
taillé. Cette attestation m'est demeurée entre les mains et je 
rapporterai tout à l'heure. 

La deuxième chose qui est à remarquer, c'est que la plups 
des pratiques que l'on fait observer à ceux qui sont taillez de l'^l 

jL 

1. T. I, liv. VI, ch. IV. (Ed. de 1712, t. I, p. 512 ; éd. de 1777, 1.^ 
p. 443.) 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 85 

tôle de saint Hubert, sont superstitieuses. Elles sont spécifiées 
dans la feuille qu'on donne aux Pèlerins, et qui contient ce qui 
jsuit. 

i [Suivent les prescriptions delà neuvaine, qui diffèrent peu du 
[texte moderne donné plus haut. Le premier article est pourtant 
jbeaucoup plus strict. Elle doit se confesser et communier neuf 
■.jours consécutifs. Le tout se termine par le certificat suivant :] 
I Je soussigné, religieux de Saint-Hubert, certifie d'avoir taillé 
iDamien Montandouin, demeurant à Champrond, évêché de 
Chartres. 
Fait à Saint-Hubert ce 10 février 1687. 

D. Luc Crahea, 
Trésorier de Saint-Hubert. 

Nous pourrions encore allonger ce dossier, par exemple 
avec la dissertation ou lettre de Germain Gillot, docteur de 
Sorbonne et chanoine de la métropole de Reims, qui déclara 
superstitieuse, lui aussi, la pratique de la neuvaine'. Le 
H. P. Le Brun, prêtre de l'Oratoire (mort en 1729) condam- 
nait aussi la neuvaine el le répit donné par les personnes 
taillées, mais il ne paraît pas condamner la taille. Son cha- 
ipitre est intitulé : Comment on doit recourir à saint Hubert 
^ans superstition. Il mérite d'être cité : 

La conséquence que l'on doit tirer de cette résolution [celle des 
lecteurs en théologie de la Sorbonne], c'est qu'il faut désabuser 
<■ Peuple de ces usages, et faire en sorte, s'il se peut, qu'on ne 
i'oie plus de personnes courir les villes et les villages , pour toucher 
■;eux qui ont été mordus, et leur donner Répi^ comme on le fait 
d communément dans toute la Picardie. Il faut qu'on se réduise 
,\ implorer l'intercession de saint Hubert, avec soumission à la 
;olonté de Dieu. On approuvera toujours qu'on recoure dévote- 
nent aux Reliques de saint Hubert, qu'on reçoive même un petit 
irin de l'Étole de ce saint, dans l'espérance d'être préservé de la 

1. Elle est réimprimée dans P. Le Brun, Histoire critique des pra- 
'i'jues superstitieuses, 2» éd. (Paris, 1742), t. II, p. 24-56. Le P. Le 
Firun a réimprimé, à la suite (p. 58-99), une réponse par un religieux du 
monastère de Saint-Hubert. 



86 CHAPITRE TROISIÈME 

rage. On sait que Dieu relève la gloire de ses saints par les mi- 
racles que leurs reliques produisent. Les mouchoirs et les cein- 
tures, ou les autres linges qui avoient touché le corps de saint 
Paul, guérissoient les malades et faisoient sortir les esprits malins 
du corps des possédés. On a vu dans tous les siècles de semblables 
effets des reliques des Saints ; et l'on voit encore tous les jours à 
Riom en Auvergne, ce que Grégoire de Tours avoit appris et vu 
même, que les Energumènes étoient délivrez, que ceux qui sont 
piquez par des serpents sont infailliblement guéris, dès qu'on leur 
fait toucher la dent de saint Amable. La cérémonie se fait au son 
de cloche, pour avertir le peuple de se rendre à l'Église, où l'on 
fait quelques prières, sans aucune observation superstitieuse et sans 
employer aucun remède ^ 

On voit que les théologiens hostiles ne motivaient pas 
tous de même leur condamnation. Le curé Thiers et, 
semble-t-il, Gerson condamnaient à la fois le pèlerinage 
à Saint-Hubert et la taille. Les docteurs de la Sorbonne, 
de Sainte-Beuve, et après eux le P. Le Brun, paraissent n'a- 
voir condamné que la neuvaine. Ils ne disent pas leurs 
motifs : peut-être était-ce sous une influence janséniste, et 
les neuf communions pendant neuf jours consécutifs leur 
paraissaient-elles un excès et un abus (cet article de la neu- 
vaine a été modifié depuis et on n'exige plus que le main- 
tien de l'état de grâce) ; peut-être les pratiques d'ordre natu- 
rel leur déplaisaient-elles justement parce qu'elles étaient 
d'ordre naturel et semblaient concourir à une guérison qu'on 
devait demander seulement aune intercession surnaturelle. 
On voit en effet que le P. Le Brun ne trouve rien à redire è 
ce qui se fait à Riom (toucher avec la dent de saint Amablt 
les personnes piquées des serpents) parce que cela se pra 
tique « sans aucune observation superstitieuse et sans em 
ployer aucun remède. » 

1. P. Le Brun, op. cit., t. II, p. 12-13. 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 



§ 6. LE POINT DE VUE HUMAIN 

Le lecteur n'attend pas de nous que nous fassions la sta- 
tistique des guéris et des non-guéris parmi ceux qui ont 
obtenu la taille ou le répit. Nous n'en avons pas les élé- 
ments. Nous pouvons seulement remarquer, à propos de 
la mort du paroissien de Champrond. mort de la rage quoi- 
qu'il eût été taillé selon les règles et, qu'il eût accompli 
les prescriptions de la neuvaine, que s'il n'avait pas eu 
pour curé justement un théologien qui écrivait sur les 
« vaines observances », sa mort eût passé inaperçue et n'eût 
affaibli en rien la foi en saint Hubert. Quand un malade va 
chercher la santé près d'un sanctuaire célèbre et qu'il ne 
l'obtient pas, on explique le fait en disant qu'il n'était pas 
« en état de grâce » ou qu'il n'a pas suivi exactement le 
régime sacré. Et s'il meurt au lieu même du pèlerinage, 
oh! alors, cette mort inattendue est regardée comme la 
plus grande des grâces! Comme on Ta plus d'une fois dit : 
« Le ciel sait bien mieux que nous ce qu'il nous faut. » 

Combien sont morts malgré la taille, une fois rentrés 
chez eux, comme le paroissien du curé Thiers? Ce sont 

choses qu'on ne peut savoir Involontairement, nous 

nous rappelons les réflexions d'un esprit-fort de la Grèce, 
Diagoras. « Diagoras, « l'athée » comme on l'avait sur- 
nommé, était venu à Samothrace. Un de ses amis lui dit : 
Eh bien! toi qui crois que les dieux ne s'occupent pas des 
choses humaines, ne vois-tu pas par tous ces tableaux, par 
tous ces ex-voto, combien d'hommes ont dû à leurs vœux 
d'échapper à la tempête et d'arriver sains et saufs au port? 
— Oui bien! répondit-il; mais on n'a pas mis en peinture 
ceux qui ont fait naufrage et qui ont trouvé la mort dans 
la mer M » 

i. Cicéron, De natura cleorum, III, 37. 



88 CHAPITRE TROISIEME 

Nous nous bornons donc à citer ce que disent les anciens 
aumôniers de Saint-Hubert, M!\l. Bertrand et Ilallet, dans 
les livres que nous avons cités. « Depuis dix ans, écrivait | 
en 1845 le curé-doyen de Saint-Hubert, dix personnes seu- 
lement sont mortes après avoir été taillées^ parce qu'elles 
n'ont pas observé la neuvaine et n'avaient pas de confiance 
en saint Hubert, comme l'ont attesté leurs propres parents ' 
et curés respectifs*. » Ainsi, c'est leur faute; mais si elles 
n'avaient pas eu confiance en saint Hubert, pourquoi se- 
raient-elles venues se faire tailler? Et M. Hallet cite de son 
côté l'histoire suivante, comme exemple des funestes effets 
du manquement à la neuvaine : 

Qui n'a entendu parler, il y a quelques années, d'un infortuné 
jeune homme, dont le Irisle sort a eu un si grand ralentissement ? 
Après 'avoir fait le pèlerinage de Saint-Hubert et subi l'opération 
de la taille, il s'avisa, avant l'expiration de la neuvaine, de prendre 
part à un bal qui se donnait à l'occasion de la kermesse du village, 
et c'est dans la salle même où le bal avait lieu, que la rage le sur" 
prit, en présence d'un grand nombre de personnes qui, saisies de 
frayeur, s'empressèrent de faire le voyage de Saint-Hubert, à Teffet 
de s'assurer contre la terrible maladie, en implorant le répit de 
99 ans. 

Ce qui rend ce fait plus frappant, c'est qu'un autre jeune homme 
de la même localité, mordu dans le même temps, par le même 
animal, et taillé le même jour que celui dont nous venons de parler, 
ayant accompli fidèlement les prescriptions de la neuvaine, n'é- 
prouva aucun dommage de l'accident dont il avait été victime. 

Quant aux répits donnés par les personnes taillées, ou à 
l'usage « des objets bénits en Thonneur du grand saint », 
s'ils ne sont pas toujours efficaces pour la santé du corps, 
ils le sont au moins pour la santé de l'âme. On peut en effet, 
par ces moyens, obtenir « quelque intervalle de calme, de 
repos et de lucidité pour se confesser et mourir paisible- 
ment. » 

1. Bertrand, p. 162, et Hallet, p. 66. 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 89 

Entre autres exemples cités par M. l'abbé Hallet, nous 
citons le plus court : 

L'expérience constate que les personnes qui ont été taillées ou 
qui portent sur elles une parcelle de la Sainte-Étole, peuvent 
calmer, du moins pour un temps, les accès de fureur causés par la 
rage. Voici à ce sujet un fait arrivé il y a environ cinquante ans 
et qu'un témoin oculaire, médecin et bourgmestre de la ville de 
Saint-Hubert, m'a raconté : 

Une femme atteinte de la rage fut transportée à Saint-Hubert. 
Les accès de la fièvre furent tellement violents, que six hommes 
avaient de la peine à maintenir la pauvre malade au lit. On fit 
venir un homme portant au front un fragment de la Sainte-Etole. 
Il commanda à la malade au nom du grand saint Hubert d'être 
tranquille. L'accès de la fureur s'apaisa incontinent pour reprendre 
ensuite avec intensité. Un nouvel ordre fut donné au nom du 
grand saint Hubert et l'accès de la rage cessa de nouveau et ne 
reparut plus. La femme put recevoir les sacrements des mourants 
et décéda peu après dans un calme qui étonna les assistants. Procès- 
verbal fut dressé et signé par tous les témoins*. 

Quant à l'efficacité de la taille, on l'établit, après les mo- 
tifs d'ordre surnaturel, par le récit d'événements où sur un 
certain nombre de personnes mordues parle même animal, 
les unes se font tailler, les autres non. Les premières qui 
ont « la foi des miracles » guérissent; les autres meurent. 

M. l'abbé Hallet donne, page 61, trois cas de ce genre : il 
en donne deux d'après le livre du R. P. Dechamps (plus 
tard Mgr Dechamps, archevêque de Malines), la Sainte- 
Etole vengée. Il s'agit de cas oii plusieurs personnes sont 
mordues à la fois par le môme animal. Les unes vont à 
Saint-Hubert demander la taille ou le répit et guérissent; 
les autres ne font rien, ou se soignent par les procédés 
humains; ils meurent. 

Deux des cas cités ici se sont passés en Belgique; nous 
ne nous en occupons pas, c'est affaire aux Belges de con- 

1. Hallet, p. 154. 



90 CHAPITRE TROISIÈME 

trôler Texactitude du récit. Mais un autre s'est passé en 
France, et nous avons eu la curiosité de faire une enquête | 
sur l'exactitude des faits. 

Voici d'abord, dans les paroles même de M. l'abbé Hal- 
let, la version de Saint-Hubert. 

Nous pourrions citer un grand nombre de faits analogues à ceux 
que l'auteur du Cantatorium rapporte ici. Nous nous bornerons 
aux trois suivants. 

Le premier fait se trouve consigné dans le registre des personnes 
taillées, conservé à la Trésorerie de l'église de Saint-Hubert. Il 
est arrivé en 1812, à Bar le-Duc (France), où trente-trois personnes 
furent mordues par un loup enragé. De ces trente-trois personnes 
trois seulement firent le pèlerinage de Saint- Hubert, et furent 
guéries. Les trente autres moururent dans la rage. 

Le nommé Victor Raulx de Villotte, département de la Meuse, 
arrondissement de Commercy, nn des trois guéris susmentionnés, 
fit en 1841 de nouveau le pèlerinage en actions de grâces, et pour 
l'honneur du glorieux saint Hubert, signa l'attestation de sa gué- 
rison, le 11 du mois d'août de l'année susdite. {La Sainte-Etole 
vengée, p. 171. Lettre de M. le curé-doyen de Saint-Hubert au 
R. P. Dechamps.) 

Voyons maintenant la version de Bar-le-Duc. 

On parle peu des loups aujourd'hui, car l'espèce en est 
a peu près perdue en France, et ses rares survivants vivent 
cachés au fond des bois ; à peine la faim les en fait-elle sortir 
l'hiver. Mais dans les derniers siècles encore, ils étaient 
nombreux en France, et ils y faisaient presque autant de 
ravages que les tigres en font aujourd'hui dans l'Inde. Cest 
comme la survivance, très atténuée, des siècles éloi- 
gnés 011 l'homme, presque sans armes, devait « lutter pour 
l'existence » avec des animaux plus carnivores et plus forts 
que lui. Quelques-uns même de ces loups, plus grands, plus 
forts, plus hardis, jetaient une telle consternation dans le 
pays, que l'imagination populaire en faisait des monstres, 
des bêles fantastiques que les balles ne pouvaient blesser : 
tel est le cas de la fameuse « bête du Gévaudan », qui en 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 91 

1765 ravagea le Gévaudan et la partie limitrophe de l'Au- 
vergne. De même à la fin du siècle dernier, dans le Barrois, 
on parla quelque temps de la « bête de Lauzières » qu'on 
estimait « moitié plus forte que celle du Gévaudan » \ 

Les loups avaient souvent la hardiesse de pénétrer la 
nuit dans les villes : tel est le cas de celui qui ravagea Bar- 
sur-Ornain (aujourd'hui Bar-le-Duc) dans la nuit du 16 
au 17 octobre 1812, de trois heures du matin au jour. — On 
peut juger du grand nombre de loups en ce temps par 
l'entrefilet suivant du Narrateur de la Meuse (journal de 
Gommercy) dans son n° du 23 décembre 1812 : « Depuis 
l'irruption faite par un loup dans la ville chef-lieu de la 
Meuse, à la fin d'octobre, jusqu'aux dernières neiges exclu- 
sivement, on a tué dans notre département 79 de ces 
animaux féroces. Le nombre de ceux détruits depuis huit 
ou dix jours est considérable; la neige favorisait les bat- 
tues. » — Déjà au mois de juillet 176S, un loup furieux 
avait rôdé autour delà ville de Bar, mordu vingt à vingt-cinq 
personnes et dévoré plusieurs enfants ^ 

Dans son n° du 23 octobre 1812, le Narrateur de la Meuse 
annonçait ainsi la catastrophe du 17 : 

Nous sommes informés que, dans la nuit du 16 au 17 du courant, 
des loups se sont introduits dans la ville de Bar, où ils ont exercé 
de cruels ravages. Nombre de personnes qui étaient sur pied, occu- 
pées de travaux relatifs aux vendanges, ont été mutilées. Ces ani- 
maux féroces ont parcouru une grande partie des rues de la ville, 
depuis trois heures du matin jusqu'au jour. L'un d'eux, poursuivi 
avec courage et agilité, a été tué tant à coups de fusil que de hache 

1 . « Le nommé Robert, chasseur de confiance de M . le comte d'Ambly, 
atteste sur son honneur et par écrit avoir fait faux feu sur elle, arrêtée 
en plaine à dix pas, et qu'elle est haute comme un baudet; ceux qui 
l'ont tiré sous bois, l'assurent grosse comme un cheval... « Pari d'un 
veneur patriote, feuille volante de 4 p., imprimée à Saint-Mihiel en dé- 
cembre 1786. (Communiqué par M. L. Maxe-Werly ) 

2. On peut lire plusieurs histoires de ce genre dans les observations 
rapportées par Andrv. 



92 CHAPITRE TROISIEME 

dans la rue de Véel, à la sortie de Bar, route de cette ville à Paris. 
Les vainqueurs l'ont promené en triomphe dans la ville; il a été 
ouvert et examiné par les officiers de santé, qui ont reconnu qu'il 
n'était point gâté. Ce rapport satisfaisant a été publié par M. le 
Maire pour la tranquillité des personnes blessés... Le loup tué à 
Bar même était fort long, poil roux, grosses pattes et haut monté. 

Malheureusement les prévisions tirées de l'aulopsie du 
loup par les médecins ne se réalisèrent pas. Le septième 
jour une de ses victimes mourut de la rage, le loup était 
donc enragé ! 

Interrogeons maintenant la Relation historique et mé- 
dicale des accidents causés par un loup enragé dans la ville 
de Bar-sur-Ornain, par H. Champion, chirurgien en chef 
du dépôt de mendicité de la Meuse, etc., présentée et lue à 
l'Institut de France le 6 septembre 181.3, » et d'autres do- 
cuments locaux ^ En somme, il n'y avait qu'un loup : c'est 
la rapidité de sa course et l'alarme générale qui firont 
croire à une invasion de plusieurs loups. Dix-neuf personnes 
avaient été grièvement blessées : sur ce nombre onze pé- 
rirent dans les convulsions de la rage à des intervalles de 
sept à soixante-douze jours. « Le ministre de l'intérieur 
mit à la disposition du préfet une somme de 3,000 fr. à 
titre d'indemnité àrépar tir entre les victimes et leurs familles, 
d'après un état rédigé en mairie le 19 octobre 1812, lequel 
indiquait les noms des blessés, leurs professions, la nature 
de leurs blessures et leur situation de fortune ^ 

1. Paris, ^813, 43 p. in-8. (Extrait du Journal de Médecine, chirurgie 
et pharmacie, etc., par MM. Corvisart, Leroux et Boyer.) — Un journalde 
Bar-Ie-Duc, V Indépendance de l'Est, dans son n° du 17 octobre 1880. 
sous la rubrique : « Ephémérides barisiennes », a publié un récit circons- 
tancié de la catastrophe, en partie d'après la Relation du D'' Champion, 
en partie d'après d'anciens documents. 

Nous devons la communication de tous ces documents locaux à Tobli- 
geanle érudition de M. Maxe-Werly, qui est l'histoire personnifiée du 
Barrois. 

2. L'Indépendance de l'Est (loc. cit.) reproduit ce tableau, en disant 
après le nom de chaque blessé s'il a survécu ou s'il est mort. 



SAINT HUBERT GUERISSEUR DE LA RAGE 93 

Le D'^ Champion a décrit les souffrances de ces malheu- 
reux ' el saint Hubert figure, impuissant, clans l'agonie de 
l'un d'eux. On l'avait attaché. « Cependant, dans un instant 
de calme, il remercia son père de celte précaution, en lui 
avouant qu'il s'était proposé de mordre sa mère, une de 
ses sœurs et l'un de ses anciens camarades. Dans un autre 
moment oii une crise allait lui prendre, il jeta au loin une 
bague, dite de Saint-Hubert, qu'il portait à son doigt, et qui 
devait le préserver d'accidents, jurant contre le pouvoir du 
saint et en blasphémant le nom-. » La garantie du saint 
ayant été illusoire, le malheureux qui se sentait mourir 
avait plus que le droit de se plaindre : en j^romissa fides ! 

Parmi les survivants, deux seuls « virent périr leurs com- 
pagnons d'infortune, de sang-froid et sans craindre pour 
leur compte particulier; il n'en fut pas de même des autres, 
et il me serait bien difficile de retracer ici le trouble de leur 
esprit, et les agitations auxquelles ils furent en proie... 
L'un était affecté d'une diarrhée opiniâtre, l'autre d'un 
désordre manifeste des fonctions de l'entendement, etc. » 
Les tentatives pour les calmer furent vaines. « Dans cette 
occurrence, nous jugeâmes convenable de leur faire faire 
le voyage de Saint-Hubert dans les Ardennes, où leur in- 
clination les portait. » (La mésaventure de la bague d'un 
de leurs compagnons dinfortune n'avait, comme on voit, 
en rien diminué leur confiance. Quant la foi est forte, les 
témoignages contraires sont comme n'existant pas). « Ce 
pèlerinage réussit au-delà de nos espérances : ceux de nos 
malades qui l'entreprirent, soutenus par la foi, eurent à 
peine été soumis au cérémonial, après avoir satisfait aux 
épreuves religieuses, que leur anxiété se calma, la séré- 
nité se rétablit dans leurs âmes, et ils revinrent avec la 
confiance qu'ils n'avaient non seulement rien à redouter du 

1. Le D^ Champion avait lavé et douché les blessures avec de l'urine 
et de la lessive tiède qui se trouvaient sous sa main, puis cautérisé avec 
du muriale d'antimoine, et prescrit des boissons délayantes. 

2. D'" Champion, op. cit., p. 24. 



9i CHAPITRE TROISIÈME 

présent ni de l'avenir, pour ce qui les concernait^, mais 
qu'ils étaient même en possession d'accorder un répit de 
quarante jours à quiconque aurait été exposé aux mêmes 
accidents qu'eux, etc. '. » 

On voit par ce récit , tait sans l'intention de prouver 
aucune thèse, qu'une partie seulement de ceux qui ont sur- 
vécu a fait le voyage de Saint-Hubert, et cela à un mo- 
ment où le venin de la rage les aurait déjà frappés s'il avait 
dû le faire et où ils n'étaient plus malades que d'imagina- 
tion. Ils firent ce voyage chacun de son côté quand leur 
état le leur permit. Quant à Victor Raulx, seul nommé 
dans le livre de M. l'abbé Hallet, comme ses blessures 
l'avaient rendu incapable de marcher ^, ce ne fut que six 
mois après son accident qu'il put se rendre à Saint-Hubert, 
accompagné de sa mère. C'est ce que son fils, M. Raulx, 
employé à Bar, a appris à M. Maxe-Werly. M. l'abbé 
Hellet a aussi commis une erreur que nous regrettons 
d'avoir à relever, car cette rectification diminue encore la 
poésie dramatique de la légende. Victor Raulx ne revint 
pas en 1841 ; c'est un de ses fils, alors séminariste et au- 
jourd'hui curé à Yaucouleurs, qui fit ce pèlerinage pour 
remercier Dieu de la guérison miraculeuse de son père \ 

Par cet exemple, où nous avons pu contrôler la légende 
pieuse par l'histoire authentique^ on peut juger de la 
valeur des témoignages accumulés depuis des siècles pour 

1. D"- Champion, op. cit., p. 28-30. 

2. Voici, d'après le D^ Champion, la description de ses blessures : 
« Raulx, âgé de vingt-quatre ans, le premier mordu, avait deux plaies 
profondes et étroites à la partie interne et postérieure du mollet de la 
jambe gauche, et une troisième à la partie inférieure du torse du même 
côté; la guêtre de toile qui recouvrait la jambe, l'empeigne et le quartier 
du soulier, quoique de cuir de vache, étaient déchirés, avec perte de 
substance. » 

3. Avant de quitter ce sujet, disons que le D"^ Champion a terminé sa 
relation par la description de désordres produits par la peur chez plu- 
sieurs personnes de Bar, notamment une dame qui avait pour nourrice 
de son enfant la femme d'un des hommes mordu?. 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 95 

la plus grande gloire de Saint-Hubert d'Ardenne. Des faits 
grossis par la distance ou l'antiquité, mal compris par 
suite de l'ignorance des lois de la nature, mal interprétés 
par suite du manque de critique, racontés souvent avec 
plus de foi que de bonne foi^ arrivent, avec l'aide du temps 
qui les enveloppe de ses reflets chatoyants, à passer pour 
des miracles. 

Après cela, on peut juger ce que vaut l'assurance du 
journal le Vèlerin^ qui, à l'occasion de la mort de deux des 
Russes soignés par M. Pasteur, écrivait : « Ajoutons, sans 
attaquer en rien la trouvaille de M. Pasteur, que le remède 
et les prières de saint Hubert, expérimentés sur des milliers 
de sujets, n'ont pas la mésaventure que vient d'avoir le 
naissant institut de M. Pasteur ^ » 

« Ceux qui sont tombés en hydrophobie , disait déjà 
Ambroise Paré, jamais ne guérissent. » Admettons cette 
proposition. En faut-il conclure que toute personne mordue 
par un chien contracte le virus de la rage ? Le chien peut 
être irrité, sans être enragé : sa morsure donnera-t-elle la 
rage? L'animal enragé lui-même donnera-t-il toujours la 
rage? « 11 en est du virus rabbique(ditun écrivain qui s'est 
occupé de la rage) comme de tous les virus en général ; 
alors même qu'il est réellement inoculé, inséré sous l'épi- 
derme, il est loin d'engendrer certainement la rage^» Bien 
plus, l'animal réellement enragé peut ne pas mordre assez 
profondément, ne pas assez déchirer les chairs pour que le 
virus entre dans la circulation. Dans ce cas, le traitement, 
sacré ou profane, ne guérira que la peur ; il est vrai que 
dans un mal tétanique comme celui-ci, où Timagination 



1. Numéro du 12 avril 1886, p. 203. 

2. Maygrier. les Remèdes contre la Rage, Paris et Lyon, 1866, p. 4. — 
L'auleur cite ensuite des expériences pratiquées sur des chiens mordus 
par d'autres chiens enragés ou supposés tels : une partie seulement 
aurait contracté la rage; l'autre serait restée indemne. 



96 CHAPITRE TROISIÈME 

joue un grand rôle, la guérison de la peur est déjà un 
résultat utile ^ . 

Mais il y a plus, et la cautérisation, surtout au fer rouge, 
est tellement considérée dans notre siècle comme le remède 
le plus efficace contre la rage , que certains pèlerins 
viennent à Saint-Hubert après avoir fait cautériser leur 
morsQre> « Mais (dit M. l'abbé Bertrand) il y a des per- 
sonnes qui font brûler leurs morsures avant d'aller à Saint- 
Hubert? Effectivement, mais c'est bien rare; j'en ai vu deux 
en l'espace de trois années, et c'étaient des personnes assez 
instruites, me paraît-il ; oui, assez pour ne pas se reposer 
sur la cautérisation. Nous sommes loin de désapprouver la 
cautérisation ; et à Saint-Hubert on ne blâme pas les per- 
sonnes mordues d'avoir fait brûler leurs plaies ou d'avoir 
employé quelque autre moyen naturel, au contraire ! On 
ne taille pas pour prouver que la taille seule peut guérir 
de la rage ; ce qu'on cherche, c'est le salut et la guérison 
des personnes ^. » 

M. l'abbé Hallet, qui écrit un quart de siècle plus tard 
que M. l'abbé Bertrand, est moins dédaigneux pour la cau- 
térisation. Il a un chapitre en quelque sorte médical (p. 126 
et suiv.) 011 il parle, d'après des ouvrages de médecine, des 
indices de la rage chez les animaux, et des « moyens à 
employer après qu'une personne a été blessée par un animal 
enragé ». Il dit nettement : « Nous ne pouvons donc assez 
conseiller de se servir, en pareil cas, des moyens indiqués 
par les médecins, surtout quand les blessures reçues sont 
graves, et que, pour Tune ou l'autre cause, le voyage à 
Saint-Hubert ne peut s'effectuer immédiatement. » M. l'abbé 

1. Les chifires delà statistique, dit un des tiommes les plus compé- i 
lents en matière de rage, M. Bouley, « témoignent qu'une blessure; 
rabique n-'est pas fatalement mortelle, comme beaucoup sont trop portés 
à le croire; qu'au contraire, dans plus de la moitié des cas, elle ne; 
donne lieu à aucune conséquence funeste «. (Revue Scientifique dU| 
7 mai 1870, p. 365.) 

2. Bertrand, p. 4.75. 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 97 

Hallet donne ensuite en détail, et, d'après M. Bouley, les 
procédés de cautérisation et il termine en ces termes : 

Qu'on le remarque bien, quand une personne a été blessée par 
un animal enragé, la prudence exige qu'avant de se rendre à Saint- 
Hubert, elle ait recours aux remèdes prescrits par les médecins. 
Ceci ressort clairement des paroles déjà citées au paragraphe III 
section 2, que nous rappellerons ici et par lesquelles nous termi- 
nerons cet article : « Les dignes Instituteurs de la Neuvaine, y est-il 
dit, savants dans la connaissance des Saints Pères et des pratiques 
de la religion, jugèrent sagement que, pour ne pas tenter Dieu, il 
était nécessaire d'ajouter à l'insertion de la Sainte-Etole des moyens 
naturels et surnaturels pour guérir et arrêter les progrès d'un 
mal si terrible. » 

C'est ainsi qu'à Paris on lit de temps à autre dans les 
journaux qu'un sergent de ville a été mordu en abattant un 
chien enragé oufurieux. Lejournalnemanquepas d'ajouter 
que l'agent va faire cautériser sa blessure dans une phar- 
macie ; puis, qu'il se rend au laboratoire de M. Pasteur. Ce 
n'est pas défiance à l'égard de M. Pasteur, c'est parce qu'on 
ne saurait prendre trop de précautions dans des cas aussi 
graves. 

On va toujours se faire tailler et obtenir le répit à Saint- 
Hubert; mais il semble qu'on commence à y venir moins 
que par le passé. La Belgique est maintenant si proche de 
nous, et les remèdes de la médecine scientifique dispensent 
de plus en plus de recourir aux remèdes miraculeux. 
L'hôtesse de Y Hôtel du Chemin de Fer auquel nous deman- 
dions si l'on venait toujours beaucoup se faire tailler, nous 
répondit qu'on venait surtout des pays flamands, qui sont en 
effet bien plus croyants que le pays wallon*. Quant aux 
gens de Bruxelles, ajouta-t-elle, « ils vont maintenant au 

1. Pendant notre passage à Saint-Hubert (juin 1886), ce sont en efï'et 
1 des personnes du pays flamand que nous avons vu venir se faire tailler 
et demander le répit. C'est rfe msii que nous avons plus haut raconté 
; et décrit ces opérations. 

I.A RAGE. 7 



98 CHAPITRE TROISIEME 

Pasteur à Paris. - Cette boiine femme prenait sans doute 
le nom de M. Pasteur pour un nom commun ou pour le 
nomd'un h'jpital. < Pourtant, continua-t-elle, il y en a dans 
le nombre qui viennent ensuite à Saint-Hubert. Ainsi ré- 
cemment nous avons eu ici une darne de Bruselles avec son 
fils qui venaient de se faire soigner à Paris. Cette dame 
avait sans doute pensé que deux précautions valent mieux 
quune. car elle avait commencé par aller au Pasteur à 
Paris,.' C'est cette théorie de prudence et de probabilité 
qu'on appelle, crovons-nous. en théologie, le ti'.tfO'rirme. 
Sans doute aussi elle avait pensé que trois précautions 
valent mieux que deux, et elle avait subi tout d'abord la 
cautésation. avec son fils. Mais, alors, à qui reviendra le 
mérite de la guérison? Au fer rousTf du cautère ? au vaccin 
de M. Pasteur? à l'étole de saint Hubert?... Et puis, le 
virus avait-il vraiment pénétré dans le sang? Et, t-ntin, ce 
chien était-il réellement enragé ? 

Cette dame de Bruxelles était prudente autant que ( 
pieuse, et sa conduite n'est nullement à blâmer au point 
de vue religieux ; car c'est un cas assez fréquent que le 
mélans-e de remèdes de la médecine avec les pratiques de 
dévotion : bun aide l'autre. Nous nous bornerons à quelques 
exemples caractéristiques : 

En 1817. le 8 septembre, est venu en dévotion au sanctuaire 
de Myans. M. A. d"A..., chef d'escadron en France, chevalier de 
la Lé^'ion d'honneur et de Saint-Louis, lequel ayant été gravement 
blessé dans la campagne de MoscO'U. après avoir été aljandonné 
de- rn-i^deoinv. lit un vc^'i à. la sainte A'ierre pour obtenir sa gué- , 
ris on. Lcs lors, il se trouva un peu soulagé et commença à rnar- i 
cher à l'aide de béquilles. Arrivé dans cet état à Aix en Savoie 
pour y prendre le-< eaux, il se vi.ua de nouveau à Notre-Dame 
de Myans, et d^ suite il s'est tro^uve -uéri. En action de grâce, il 
est venu, le jour de la Nativité, rendre ses hommages de recon- i 
naissance à la Mère de Dieu, dans le sanctuairn du Mvans. et a 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 99 

1 léposé sa béquille devant l'image de la sainte Vierge : elle a été 
;uspendue au mur du côté de l'épître... *. 

1 

Dom Guéranger, dans son livre sur la médaille de 
saint-Benoît, rapporte plusieurs faits analogues : 

En la même année 1665, un homme avait une plaie au bras, 
îi grande et si envenimée qu'elle n'avait cédé à aucun remède. 
3n eut ridée de placer la médaille sur le bras malade, en même 
;emps que l'appareil destiné au pansement. Le lendemain, à la 
evée de l'appareil, la plaie parut saine, et, au bout de quelques 
ours, elle était cicatrisée '. 

Mais ce qui, par-dessus tout, rend la médaille de Saint-Benoit 
;hère aux Indiens, — il s'agit de la mission de Salem, dans le 
vicariat apostolique de Pondichéry, — c'est le secours puissant 
qu'elle leur apporte contre un des plus grands fléaux du pays, la 
piqûre des insectes ou la morsure des serpents, Mariannen, piqué 
m soir d'un poùram, insecte très venimeux, passa la nuit à se 
ameuter sous le coup de la douleur; il avait la poitrine oppressée, 
es côtes gonflées. Les endroits souff"rants ayant été frottés le 
natin d'eau de Cologne pure, dans laquelle on avait plongé la 
nédaille, il fut parfaitement guéri, à la minute '. 



§ 7. — l'imagination et la rage ; les aboyeuses de josselin. 

Les écrivains qui se sont occupés de la rage ont tous re- 
narqué le rôle que l'imagination joue dans cette maladie, 
^ussi les traitements qui, soit parleur caractère religieux, 
oit parleur infaillibilité présumée, agissent sur l'imagina- 
ion, ont-ils eu et ne peuvent-ils avoir qu'un grand succès. 
Is ont le mérite de guérir la rage chez les gens qui ne l'ont 

1. Notre-Dam^. de Myans {Diocèse de Chambéry), Chambérv, 1856, 
.36. 

2. Dom Guéranger, Essai sur l'origine, la signification et les privi^ 
^ges de la médaille ou croix de Saint-Benoit, 9" éd., 1885, p. 38. 

3. Dom Guéranger, op. cit., p. 119. 



iOO CHAPITRE TROISIEME 

point... mais qui, croyant l'avoir, éprouveraient des acci- 
dents presque aussi graves. On a cité des exemples de per- 
sonnes mordueS;, sans suites fâcheuses, quand on leur disait 
que le chien n'était pas enragé. Quelques années après, on 
leur dit que l'animal était enragé : elles sont prises de crisee 
tétaniques et meurent. 

La façon horrible dont,, presque jusqu'à notre temps, on 
se débarrassait des personnes atteintes de larage^ était bien 
propre à aggraver le désordre mental de ceux qui se sen 
talent ou se croyaient atteints. C'était une croyance po- 
pulaire (et on la trouverait peut-être encore aujourd'hu: 
chez quelques personnes) que lorsqu'un individu mordi 
arrive à la crise nerveuse dans laquelle il s'agite et se déba 
comme un furieux, on doit l'étoutîer entre deux matelas 
C'était regardé comme usage aussi naturel qu'il l'est che 
certains peuples sauvages de tuer les vieillards devenu 
bouches inutiles, et ceux-ci ne disent rien à l'encontre 
c'est l'usage. L'usage d'étouffer les enragés s'est continui 
presque jusqu'à notre temps, à cela près qu'on employai 
aussi d'autres procédés analogues pour (juérir ces malheui 
reux. De véritables crimes même se sont commis sous c 
prétexte, pour se débarrasser de gens dont on voulait héri 
ter, et le proverbe : 

Qui veut noyer son chien, l'accuse de la rage 

s'est quelquefois appliqué à des hommes. 

Au xvn^ siècle, Mme de La Guette, dans ses Mémoires, 
entendu parler de personnes mordues par un loup enragé 
« qu'on avoit été obligé de tuer à coupsde fusil » ^ — Parm 
les observations sur la rage que publie Andry s'en trouv 
une relative à <( une pauvre fdle, bergère de son état » 
ses parents et ses proches « s'occupoient déjà du moye 
de lui ôter la vie » ; l'intervention d'un magistrat empêch 
seule cet homicide. La chose se passait à Vignon, e 

1. Mémoires, éd. Jannet, p. 199. 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 101 

Berry, au siècle dernier \ Le curé du village écrivait qu'il 
^'était élevé avec force contre ce projet, mais qu'il n'était 
'aas toujours au pouvoir des pasteurs de persuader. Ail- 
'eurs, à Pavilly, près de Rouen, on veut faire périr une per- 
sonne par la saignée". « J'ai vu, ajoute Andry en 1780, bien 
les gens de ville et au-dessus du commun, imbus de ce 
'Dréjugé et d'histoires qui viennent à l'appui. Une personne 
'^rave, revêtue du sacerdoce, et d'un vrai mérite, m'a 
'issuré, à cette occasion, avoir vu fusiller un homme qui 
•ouroit dans les environs d'une grande ville ; et que dans 
ine autre endroit une demoiselle empoisonna elle-même 
;on père par un bouillon, en vertu d'une espèce d'arrêté de 
amille, et qu'il en fit des reproches à sa fille, en la remer- 
iant néanmoins de mettre fin à son tourment \ » 
Nous pourrions multiplier ces témoignages : ils se ren- 
ontrent partout où il est question de la rage. Larmerye, 
lans son Dictionnaire françois-breton (1744), dit à l'article 
'\age : « C'est un crime qui mérite punition corporelle d'é- 
'ouffer une personne enragée ; et on ne dit mot a un beau 
;rand livre qui le conseille. Comment ! on n'oserait le 
lommer ! » Le mot de cette énigme est peut-être résolu 
iar un autre passage du même dictionnaire au mot siiffo- 
ation : « Ganeau répète ici qu'on fait périr les enragés par 
uffocation entre deux matelas. » 
La souffrance des malheureux atteints de ce mal était 
ncore accrue par d'aussi cruels usages. Voici des faits 



I 1. Andry, Recherches sur la rage, p. 396. 

2. Andry, p. 327. Ce procédé a dû être employé en plusieurs endroits, 
lotre ami M. E. Ernault a recueilli en Bretagne une tradition qui en 
^moigne : 

« On dit à Trévérec (Côtes-du-Nord), qu'autrefois les médecins, pour 
rocurer une mort douce aux malheureux mordus par des chiens enragés, 
'îur ouvraient une veine du petit doigt de pied et leur faisaient mettre 
;s pieds dans l'eau chaude, pour mourir au bout de leur sang. » 

3. Andry, p. 408. 



102 CHAPITRE TROISIÈME 

que Balzac emprunte aux publications de l'École Royale 
de Médecine : 

Une jeune fille de dix-huit ans, prise de rage, ne fut sérieu- 
sement malade qu'une demi-journée, et mourut à l'Hôtel-Dieu de 
Paris le 8 mai 1780, faisant des prières pour qu'on ne l'étouffât 
point... Le 23 septembre 1781, un jeune homme attaqué de rage 
demanda à sa famille son curé, uniquement pour empêcher qu'on 
l'étouffât dans le cas où il viendrait à perdre la raison. Ce sujet 
fut guéri ; preuve évidente que la rage était purement imaginaire. 
Ainsi plusieurs de ces malades imaginaires se voient étouffés ou 
étranglés, ou noyés dans des ruisseaux de sang coulant de leurs 
quatre membres largement ouverts par une perfide lancette ^ 

Balzac, qui écrivait en J810, remarque là-dessus : 

Il y a des exemples où l'avidité de succéder a fait étouffer comme 
enragés des individus attaqués de simples convulsions que la 
peur, ou la crainte, ou l'effroi leur avaient données, ou qui étaient 
l'effet de quelque violentes passions, de quelque transport fiévreux 
dont ils auraient été guéris. La simple idée qu'il a pu se commettre 
de pareils assassinats fait frémir. Une loi peut seule les faire cesser 

Et Balzac demande que le gouvernement adopte ur 
« projet de loi » ainsi conçu : 

Il est défendu, sous peine de mort, d'étrangler, d'étouffer, di 
saigner des quatre membres, ou autrement faire mourir aucm 
individu attaqué de rage, d'hydrophobie, ou autre maladit 
quelconque donnant des accès, des convulsions aux personnes, le 
rendant folles, furieuses, et dangereuses, de quelque manière qu 
ce soit, sauf à l'ordre public et aux familles à prendre les précau 
tions qu'exigent la santé publique et particulière '. 

Pour qu'un philanthrope, en 1810, crût utile de demande 
une loi sur la matière, il fallait que les attentats de c 
genre fussent bien fréquents. 

1. Balzac, Histoire de la rage, p. 20-21. 

2. Balzac, p. 24. 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 103 

Il n'en allait pas autrement en Angleterre. A la fin du 
xvni° siècle, un des felloios (agrégés) du collège de la Tri- 
nité, à Cambridge (un homme instruit par conséquent!), 
demandait aux juges de passage pour les assises s'il était 
permis et légal d'étouffer entre deux matelas un homme 
ennigé. « Les juges répondent que c'est un meurtre et 
prient le felloiv de le dire bien hautement; car nombre de 
personnes considèrent ce procédé non seulement comme 
légal, mais aussi comme un acte de charité vis-à-vis de 
l'enragé ^ » Il y a cinquante ans, dans un procès^ le juge dit 
aux jurés qu'un fait de ce genre était un meurtre, mais les 
jurés acquittèrent les prévenus, pensant que c'était un 
acte d'humanité d'abréger des souffrances aussi cruelles 
et sans espoir ^ Il y a quarante ans, à York, un enragé fut 
étouffé dans son lit, parce qu'il crachait sur ceux qui s'ap- 
prochaient de lui, et que l'on croyait sa salive dangereuse 
à ceux qu'elle touchait ^ Le recueil anglais auquel nous 
empruntons ces faits en cite d'autres exemples et de notre 
siècle même *. 

Les convulsions et les fureurs de la rage ressemblent à 
celles de diverses maladies nerveuses et mentales, ces 
maladies qu'on expliquait par la possession. C'est sans doute 
par suite de cette confusion que la Sainte-Etole a été la 
relique par excellence invoquée contre la rage, puisque 
l'imposition de l'étole est une des formes de l'exorcisme, 
un des moyens de chasser le démon du corps du possédé. 
L'aboiement est un des accidents communs à certains enra- 
gés (sans doute sous l'influence de l'imagination), et aux 
personnes atteintes de certaine maladie nerveuse et men- 
tale 011 l'imagination, par suite d'influence traditionnelle 
et locale, donne sa forme particulière à la maladie, 

1. Notes and Queries, 5e sér., t. V (1876), p. 237. 

2. Ihid., 5e sér., l. IV (1875), p. 491. 

3. Ibid., 5^ sér., t. V (1876), p. 237. 

4. IMd., 5» sér., t. IV (1875), p. 167, 358 et 491. - Un de nos amis 
du pays de Galles nous écrit avoir entendu raconter un cas de ce genre. 



104 CHAPITRE TROISlÊzME 

Balzac (qui écrivait en 1810) donne des exemples curieux 
de cette influence de l'imagination dans la rage. La cons- 
triction de la gorge dans la dernière période de la maladie 
pouvait du reste faciliter l'illusion chez les observateurs, et 
faire croire que l'homme mordu était en quelque sorte 
enchienné et aboyait comme un chien. 

Il n'y a pas jusqu'à la voix qui [ne] se transforme en aboiement, 
et on a vu des sujets enragés ayant absolument perdu la parole 
jeter l'effroi dans l'âme de tous les assistants, en faisant entendre 
pour tout langage les lugubres hurlements des chiens et des 
loups ^ 

Et Balzac ajoute : 

Sur les épouvantables effets de la rage, voy. p. 152, 2'^ part, du 
tome 11^, in-4, année 1783 de VHist. de la Soc. Roy. de médecine 
de Paris ; ibid., p. 214 et 225, on trouve les circonstances où la 
voix et le langage des hommes enragés se sont changés en aboie- 
ments et en hurlements de chiens et de loups. Même volume, 
p. 145, une dame ayant eu des accès de rage tous les sept ans, 
pendant plus de trente ans, commençant toujours parle bras mordu ; 
même page, la femme Ricard en être attaquée pendant les quatre 
premiers mois de onze grossesses; une domestique préservée 
aussi de la rage, prise d'un léger délire et avoir horreur de l'eau 
toutes les années au temps où elle avait été mordue d'un chien 
enragé, et des accès de sept jours en sept jours pendant tout ce 
temps. 



Les aboyeuses de Josseliti, en Bretagne, nous fournissent 
l'exemple parallèle d'une maladie nerveuse où certaines 
crises ressemblent aux fureurs de la rage. Nombre d'écri- 
vains sur la Bretagne en parlent, et il en est aussi question 
dans les Petits Bollandistes , t. V, p. 151 ; mais nous pren- 
drons pour guide un professeur de philosophie à la Faculté 

1. Balzac, Hisloirr de ht rage. p. 4. 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 105 

des lettres de Rennes, dans un écrit publié il y a trente 
ans ^ 

Au pèlerinage de Notre-Dame du Roncier, qui a lieu à 
la Pentecôte et à l'Assomption^ on amène les malades, les 
femmes qui tombent (comme on dit dans le pays), car ce 
sont seulement des femmes. 

Le commencement du voyage s'eftectue paisiblement. Mais 
quand elle arrive sur les terres de la sainte Vierge, c'est-à-dire 
dans la paroisse de Notre-Dame du Ptoncier, elle s'affaisse tout à 
coup; elle tombe. Gela arrive plus tôt ou plus tard ; quelquefois cette 
défaillance n'a lieu que sur le sol de l'église. 

Alors les hommes ou les femmes qui l'accompagnent s'em- 
parent d'elle et continuent à la faire marcher en la soutenant sous 
les bras. La lutte commence. La malade repousse convulsivement 
ses gardiens : elle cherche à leur glisser dans les mains comme 
une anguille. Elle se laisse tomber de tout son poids; elle lance 
ses pieds en avant, et dès qu'elle se trouve un point d'appui sur le 
sol, rejette sa tète en arrière et roidit tout son corps comme un 
soliveau butté en terre. Mais ce sont des Bretons qui la tiennent et 
qui ont mis dans leur tête de la conduire au but; ils la soulèvent, 
ils la traînent, ils font ployer de vive force son corps roidi. Elle 
avance donc. Cependant sa poitrine se gonfle, sa gorge siffle, une 
sorte de hoquet ou de sanglot s'en échappe; puis, tout à coup, 
elle jappe, elle aboie, et si bien, que les chiens lui répondent. Ou 
bien elle hurle à pleine poitrine. 

A la porte de l'église, ces scènes pénibles redoublent de vio- 
lence : l'aboyeuse fait des efforts désespérés pour n'en point fran- 
chir le seuil. Elle le franchit néanmoins. La foule s'écarte et fait 
place. L'église retentit du choc des souliers ferrés sur les dalles ; 
les aboiements, les hurlements se mêlent au chant de l'office. La 
i'oilà traînée jusqu'au pied du trône, en forme de petit autel, sur 
equel est posée la relique. Mais il faut lui faire appliquer les 
èvres sur la vitre du reliquaire, et elle déploie une énergie diabo- 
ique pour échapper à se baiser fatal. Deux hommes arc-boutent 
eurs bras sous ses épaules afin de lui abaisser invinciblement la 

1. Lps Aboyeuses de Josselin, par C. Jeannel. Rennes, 1855, 88 p. 
n-12. 



106 CHAPITRE TROISIEME 

tête avec leurs mains : d'autres lui ont saisi les bras et les jambes; 
les cris deviennent plus étouffés, les saccades convulsives de ce 
corps , enfin dompté , s'arrêtent. Elle a baisé !... Non , ce 
n'était qu'une ruse ! Au moment décisif, elle a vivement détourné 
la tête; ses lèvres n'ont point touché la sainte relique; un aboie- 
ment aigu, un burlement vainqueur sort du milieu de ce groupe 
haletant. La lutte recommence avec toute son énergie, toute son 
horreur. La sueur ruisselle, les fronts se heurtent, les membres 
craquent. Soudain elle tombe. Elle tombe foudroyée. Elle a 
baisé ! Moins rapide est la chute de l'oiseau qu'une balle a frappé 
dans son vol. Le mauvais esprit l'a quittée, il n'y a plus là qu'une 
pauvre femme brisée, la tête inclinée, les bras pendants, mais 
guérie; et ceux qui luttaient contre elle n'ont plus qu'à la soutenir 
et à la déposer doucement sur une chaise. 

Au bout de quelques minutes, la malade se relève; elle va d'elle- 
même donner à la relique un second baiser volontaire; elle se met 
à genoux, si elle en a la force ; récite une courte prière, et sort en 
silence, paisiblement appuyée sur les mêmes bras qui la secouaient 
si rudement quelques instants auparavant. Au sortir de l'église, 
on la conduit à la fontaine de la sainte Vierge. Elle se lave les 
mains et la figure, dans cette eau fraîche, en boit une ou deux 
gorgées et le pèlerinage est fini ' . 

M. Jeannel, qui a assisté au pèlerinage à la Pentecôte 
de 185o, donne les détails les plus saisissants sur les 
scènes parfois sauvages auxquelles il a assisté, et son livre 
intéresserait les médecins. C'est après la messe qu'on 
mène les malades baiser la relique. 

Quand la sonnette de l'autel se fit entendre au Sanctus et au 
moment de la consécration, il semblait que son bruit excitât une 
explosion plus furieuse de convulsions et d'aboiements. — Enfin, au 
moment même de l'élévation, cette malheureuse se démenait avec 
tant de rage, que deux hommes vinrent pour la saisir, en faisant 
signe à un troisième de leur venir en aide. Mais les deux Basse» 
Brettes (les compagnes de la malade) s'y opposèrent. Il y eut une 
discussion vive et un moment de lutte. Les deux partis tiraient, 

1. Jeannel, op. cit., p. 10-12. 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 107 

chacun de leur côté, ce corps tout frémissant. Ce n'est pas pour 
l'emmener, disaient les hommes, c'est pour la faire haiser. — Pas 
encore, disaient les femmes, il faut qu'elle entende la messe ! après 
la messe ! — L'opinion et la ténacité des femmes triomphèrent ; 
il fut décidé que ce serait après la messe... 

Le paroxysme de la convulsion me paraissait être arrivé à son 
comble, et cependant une crise, dépassant encore toutes les autres 
en violence et en horreur, se produisit aux trois coups de sonnette 
du Domine non sum dignus. La langue n'a plus de termes pour 
exprimer la nature de ces cris mêlés de râle, de suffocation et 
d'aboiement, pour peindre ces contorsions furieuses d'une créature 
pâtissante, rassemblant en désordre toutes les dernières ressources 
de la vie, afin de chasser un mal inconnu. 

Le prêtre donna ensuite la bénédiction. Aussitôt les trois 
hommes vinrent ensemble prendre l'aboyeuse par-dessous les bras. 
Ils l'enlevèrent de terre pour lui faire franchir les sept ou huit pas 
qui la séparaient du tronc. Cela fut exécuté en un clin d'œil. Mais 
arrivés là, ils avaient à la mettre à genoux et à lui faire baisser le 
visage. Ils étaient cinq pour la forcer. Elle se débattait, hurlait, 
aboyait, dérobait sa iête 

A deux reprises, au moment où l'on croyait l'avoir réduite, 
elle parvint à présenter au reliquaire son front et sa tempe au 
lieu de ses lèvres, et un aboiement éclatant annonça que rien 
n'était fait. Elle secoua d'un coup d'épaule un des trois hommes, 
qui fut renversé sur le tronc même, broyant en miettes les ex-voto 
de cire et quelques paquets de petits cierges. Enfin les deux 
femmes lui saisirent chacune une cuisse, deux des hommes chacun 
une épaule, et le troisième, lui prenant la tête à deux mains et lui 
pesant de tout son poids sur la nuque, elle poussa un rugissement 
étouffé.... Sa bouche toucha le reliquaire, et elle s'affaissa aussi 
soudainement qu'un jet d'eau dont on ferme brusquement le 
conduit. Les deux femmes la recueillirent dans leurs bras et la 
portèrent à reculons sur une chaise. Les hommes étaient baignés 
de sueur, et deux d'entre eux avaient fait de tels efforts, qu'ils en 
avaient blêmi. Quelques instants suffirent à la malade pour se 
remettre. Elle releva ses bras pendants, redressa sa tête aban- 
donnée et prit une attitude naturelle, les yeux baissés et les mains 
jointes K... 

1. Jeanne!, op. cit., p. 36 et suiv. 



108 CHAPITRE TROISIEME 

Parmi les malades que M. Jeannel vit défiler devant lui, 
il s'en trouvait qu'on avait déjà amenées au pèlerinage: 
« celle de Plumélec, voilà plus de dix ans qu'elle revient 
tous les ans ; elle se trouve mieux pendant quelque temps 
et puis ça lui revient... » On voit que ces femmes, hysté- 
riques ou convulsionnaires, sont en proie à une maladie 
nerveuse. Cette maladie est endémique et traditionnelle. 
Les influences héréditaires sont entretenues par l'opinion 
(générale), habituée à voir se renouveler ces accès, 
par une croyance profonde aux ruses du malin esprit et à 
la puissance de la relique, peut-être par l'esprit de contra- 
diction si naturel chez les femmes, peut-être encore par 
l'instinct inconscient de jouer un rôle (sentiment qu'on 
rencontre si souvent dans les différentes manies). 

Ce délire des aboyeuses s'explique par une légende qui 
a germé évidemment plus tard pour rendre raison de ces 
fureurs étranges. Ce devait être une punition du ciel après 
quelque sacrilège , et comme le culte local est celui de 
Notre-Dame du Roncier \ ce devait être pour une offense àj 
la Vierge. On raconte qu'à Josselin un jour les lavandières] 
réunies près de la fontaine refusèrent un morceau de painj 
à une vieille mendiante et, pour s'en débarrasser, excitèrent 
même leurs chiens contre elle. Cette mendiante inconnue - 
était la sainte Vierge. Pour punir les lavandières de leurj 
dureté, la Vierge les maudit, et leur prédit qu'en punition' 
elles et leurs descendantes aboieraient comme leurs chiens. 

1. Ainsi nommée parce qu'une statue mii'aculeuse de la Vierge aurait 
été trouvée parmi les ronces. Celte statue a été brûlée en 1793 ; il en a 
survécu un éclat de bois, précieusement conservé aujourd'hui comme] 
relique dans le tronc qu'on fait baiser aux aboyeuses. On peut voir sur) 
ce pèlerinage un petit livre publié en 1666, sous ce titre : Le lys fleuris-] 
sant parmi les épines, ou Notre-Dame du Roncier, triomphante dans] 
la ville de Josselin, par le P. Isaac de Jésus-Marie, carme et pré- 
dicateur de cette ville, et deux ouvrages récents : Ancienneté du pèle- 
rinage de JV.-D, du Roncier, dans la ville de Josselin, par M*"^ V^ 
Brabant, née Le Gai, Vannes, 1871 ; et Notre-Dame du Roncier, par 
Max Nicol, chanoine honoraire, Vannes, 1886. 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 109 

C'est la faute que depuis des générations les aboyeuses du 
pays de Josselin vont expier au pèlerinage de Notre-Dame 
du Roncier *. 

M. Jeannel écrivait,, il y a plus de trente ans : Aujour- 
jourd'hui les aboyeuses et les aboyeurs — car le mal prend 
aussi quelquefois les hommes — sont plus rares ; il s'en 
rencontre encore pourtant. Voici ce que nous écrivait de 
Josselin même, le 13 septembre 1886, un ami qui parcou- 
rait la Bretagne : 

Les aboyeuses prennent leur mal, non seulement vers la Pen- 
tecôte, mais à toutes les principales fêtes de la Vierge. Mercredi 
dernier, 8 septembre, fête de Josselin et de Notre-Dame du Ron- 
cier, il y a eu encore un cas, et cette fois celui d'un aboyeur, 
un homme d'une trentaine d'années, des environs, mais étranger 
à la localité même. Les cas, qui deviennent plus rares depuis 
quelque temps, continuent donc, comme vous voyez. Il n'y a 
guère de grande affluence de pèlerins sans qu'il s'en présente un 
ou plusieurs. Sur la question d'hérédité du mal, on n'insiste pas 
beaucoup. W y a, ou plutôt il y avait, dit-on, des familles ainsi 
marquées. Maintenant on ne parle plus que de cas individuels. 
Les malades tombent, s'agitent parfois en convulsions et aboyent 
TOUJOURS COMME DES CHIENS. On les conduit ou on les porte de 
vive force devant la châsse, qu'on leur fait embrasser malgré leur 
vive répugnance et les efforts qu'ils font pour résister. Aussitôt 
qu'ils ont touché la châsse des lèvres, ils se calment. On les con- 
duit ensuite à la fontaine miraculeuse, qui se trouve dans le 
repli d'un joli vallon, à environ 150 mètres à l'est du bourg. 
A l'aide d'une écuelle, on leur lave les mains et la figure avec 
l'eau, qui est assez fraîche. On leur en fait aussi boire un peu. 
Mais la lotion est l'essentiel. Après cela, il sont guéris, du moins 
pour cette année-là, car il y a très souvent, récidive. 

A l'autel de la châsse, il y a beaucoup d'ex-voto, dont des figu- 
rines creuses en cire blanche représentant des enfants, des 
femmes bretonnes en costume et coiffe, des bras, des jambes, des 

1. Jeannel, op. cit., p. 8 ; DrFouquet, Légendes du Movbihan, p. 58 ; 
V*"'^ Brabant, Ancienneté du pèlerinage, etc., p. 60; M. Nicol, N. D. du 
Roncier, p. 100. 



110 CHAPITRE TROISIÈME 

tètes, et enfin, le plus caractéristique, un avant-bras droit avec 
sa main ouverte, tout à fait semblable au bras droit des images de 
Notre-Dame- du-Roncier, représentée d'ordinair etenant son enfant 
du bras gauche et tendant légèrement le bras droit en avant, 
comme pour demander l'aumône. De là, peut-être, la légende qui 
la fait apparaître aux lavandières sous la figure d'une mendiante. 
Il y a une ou deux peintures représentant des gens en prière 
devant l'image de la Vierge, mais rien concernant le miracle des 
aboyeuses. L'intercession de Notre-Dame-du-Roncier est, du reste, 
implorée contre toute sorte de maux et pour toute sorte de grâces. 

Les aboyeurs ne sont pas particuliers au territoire et au 
pèlerinag-e de Josselin. « Nous en avons vu ailleurs, dit 
M. Nicol , atteints du même mal et trouvant de la même 
manière leur guérison ; à Sainte-Anne, par exemple, et 
à Notre-Dame de Kerdroguen, en Saint- Jean-Brevelay. 
C^étaient des exceptions ; la plupart d'entre eux s'empres- 
sait d'accourir au sanctuaire de Josselin ^ » 

Le délire des aboyeuses tient^, de loin, à la lycanthropie 
et il appartient à la même classe de maladies mentales. 
La lycanthropie est le pouvoir de certains hommes de se 
transformer, en loup en Europe^ en d'autres animaux dans 
d'autres parties du monde, pour aller, sous cette forme, 
satisfaire (surtout la nuit) des instincts sanguinaires. Au 
xvn" siècle, il y eut encore des hommes condamnés pour 
ce crime, et condamnés de leur propre aveu, ce qui indique 
bien une maladie mentale. Une croyance de ce genre ne 
peut manquer de créer, chez les hommes atteints de cette 
illusion, l'instinct d'imiter l'animal dans lequel ils se croient 
transformés. En Abyssinie, où la hyène remplace le loup 
de nos climats, voici comment un voyageur décrit cette 
maladie : L'homme atteint commence à gronder, à rugir 
et à pousser des cris qu'on ne peut mieux comparer qu^'au 
hurlement d'une hyène. Il ne marche plus droit, mais à 



1. Max Nicol, Notre^Daine du Honcier, p, 95. 



I 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 111 

quatre pattes : personne n'a la force de le tenir, et si on 
essaie de l'attacher, il brise les liens avec une force surna- 
turelle. La médecine n'y peut rien ; le conjureur seul peut 
chasser le mauvais esprit. Que doit être ta nourriture et ta 
boisson? dit-il au possédé. — Celui-ci demande des excré- 
ments, de l'urine, du charbon enflammé et autre chose de 
ce g-enre. Et le voyageur rapporte qu'il a vu l'individu 
avaler de semblables choses sans accident. C'est le conju- 
reur qui guérit le mal, et une fois l'accès passé, le malade 
ne se souvient plus de rien \M. Andrée cite un exemple de 
la même maladie dans les monts Garrow, en Assam ; 
mais là le malade croit être transformé en tigre ^ — On 
remarquera que, chez les Abyssins, c'est le conjureur, c'est- 
à-dire un homme revêtu d'une puissance surnaturelle, qui 
guérit le mal ou du moins en arrête l'accès. 

Les sauvages du nord-ouest du Canada sont sujets à une 
maladie du même genre, et là, comme en Europe pour les 
enragés, on croit faire œuvre pie et utile en débarrassant 
les malades de la vie. 

Les sauvages du Nord-Ouest, plus ordinairement les femmes, 
sont parfois atteints d'une maladie terrible qui semble particulière 
à ces tribus. 

Les premiers symptômes de ce mal étrange se manifestent par 
la sensation d'un froid intense dans l'estomac ; la douleur aug- 
mente graduellement, au point de devenir insupportable. Alors le 
malheureux sauvage, arrivé au paroxysme de la souffrance, est 
en proie à l'idée fixe que rien d'autre que la chair humaine ne peut 
lui procurer du soulagement. Il est alors ce qu'on appelle witigo 
ou, comme les blancs prononcent, windigo. Surexcité par sa 
funeste passion, puisant dans l'obsession à laquelle il est livré 
une force extraordinaire, il n'est pas de cruauté que le witigo ne 
puisse accomplir, pas de coups d'audace qu'il n'ose tenter. Tantôt 
il fondra tout à coup sur son voisin pour le dévorer sur place ; tantôt, 

i 1. Waldemaier, cité dans R. Andrée, Ethnographische Parallelen und 
Yergleiche, p. 79. 
2. Andréa, op, cit., p. 80. 



112 CHAPITRE TROISIÈME 

dans l'ombre de la nuit, il se glissera sous les tentes endormies 
pour égorger une femme, un enfant, un vieillard, un guerrier, 
un frère, n'importe. 

La présence d'un witigo dans un camp répand une terreur in- ^ 
descriptible, d'autant plus que les sauvages attachent à cette folie 
l'idée d'une obsession ou autre intervention diabolique. Aussi le 
îvitigo est-il considéré comme un chien enragé, une bête veni- 
meuse qui menace toute la communauté et que le premier venu 
peut abattre impunément. 

Au reste, le malheureux qui se sent graduellement envahi par la 
maladie, en prévient souvent lui-même ses compagnons et demande 
parfois d'être mis à mort, et les membres de la famille regardent 
cette extrémité comme une mesure de nécessité absolue. 

Nous avons donné un compte rendu du procès de trois sauvages 
dont deux ont été condamnés à mort par la cour de Battleford 
pour avoir tué un witigo. Nous apprenons que ces condamnations 
ont soulevé quelques commentaires, et 'l'on nous assure qu'un 
jury composé de Métis ou de personnes connaissant les mœurs des 
sauvages se serait contenté d'envoyer ces malheureux au péniten- 
cier pour la vie. 

Sans doute leur action est atroce; mais on ne peut pourtant se :| 
dissimuler que ces malheureux ont accompli ce qui est universel- ' 
lement regardé parmi eux comme un acte nécessaire et même 
méritoire * . 

§ 8. — LES CHEVALIERS DE SAIM-HUBERT. 

La rage est une maladie trop cruelle pour que les gué- i 
risseurs ou soi-disant tels, soient laissés dans l'ombre.^ 
C'est par ce sentiment de crédule espérance qu'il faut ex- : 
pliquer la vogue qu'un prétendu chevalier de Saint-Hubert [ 
eut pendant quelque temps en France au milieu du 
xvu"^ siècle. On disait qu'il y avait une famille issue du 
saint, et, en vertu de son origine, cette famille avait le don, 
en touchant à la tête, de préserver de la rage et de guérir) 



1. Le Manitoba, pnrnoil du Canada, cité sur la couverture du Tour du\ 
Monde du 12 décembre 1885. i 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 113 

par ce seul attouchement, ceux qui avaient été mordus 
par des animaux enragés ; cette famille avait aussi le pou- 
voir de donner le répit, et de toucher les animaux avec la 
clef de Saint-Hubert. Ces privilèges se trouvaient relatés 
dans une billet imprimé » ou prospectus, que répandait 
« Georges Hubert, chevalier, issu en droite ligne de la race 
du glorieux saint Hubert d'Ardenne, gentilhomme de la 
maison du Roy ». Tels étaient ses titres, ceux du moins 
qu'il se donnait lui-même. Il opérait avec l'approbation de 
l'autorité civile et ecclésiastique. 

En 1649, le dernier jour de Décembre, ce George Hubert obtint 
des lettres-patentes, pour pouvoir exercer tranquillement son 
merveilleux talent... Il y est dit que LoQis XIII s'étoitfait toucher, 
qu'il avoit ordonné à ce chevalier de demeurer à sa suite, que 
Louis XIV, le duc d'Orléans, son oncle, les princes de Condé et de 
Conti, tous les officiers de la Couronne, et tous ceux de la maison 
du Roy, s'étoient fait toucher et que par le seul attouchement ils 
avoient été préservez de toutes sortes de bêtes enragées. Ces 
Lettres-Patentes sont datées de Paris le dernier jour de décembre 
1649, et le sept du règne de Louis XIV. Signées Louis et plus 
bas par le Roy, la Reine Régente, sa mère, présente... Il est dit 
expressément dans les Lettres-Patentes que ce Chevalier avait le 
privilège de guérir toutes les j^&rsonnes mordues de loups et de 
chiens enragés et autres bestiaux atteints de la rage en tou- 
chant au Chef sans aucune application de remède ni médi- 
cament K 

Le 2 août 1652, Georges Hubert eut une permission spé- 
ciale de Jean-François de Gondy^ archevêque de Paris, 
iquilui accordait la chapelle de Saint-Joseph (dans la pa- 
Iroisse de Saint-Eustache), pour y toucher les personnes qui 
''56 présenteraient. Georges Plubert jeimait la veille du jour 
tju'il devait toucher, et le jour môme, il se confessait et 



1. Le Brun, lUsL cr'd. des pnit. sup., 2'' éd., t. H, p. 102 et suiv. 

LA K\0\i. H 



114 CHAPITRE TROISIÈME 

communiait. La permission de M. de Gondy était une re- 
commandation d'autant plus précieuse, qu'elle mentionnait 
des cas de guérison. « Il est arrivé, il y a quelques années, 
qu'un chien enragé avoit mordu tant en sa maison de 
Gondy etSaint-Cloud, qu'au château de Moisy et es fermes 
dudit château, quelques chiens, chevaux, porcs et autres 
bestiaux; il avoit convié ledit Sieur Chevalier de s'y 
transporter pour toucher tous ses domestiques, qui furent 
tous garantis, et lesdits bestiaux guéris. » La même per- 
mission fut renouvelée à Georges Hubert par les deux suc- 
cesseurs de M. de Gondy, M. ïïardoiiin de Perefixe, le 
26 mai 1666, et M. de Harlay, en 1689. 

Le métier devait être lucratif. Le chevalier faisait courir 
(( des billets imprimés, où il marquoit son adresse à ceux 
qui voudroient se faire toucher. » Il ne se bornait pas à 
opérer à Paris, il courait la province. Les États de Bre- 
tagne, par une décision du 31 juillet 1633, lui votaient une 
somme de quatre cents livres*. Cette délibération se réfé- 
rait à une requête présentée par ledit chevalier « tendant 
à ce qu'il leur plût lui faire présent de quelque somme d'ar- 
gent pour lui donner moyen de continuer ses soins pour 
la guérison de ceux qui sont affligés de la rage, ou qui ont 
été mordus des bêtes enragées ». Le chevalier voulait même 
davantage, car il avait demandé « une pension viagère... 
pour le désir qu''il a de servir le général de la province, et 
soulager les habitants d'icelle... » 

Des évêques de province lui donnaient également leur 
approbation : l'évêque d'Angers se fit toucher lui-même et 
ses domestiques, et il dit dans sa permission que les per- 
sonnes touchées par Je chevalier, étaient ainsi dispensées 
de « faire le voïage de Saint-Hubert ». Le P. Lebrun rap- 
porte qu'il y eut plus de trente évêques et archevêques qui 
donnèrent de semblables permissions. 

1. Bulletin du comité de la langue, de l'histoire et des arts de la 
France, t. II (1853-i855j, p. 72. 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE H5 

Ce chevalier figure dans les Mémoires de Madame de 
La Guette, et le morceau est presque aussi amusant 
qu'une scène de Molière. Nous l'abrégeons. 

C'était vers 1662. M""" de La Guette a eu ses bestiaux 
mordus par un chien enragé, et elle-même a été touchée 
de sa bave. On lui parle du chevalier, et on la persuade 
d'aller le trouver à Paris. « Je le rencontrai heureusement 
cl lui dis ce qui m'étoit arrivé. Il m'assura que si j'avais 
été encore deux fois vingt-quatre heures sans le voir, j'au- 
rois enragé indubitablement. » M"" de La Guette le mène 
ensuite chez elle dans son carrosse. II touche les bestiaux 
et aussi nombre de gens. « Ce bon chevalier toucha le 
lendemain plus de mille personnes, par précaution, car 
depuis qu'on a été touché, on est hors de danger des 
bêtes enragés. Le roi lui a dit plusieurs fois qu'il falloit 
^u'il se mariât, pour laisser de sa race, qui étoit néces- 
saire pour le public. Il jeta les yeux sur ma fille, qu'il 
rouva à son gré. Avant que de m'en parler, il prit la 
iberté de dire au roi : « Sire^ je suis résolu de me marier ; 
( j'ai vu une demoiselle à la campagne qui m'agrée fort, 
« étant sage et honnête. Votre Majesté sait qu'il ne m'en faut 

point d'autre. J'espère, Sire, que vous aurez la bonté de 

me faire quelque grâce en faveur de mon mariage. » Le 
oi lui dit : « Faites. Je vous ferai un présent considérable 
;t la Reine vous en fera un aussi... » Quelques jours 
iprès, il vint chez moi pour m'en faire la demande, et pour 
ae déclarer ses sentiments. Je reçus sa déclaration civi- 
ement, et le priai de me donner quelque temps pour y son- 
ger, parce que je savois qu'il n'étoit pas fort riche. Quant 

la noblesse, il en avoit de reste, étant de la race de saint 
lubert. Il me dit que le roi avoit promis un brevet de 
emme de chambre de la reine pour la personne qu'il 
pouseroit... » Le mariage pourtant ne se fit pas. M"" de 
ua Guette, en mère prudente, voulait avoir le brevet de 
a fille avant le mariage, et le chevalier n'avait que la pro- 
lessG de la première place vacante... « Il s'en retourna 



116 CHAPITRE TROISIÈME 

là-dessus , voyant bien qu'il n'y avoit rien à pré- 
tendre ^ » 

Comme il est aisé de le penser, le chevalier n'était pas 
seul de sa famille. « Outre ce George Hubert, il y a eu une 
religieuse à l'abbaïe aux Bois qui se disoit chevalière de 
saint Hubert^ et qui touchoit plusieurs personnes ; il y en 
avoit une autre à Gentilly, aux Hospitalières. On m'a dit 
qu'il y en avoit une actuellement à Lille, Dans le Furete- 
riana, il est parlé d'une prétendue chevalière de saint 
Hubert qui touchoit, dit-on, avec succès ^.. » Plus tard 
encore, on trouve des descendants du saint. « Il y avait 
encore en France, à la fm du siècle dernier, une famille de 
gentilshommes de l'Artois, portant le nom de Reg-nier, et à 
laquelle appartenait le château de La Thure, dans le Bou- 
lonnais, et qui avait la prétention de guérir de la rage 
comme descendants de saint Hubert. Cette descendance 
s'établissait par Évronien, cousin de Floribert, fils de 
saint Hubert ^ » 

Andry cite d'autres personnes de la lignée de saint Hu- 
bert, mais celles-là ne se contentaient pas de toucher; elles 
faisaient suivre un traitement dont elles prétendaient avoir 
le secret, par une tradition « conservée dans leur lignée. » 
Parmi les exemples que cite Andry, en voici deux : 

En 1621 on connaissoit quelques personnes qui étoient de la | 
famille de saint Hubert, savoir, Marie Chressen, d' Aire-en-Artois, | 
où elle étoit religieuse. Elle tiroit un peu de sang de la langue et 

1. Mémoires de Madame de La Guette, nouv. éd. (Bibliothèque 
Elzévirienne). Paris, 1856, p. 200-205. 

2. Le Brun, op. cit., t. Il, p. 109. — A ce témoignage, on peut en 
ajouter d'autres. Guillaume Morin, dans son Histoire générale du Gati-\ 
nois, publiée en 1630, parle d'un Jacques du Quesnay, seigneur dei 
Varennes, qui guérissait de la morsure des bêtes enragées comme issu| 
de saint Hubert par sa mère, Marie Guillart. Il parle aussi d'une reli-' 
gieuse du nom de Guillart, qui touchait les personnes mordues. 

3. De Douhet, Dictionnaire des Légendes du christianisme (coll.j 
Migne), col. 602, 



SAINT HUBERT GUÉKISSEUR DE LA RAGE 117 

des articulations des doigts des deux mains, faisoit frotter le corps 
de sel et d'ail, et le faisoit ensuite envelopper pendant 24 heures 
avec un drap de laine ; on brûloit ensuite les linges et les enve- 
loppes qui avoient servi ; on lavoit les mains dans de l'eau salée, 
et on se plongeoit trois fois dans la mer en l'honneur de saint 
Euron et de saint Hubert. 

Dans le même temps, vivoit Guillaume Couvreur, gentilhomme 
delà race de saint Hubert, de Saint-Paul-en-Artois ; il suivoit le 
même traitement que sa cousine d'Aire ; mais il avoit une messe 
particulière, et faisoit faire l'immersion au nom de saint Hubert et 
de saint Paul'. 

Andry cite aussi la recette d'un gentilhomme de ses 
amis, appelé M. de Canroses, de la lignée de saint Hubert. 
Ce remède se composait surtout de vomitifs-. 

Il y a plus encore : il y eut des guérisseurs qui guéris- 
saient à titre de descendants d'auditeurs de saint Hubert^ ! 

Le R. P. Le Brun, qui discute les légendes, et est un 
rationaliste à sa manière, s'inscrit en faux contre la généalo- 
gie des prétendus chevaliers de Saint-Hubert, et il conteste, 
pour ce motif, leur don surnaturel. Il n'admet pas davan- 
tage l'analogie avec la guérison des écrouelles par les rois 
de France, qui est constante et très ancienne, tandis qu'il 
n'en est pas de même des guérisons des prétendus cheva- 
liers de Saint-Hubert. Le clergé de Saint-Hubert d'Ardenne 
paraît aussi avoir toujours protesté contre cette concur- 
rence, et il l'avait déclarée sans autorité et sans vertu. 
C'est, dit M. l'abbé Bertrand, une grande erreur d'attribuer 
le pouvoir de donner le répit « à certains personnages, 
prétendus descendants du saint ; inutile de dire que leurs 
litres généalogiques ont toujours été et demeurent fort 
suspects, et que jamais leur intervention n'a guéri per- 
sonne \ » 

1. Andry, Recherches sur la rage, p. 325. 

2. Ibid., p. 326. 

3. De Douhet, op. cit., col. 6403. 

4. Bertrand, op. cit., p. 169. 



H8 CHAPITRE TROISIÈME 

La créance que trouvaient les chevaliers et chevalières 
de Saint-Hubert n'est pas pour nous étonner : elle était 
conforme aux idées reçues et ne manquait pas d'ana- 
logues. Du moment que le principe de guérison surnatu- 
relle est admis, et que certaines personnes ont ce pouvoir, 
il est naturel qu'elles transmettent ce pouvoir à leurs des- 
cendants. Sans parler du don que les rois de France avaient 
de guérir les écrouelles ex officio ^ on peut rappeler les 
exemples de la race de saint Paul, de la race de sainte 
Catherine, de la race de saint Roch, de la race de saint 
Martin. Écoutons encore le curé Thiers : « Les sauveurs 
d'Italie (ceux qui guérissent des piqûres des serpents) se 
disent parents de saint Paul et portent empreinte sur leur 
chair la figure d'un serpent, qu'ils veulent faire croire leur 

être naturelle, quoiqu'elle soit artificielle C'est pour 

cela qu'ils se vantent de ne pouvoir être blessés par les ser- 
pents, ni par les scorpions^ et de les manier sans danger... » 
En effet, saint Paul, à son passage à Malte, avait été piqué 
par une vipère sans en être incommodé. [Actes^ xxvni, 1-6. 
Cf., Evang. Si Marc, xvi, 18.) 

Les (( parents de sainte Catherine » portaient de même 
sur leurs corps l'empreinte d'une roue. « Ils assurent qu'ils 
ont apporté du ventre de leur mère cette figure, quoiqu'ils 
se la soient faite à eux-mêmes... Ils se vantent que le feu 
ne peut leur nuire, et qu'ils le peuvent manier sans se 
brûler. » En effet, on les voyait tenir en leurs mains des 
charbons ardents, plonger les bras dans l'huile bouillante, 
faire en un mot tous ces tours que les bateleurs forains 
pratiquent encore dans un champ de foire, mais comme un 
art tout à fait laïcisé. La roue de sainte Catherine, qui a 
été l'instrument de son martyre, est l'emblème avec lequel 
cette sainte était représentée. 

« On prétend que ceux qui sont de la race de saint Roch 
peuvent demeurer auprès des pestiférés, les gouverner, les 
servir, et quelquefois les guérir sans être affligés d'aucune 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 119 

maladie contagieuse. » En effet, saint Roch guérit de la 
peste et du choléra. 

« Ceux qui se disent de la race de saint Martin prétendent 
g-uérir du mal caduc, en observant les cérémonies sui- 
vantes... » Et le curé Thiers, auquel nous empruntons ces 
exemples ^ cite une famille du Vendômois qui passait pour 
avoir un don analogue : « Je n'ai jamais cru que ce que 
l'on attribue à ceux qui sont de la maison de Coutance, 
dans le Yendômois, fût véritable, sçavoir qu'ils g-uérissent 
les enfants de la maladie appelée le carreau en les tou- 
chant. J'ai toujours été persuadé, au contraire, que cette 
g-uérison étoit ou imag-inaire ou superstitieuse. » 

On voit par là que l'avènement et le règne du christia- 
nisme n'avaient pas changé la nature humaine et que la 
même façon de comprendre les causes et les effets dans la 
nature amenaient des croyances et des pratiques du même 
ordre. Que sont ces « parentages » de saint Paul, de sainte 
Catherine, de saint Hubert, etc., sinon le pendant de ces 
familles d'Asclêpiades grecs, qui guérissaient parce qu'ils 
descendaient d'Esculape, le dieu de la médecine ? 

§ 9. — LES COLPORTEURS DE SAINT-HUBERT 

Aujourd'hui les pèlerinages attendent les pèlerins. Il 
n'en était pas de même autrefois, surtout au moyen âge. 
Les pèlerinages sollicitaient les pèlerins, en envoyant dans 
tous les sens des colporteurs qui vendaient à bas prix des 
objets de piété, des images, plus tard des placards et des 
petits livres. C'était la « publicité » religieuse des temps 
passés : les colporteurs étaient comme les annonciers et les 
commis-voyageurs des miracles qui se faisaient et des ma- 
ladies qui se guérissaient à l'église du saint. 

Il est difficile aujourd'hui de se rendre compte de cet état 

1. Thiers, Traité des superstitions, t. I, liv. VI, ch. iv. 



120 CHAPITRE TROISIÈME 

de choses : des allusions isolées dans les anciens écrivains, 
ou les souvenirs des personnes qui ont vu circuler dans 
nos provinces les derniers représentants de cette industrie | 
sacrée, sont nos sources uniques de renseignements. Ainsi 
M. Bladé parlait récemment, en passant, des Se?ît-Jacai?'e 
de son pays (la Gascogne). « On nomme ainsi les marchands, 
chaque jour plus rares^ vêtus d'une houppelande semée de 
coquilles^ et porteurs d'un bourdon, qui courent les foires, 
en vendant des objets de piété. Ils disent venir de Saint- 
Jacques de Compostelle (de là leur nom) ; mais ils sont 
généralement Béarnais ^ » 

Le peuple appelait familièrement un Saint-Hubert le col- 
porteur ou le ménétrier qu'il voyait fréquenter les foires ou 
courir les grandes routes en se réclamant du saint qui guérit 
de la rage. En voit-on encore? nous en doutons ; mais on 
nous les a décrits avant qu'ils aient disparus. « Les méné- 
triers ambulants, disait M. Charles Nisard', qui chantent 
encore dans les foires le cantique de saint Hubert, portent 
son image et celle de la biche^ en cire, dans un tryptique, 
sur lequel on bénit des bagues et des chapelets par un 
simple attouchement. » Laisnel de la Salle donne plus de 
détails sur les Sai7it-Hubert, du Berry : 

On rencontre dans la plupart de nos foires et assemblées des 
charlatans que nous nommons saint Hubert ou Marchands de 
saint Hubert, qui promènent dans une petite boite l'image de 
saint, à laquelle ils font toucher des bagues, des chapelets bénits ij 
qui acquièrent à ce contact de grandes vertus préservatrices, " 
Lorsque vous êtes muni d'un pareil talisman et lors que vous savez 
par cœur la fameuse oraison de saint Hubert qui commence par 
ces mots : 

Grand saint Hubert, qu'êtez glorieux, 

Du fils de Guieu (Dieu) qu'êtez amoureux ; 

i. Bladé, Contes populaires de la Gascogne, t. I, p. 16. 
2. Histoire des limbes popidaires, 2« éd., t. II, p. 160. 



mu Of PiiiiUl iîl^i 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 121 

Que Guieu nous garde en ce moument 

Et de l'aspic et d'Ia sarpent, 

Du eh' ti chin et du loup maufait, 

(C'est-à-dire du chien enragé [litt. cliétif] et du loup méchant.) 
Etc., etc. 

Vous pouvez entreprendre, sans crainte d'encombre, les plus 
lointains voyages et braver les jaguars, les tigres et les boas de 
l'ancien et du nouveau monde *. 

Voici encore un témoignage analogue; il me vient de 
M. Henri Déliez, et il s'agit de Malmédy (près de Spa), 
petite ville wallonne englobée depuis 18 IS dans la Prusse 
Rhénane : 

•le me rappelle que dans mon jeune âge, il y a de cela une qua- 
rantaine d'années, il arrivait de temps à autre, en été surtout, des 
colporteurs venant de Saint- Hubert des Ardennes et qui circu- 
laient d'une maison à l'autre dans la ville et ses environs. Ces gens, 
ordinairement des vieillards en blouse bleue, étaient porteurs 
d'une case s'ouvrant à deux battants et contenant la représenta- 

1. Laisnel de la Salle, Croyances et Légendes du centre de la France, 
t. l p. 331. 

M. Ribault de Laugardière, dans son opuscule Lettres sur quelques 
prières populaires du Berry (Bourges, 1856), donne (p. 7) une variante 
complète de cette prière : 

Grand saint Hubert qu' êt"s glorieux, 

Du fils de Dieu qu' èt's amoureux. 

Que Dieu nous garde en ce moument 

Et de l'esprit de la serpent. 

Du chien fou, du loup enragé, 

Ni pig' (piège) qui peut pas s'approcher 

Ni de moi ni du ma compagnie, 

Pas pus que l'étoil' du ciel m'approche. 

Ne trouvant pas ce huitain assez, explicite, certaines personnes 
ajoutent une phrase en prose dans laquelle se rencontrent (est-ce par 
hasard?) deux rimes et quelque soupçon de mesure : 

Que 1' bon Dieu me garde — des chiens, des chats, — des loups, des 
rats, — et pis des p'tites bêles qu'y a dans les boissons, qu'a font 
pchiit !... 



122 CHAPITRE TROISIÈME 1 

tion de l'église et de l'autel de Saint-Hubert avec toute sorte d'ac- 
cessoires pour enjoliver la chose et la rendre plus intéressante 
aux femmes et aux enfants : petits cierges, bouquets, rubans, etc. 

Ils faisaient le commerce d'images, de chapelets, de bagues, de 
cornets, peut-être aussi de scapulaires, le tout bénit à Saint-Hu- 
bert et touché aux reliques. 

Ces petits objets se payaient quelques centimes et tout le monde 
en faisait l'acquisition. Les bagues étaient principalement pour les 
petites filles, tandis que les cornets (cors de chasse) en métal blanc 
ou jaune, étaient pour les petits garçons; on leur attachait le cor- 
net à la casquette, au bonnet ou au chapeau, ordinairement sur 
le côté. On croyait généralement que porter ces objets garantis- 
sait de la morsure des chiens enragés. 

Les colporteurs vendaient aussi de petites brochures contenant 
la vie et les miracles de Saint-Hubert. 

Depuis bien des années, depuis quarante ans peut-être, on ne 
voit plus venir ces colporteurs ; j'ignore pour quel motif ils ont 
cessé leur commerce. 

Sans doute, parmi ces marchands, il devait y avoir de la 
contrebande et tous ne venaient pas de Saint-Hubert d'Ar- 
denne. Les âmes simples ne leur demandaient pas toujours 
de produire leurs papiers. Pourtant ils devaient en avoir, 
car voici, d'après M. l'abbé Hallet (p. 148), « la teneur du 
certificat imprimé qu'on délivre à Saint-Hubert aux col- 
porteurs d'objets de dévotion, afin de donner aux fidèles 
l'assurance que les objets qu'on leur vend sont réellement 
bénits ». 

ÉGLISE DE SAINT-HUBERT. 

Je soussigné, aumônier de V Église de Saint-Hubert, certifie 
avoir bénit et touché de Tétole miraculeuse du glorieux saint 
HUBERT, Apôtre et Patron des Ardennes, bagues, croix, 

médailles, chapelets, etc. dont est porteur N. 

Saint-Hubert, le 18 

N. B. — Il arrive quelcjuefois que des colporteurs munis du présent 
certificat, en abusent pour vendre des objets qui n'ont point été bénits. 

Les personnes qui achètent doivent faire attention à la date du jour 
oîi le certificat a été déli\Té et ù la quantité des objets bénits, désignée 
par les mots : f/raiide quantité, heaucovp. plusieurs et quelques. 



SAINT HUBERT GUERISSEUR DE LA RAGE 123 

Ces colporteurs avaient, anciennement du moins, un 
placard imprimé qu'on leur donnait à Saint-Hubert, dont 
le curé Thiers (liv. V, ch. iv, et liv. VI, ch. iv) nous a con- 
servé des extraits. Il était intitulé : Sommaire des miracles 
continuels qui se font en l'Eglise ou Monastère de M. S. 
Hubert en Ardennes^ de tordre de S. Benoît, au diocèse de 
Liège, et des Grâces et Indulgences concédées à perpétuité 
par les souverains Pontifes de Ro7ne, à la confrérie dudit 
glorieux S. Hubert. Le curé Thiers nous dit que « les quê- 
teurs de la confrérie » (étaient-ils distincts des colporteurs?) 
distribuaient ces placards dans les paroisses. C'étaient en 
somme des prospectus destinés à amener des clients au 
saint et à son monastère. 

C'est qu'en effet, afin de se préserver de la rage, on 
porte dévotement sur soi des objets bénits et touchés à 
l'Etole miraculeuse de saint Hubert, comme des croix, des 
bagues, des chapelets, médailles, etc. \ Et M. l'abbé Hallet 
cite (p. 170) l'exemple de deux Pères Jésuites qui en Italie, 
en 1863, furent préservés des morsures d'un chien enragé, 
tandis que les personnes qui les précédaient et qui les sui- 
vaient furent mordues. « Les deux religieux attribuèrent 
cette préservation à l'anneau bénit de Saint-Hubert qu'ils 
portaient. Aussi a-t-on écrit de Rome à un Père, qui devait 
s'y rendre de Belgique, au mois de novembre, pour le prier 
d'apporter quelques douzaines d'anneaux et de médailles 
bénits au célèbre sanctuaire des Ardennes qui porte son 
nom^ et qui est si connu par les nombreuses guérisons 
dues à son intercession puissante. » 

Les objets de piété qui exprimaient le culte de saint 
Hubert étaient innombrables, et il s'en fabriquait non pas 
seulement en Belgique, à Namur, à Liège ou à Luxem- 
bourg, mais dans tous les pays qui connaissaient ce culte. 
Un numismatiste du Pas-de-Calais, M. Dancoisne, écrivait 
que sa collection en contient plus de quarante médailles 

1. Bertrand, op. cit., p. 190. 



124 CHAPITRE TROISIEME 

différentes, fabriquées dans la contrée pour cette dévotion^ 
Le commerce de tous ces objets en était fait par tous les 
marchands d'objets de dévotion, dans les fêtes, dans les 
foires, dans les marchés, mais surtout par les colporteurs 
spéciaux de Saint-Hubert. On les achetait moins par piété 
que par intérêt ; car porter une de ces amulettes équivalait 
à un brevet d'assurance contre la rage. 

Au pèlerinage de Sainte-Clotilde des Andelys, en Nor- 
mandie^ on vend encore, entre autres objets de piété, « des 
bagues de Saint-Hubert contre les morsures des chiens 
enragés' ». 

Le sujet est partout le même ou peu s'en faut : saint 
Hubert agenouillé devant le cerf miraculeux ; derrière lui;, 
son cheval; quelquefois près de lui, son chien ; en haut, un 
ange qui apporte une étole. Il y a les cors ou cornets : ce 
sont des images minuscules d'un cor de chasse, quelquefois 
pleines, plus souvent ajourées, oii la scène miraculeuse 
est représentée au centre. Il y a les sifflets : ce sont des 
sifflets de quelques centimètres auxquels sont attachés une 
banderole avec légende. Il y des bagues avec les mots : 
(( S. Hubert, priez pour îsous. » Il y a enfin des médailles de 
toutes les formes et de toutes les grandeurs, rondes, ovales, 
carrées, losangées, octogones, estampées ou bien à deux 
faces : d'un côté, la même scène de l'apparition ; de l'autre, 
tantôt le nom du saint, tantôt une invocation, tantôt l'image 
de l'étole, de la clef et du cornet, plus souvent encore une 
autre image de dévotion, le Calvaire d'Arras, ou Notre- 
Dame de Capulct, ou saint Marcou, ou saint Amable, etc. 
Cette double image avait pour objet ou bien d'associer une 
dévotion locale au culte plus général de saint Hubert (par 
exemple à Arras avec son calvaire, dans les médailles ] 

1. Plusieurs sont figurées dans les planches qui accompagnent son 
livre : Les médailles religieuses du Pas-de-Calais, Arras, 1880 (Extrait 
des Mémoires de l'Académie d'Arras). 

2. Boue (de Villiers), le Pèlerinage de la fontaine de sainte Clotilde 
aux Andelys, p. 16. 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 125 

frappées à Arras), ou bien de permettre aux personnes 
pieuses de réunir dans une même médaille deux de leurs 
dévotions préférées, ou encore de joindre un préservatif 
contre la rage à la dévotion d'un saint particulier. Tous 
ces objets étaient faits pour être portés, au cou ou aux 
vêtements, comme on le voit par les bélières ou attaches 
dont ils sont munis, ils sont la plupart en cuivre, en plomb, 
en étain ou dans de vulgaires alliages ; ils étaient de la 
sorte à la portée des bourses les plus pauvres ; ce n'est pas 
qu'on n'en fabriquât aussi en argent et en or; mais de tout 
temps les objets sacrés faits d'un métal précieux ont été de 
conservation difficile, et bien peu traversent les siècles 
sous la forme que leur a donnée la piété. Nous avons pu 
examiner des spécimens de ces différents objets dans le 
cabinet de M. Maxe-Werly, dont la belle collection de mé- 
dailles relig'ieuses a une véritable valeur scientifique ; 
nous y avons aussi remarqué la scène du miracle de saint 
Hubert sur un bouton de métal blanc, de trois centimètres 
de diamètre, et qui se portait sans doute au chapeau. Cet 
usage était fréquent au moyen âge, et Ton connaît la dévo- 
tion de Louis XI à cet égard. 

Nous ne croyons pas que le commerce de ces objets se 
fasse aujourd'hui ailleurs qu'à Saint-Hubert même ; mais 
aucun des pèlerins ne quitte le village sans en être ample- 
ment muni. M. l'abbé Hallet, qui consacre un chapitre à ce 
sujet (p. 166 et suiv.), ne manque pas de recommander de 
les porter avec respect et sans les mêler à des objets pro- 
fanes. Par exemple, « un petit cor ou cornet peut être atta- 
ché à la chaîne ou au cordon de la montre, pourvu qu'il n'y 
soit pas en compagnie d'un autre objet profane ». On 
fabrique en effet de jolis cors et de jolies clefs en argent 
propres à être portés en breloque. 

Les marchands de la ville de Saint-Hubert se montrent d'ail- 
leurs d'une extrême complaisance envers les pèlerins qui leur 
achètent des objets de piété, et ils ne manquent jamais d'ofh'ir 
leurs services pour porter à l'église les objets vendus;, à l'efTet de 



126 CHAPITRE TROISIÈME 

les faire bénir, et toucher à la Sainte-Étole. M. l'aumônier se prête 
toujours gracieusement et gratuitement à cette fonction, et remet 
dans le tronc de l'église les petites offrandes que les pèlerins ont 
la louable habitude de faire à cette occasion. Ces offrandes sont 
employées à l'entretien de l'église de Saint-Hubert, dont les 
ressources ordinaires seraient insuffisantes, si la piété des fidèles 
ne lui venait en aide. K 

Ce sont les mêmes objets que nous venons de décrire 
d'après d^ anciennes collections. Le type de la médaille a 
pourtant subi cette modification que Fange apportant 
l'étole a disparu du sommet du tableau. De plus, l'autre 
sujet figuré au revers est invariablement saint Roch, avec 
la légende : Sa{?ît Roch, préservez-nous du choléra^ ou 
simplement : Saint Roch, juriez pour nous. Nous étions 
étonné de ne pas trouver plus de variété et nous deman- 
dons au marchand s'il n'avait pas saint Hubert en com- 
pagnie d'un autre saint : « Non, monsieur, nous répondit- 
il avec emphase ; les deux vont ensemble; saint Hubert est 
pour la rage^ et saint Roch pour le choléra. » Les mêmes 
médailles se font aussi en argent et en or. « Il vient des 
pèlerins de partout, monsieur! De Belgique, du Luxem- 
bourg, d'Allemagne, de France, du Pas-de-Calais surtout; 
ceux-ci nous achètent des médailles, des cornets et des clefs 
en argent. Les Français sont les meilleurs pèlerins de 
tous ! » Et un peu après, le bonhomme, avec une humilité 
et une bonne foi qui arrêtaient le sourire, ajoutait : a Ah ! 
monsieur ! nous devons bien de la reconnaissance au grand 
saint Hubert, car c'est lui qui nous fait vivre ! » 



§ 10. — LES CLEFS ou CORNETS DE SALNT HUBERT. 

Le placard des « quêteurs de la Confrérie de Saint 
Hubert, » cité par le curé Thiers, dit entre autres choses : 

1. Hallet, p. 169. 



i 



SAL\T HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 127 

« Ne faut oublier les cors ou cornels de fer (qu'on appelle 
clefs de Saint- Hubert) bénits et touchés à la sainte Étole qui 
servent aux chiens et autres animaux qui sont marqués, 
d'un préservatif singulier et remède assuré contre le péril 
de rage et toutes mauvaises morsures, tant insérés qu'à 
insérer ; du moins s'il arrive qu'après avoir été marqués de 
cette clef, ils soient infectés de la rage, ils meurent paisi- 
blement sans faire aucun mal. » 

Il est assez curieux que cet instrument qu'on appelle 
clef oVi cornet n'ait la forme ni d'une clef ni d'un cor ou 
cornet : « C'est, nous dit M. Plallet, un fer en forme de 
cône, d'une longueur d'environ dix centimètres, terminé 
par une espèce de sceau qui représente un cornet^. « Cette 
image du cor, juste à l'extrémité avec laquelle on marque, 
explique le nom de cornet ; quant au nom de clef, il vient 
d'un emploi analogue de « clefs de saint Pierre, » dont nous 
parlerons plus loin, et du souvenir d'une clef donnée par 
saint Pierre à saint Hubert. 

Le cône ou la tige de cet instrument sert à le fixer dans 
un manche en bois ou en métal assez long pour qu'on 
puisse faire rougir au feu le cornet et s'en servir plus aisé- 
ment pour marquer les animaux. En recevant la clef des 
aumôniers de saint Hubert, on reçoit en même temps la 
manière de s'en servir. En voici le texte. Il est intéressant 
en ce qu'il nous montre la cautérisation appliquée sinon 
aux hommes, du moins aux animaux. 

Instruction sur l'usage des Cornets de fer, nommés ordinaire- 
ment Clefs de Saint-Hubert, qui sont bénits par des prières 
particulières, et ensuite touchés à VEiole de ce grand 
Saint. 

Iles qu'on s'aperçoit qu'un animal a été mordu ou infecté par 
un autre, il faut faire rougir le cornet ou clef au feu et l'impri- 

I. Hiillet, p. 171. — On le trouve figuré dans le Bull. Arch. de la 
Sor. Arch. de Tarn-H-Garûiine, t. VI (1878), pi. II, fig. 5. 



128 CHAPITRE TROISIÈME 

mer sur la plaie même, si cela se peut commodément, sinon sur 
le front jusqu'à la chair vive, et tenir ledit animal enfermé pen- 
dant neuf jours, afin que le venin ne puisse se dilater par quelque 
agitation immodérée. 

Les animaux sains seront aussi marqués au front, mais il ne 
sera pas nécessaire de les tenir enfermés. 

Cela fait, quelqu'un de la famille, soit pour un ou plusieurs 
bestiaux, commencera le même jour à réciter pendant neuf jours 
consécutifs, cinq Pater et Ave à l'honneur de Dieu, de sa glo- 
rieuse mère et de saint Hubert. Pendant tout ce temps, on don- 
nera tous les jours au dit animal, avant toute autre nourriture, un 
morceau de pain ou un peu d'avoine bénits par un prêtre^ à l'hon- 
neur de saint Hubert. 

La vertu merveilleuse de ces cornets pour les bestiaux est 
suffisamment constatée par l'expérience journalière, et quand 
même, malgré cette précaution, la rage se communiquerait à un tel 
animal, on voit qu'il crève sans nuire aux autres. 

Ce serait un abus, et ces clefs seraient profanées si l'on s'en 
servait pour marquer des hommes ou si on les imprimait sur 
du bois ou autre chose lorsqu'elles sont rougies au feu, puis- 
qu'elles ne sont bénites que pour marquer les animaux. 

Ce serait un abus de croire qu'elles sont profanées lors- 
qu'on les laisse tomber à terre, ou qu'on les touche avec la 
main. 

C'est un abus criminel de se servir des cornets ou clefs de 
saint Hubert pour gagner de l'argent, ou tout autre présent. La 
seule intention d'en recevoir rend ces cornets inutiles pour obtenir 
l'effet qu'on espère, et par conséquent, ils sont profanés. 

[Signé par M. V aumônier K 

Quel est le succès de ce traitement? M. l'abbé Hallet 
convient « qu'on en est venu se plaindre assez souvent, à 
Saint-Hubert, de ce que l'usage de la clef bénite n'avait 
produit aucun effet sur les animaux marqués. » Mais, 
ajoute-t-il, « la réponse à cette objection est facile. » Cela 

\. Hallet, p. 171. — On trouve plus loin, dans le même livre, p. 189, 
le texte de la « Prière à dire neuf jours de suite quand on marque 
quelque animal avec la clef de saint Hubert ». 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 129 

tient à ce qu'on n'a pas suivi les règles de l'Instruction, 
et il se trouve toujours quelque manquement ; ou bien 
celui qui a marqué a reçu de l'argent ; ou bien on s'est 
servi de la clef pour cautériser des hommes ; ou bien, le 
plus souvent, la clef a été profanée, d'une façon ou d'une 
autre... Il faut la faire bénir à nouveau et elle reprendra 
toute sa vertu . 

Dans le fait que l'on cautérise, autant que possible, la 
plaie même de l'animal, on voit un traitement d'ordre na- 
turel. En effet, le traitement naturel et le traitement surna- 
turel se confondent ici. Le traitement ne devient surnaturel 
que lorsqu'on se borne à marquer l'animal au front. « Ce 
n'est donc pas, dit M. l'abbé Bertrand, en vertu de la brû- 
lure que les animaux marqués sont rendus impuissants à 
nuire, et encore moins (comme les incrédules ont pré- 
tendu que c'était le cas chez les hommes), par la vertu de 
l'imagination calmée par la superstition '. » C'est donc bien 
la vertu miraculeuse de l'EtoIe qui s'opère ici; et M. l'abbé 
Bertrand ajoute : « Il est presque inouï qu'on ait vu un 
seul animal marqué de la clef de saint Hubert, tomber 
dans la rage... » On a vu qu'un des successeurs de M, l'abbé 
Bertrand, M. l'abbé Hallet, a été plus sincère, tout en ex- 
pliquant les raisons cachées de ces insuccès , raisons accep- 
tées sans la moindre idée de conteste et de doute par la foi 
des fidèles. 

Les théologiens n'ont pas toujours approuvé ce traite- 
ment. De Saintebeuve^ qui déjà condamnait comme 
« superstition » de « faire toucher les animaux par le 
prêtre avec un fer rouge pour la rage », trouve que c'est 
une profanation de leur donner du pain bénit : 

Il est permis de donner du pain bénit par le Prêtre aux hommes 
itlaqués de la rage ; la bénédiction dont l'Eglise se sert pour le 
win. prouve cela, ut omnes ex eo gustantes inde corporis et 
mimœ percipiant sanitatem. Et encore, ut sit omnibus su- 

1. Bertrand, p. 188. 

LA RAGE. 9 



130 CHAPITRE TROISIEME 

mentibus sains mentis et corporis, atque contra omnes morbos 
et universas inimicorum insidias tutamen. Je n'estime pas 
qu'il soit permis d'en donner à des bêtes enragées, ou mordues de 
quelques autres bêtes, ni d'en bénir exprès pour elles, étant une 
chose qui n'a jamais été faite ^ 

« Une chose qui n'a jamais été faite ...» dit le rigoriste de 
Saintebeuve. Mieux informé, il aurait appris qu'il existe 
toute une série de formules rituelles pour cette sorte de 
bénédiction. Nous les trouvons, par exemple, dans un re- ; 
cueil d'exorcismes, de bénédictions et de prières, publié 
à Cologne, en 1743, par le P. Vincent de Berg, franciscain, 
(( avec la permission de ses supérieurs ^ » Ces formules y, 
occupent huit pages (p. 73-81). Il y a d'abord la Benedictio\ 
Panis S. Huberti ; puis la Beiiedictio Aquse, Salis et Panis,\ 
contra morsum rabidi Canis tam pro hominibus quam] 
jumentis ; et enfin Alia Beiiedictio Panis et Aqiise contra 
morbiun rabidum. Le P. de Berg reproduit ensuite (en 
latin) les inslructions pour l'emploi des clefs et les règles 
de la neuvaine de la taille. 

De notre temps, Mgr Barbier de Montault, " prélat de la' 
maison de S. S. le Pape Pie IX ^), raisonnant sur la pra- 
tique de la clef, ne peut comprendre qu'il y ait profanation 
à se servir de la clef pour cautériser les hommes. 

Qu'on applique la clef sur un liornrne hydropliobe, en quoi aura- 
t-elle perdu de sa vertu ? Si elle est efficace pour les animaux ma- 
lades, à plus forte raison, ce me semble, devrait-elle opérer si 
un chrétien, chez qui l'hydrophobie a des conséquences autremel 
affreuses que sur une bête dépourvue de raison. Il est vrai qj 
ceux-ci ont, pour les préserver et les guérir, la Taille et le Répi 

En effet, car si la clef avait la même vertu pour il 
hommes que pour les animaux, on n'aurait plus besoin 

1. J. de SaiuLebeuve, op. cit., t. II, p. 40. 

2. Enchiiidiuin quadripartitum, P. Vincentii Von Berg, francisca^ 
conventualis, Coloniae, 1743, in-18. 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 131 

venir à Saint-Hubert demander la Taille et le Répit. Et que 
deviendrait le pèlerinage ? 

Que le prêtre qui fait trafic de cette clef commette une action 
plus ou moins blâmable, c'est possible, en vertu de ce principe que 
les choses saintes ne se vendent pas ; mais que la faute qu'il 
commet rejaillisse sur la clef elle-même qui demeure « inutile » 
et sur le fidèle dont la prière reste stérile, je ne puis l'admettre, 
car une telle conséquence serait en opposition avec toute la tra- 
dition ecclésiastique, qui ne donne pas une telle portée aux actes, 
même coupables, des ministres sacrés. Pourtant la brocliure est 
(( approuvée par Mgr l'Evèque de Namur. » 

Mgr Barbier de Montault ne pense pas que ces cas diri- 
mants aient pour utilité d'expliquer les cas d'insuccès dans 
l'application de la clef. 

11 faudrait avoir entre les mains la formule de bénédiction de 
ces clefs pour bien se rendre compte du but que se propose l'Église, 
si même l'Église y est pour quelque chose, car son intervention 
n'est certaine qu'autant que le Saint-Siège s'est prononcé sur la 
valeur liturgique des oraisons récitées en cette circonstance. 
M. Bertrand m'écrit à ce sujet, en réponse à ma demande : 

« La formule de bénédiction de la clef de saint Hubert doit 
venir des anciens abbés. Elle est contenue dans un rituel parti- 
culier à l'église de Saint-Hubert, manuscrit renfermant des 
formules tirées du rituel romain et d'autres formules dont l'au- 
teur est inconnu. Je ne crois pas que ce rituel soit formellement 
approuvé, mais les évêques de Liège et de Namur ont vu ce qui 
se pratique à l'église de Saint-Hubert et ils y consentent^. » 

Mgr Barbier de Montault avait demandé à son correspon- 
dant copie de ce rituel ; mais, tout moimgnore qu'il fût. on 
ne lui lit pas cette confidence, et il est forcé de dire : « Je 

I 1. Mgr Barbier de Montault, Le reliquaire de Lacour-Saint-Ficrrr 
(Tarn-et-Garonne) et les clefs de Saint-Ficrre et de Saint-Hubert, dans 
le Bull. Archéol. de la Soc. Archéol. de Tarn-et-Garonne, t. V (1878), 
p. 74-75. — Les italiques {consentent) sont dans le texte que nous 
reproduisons. 



132 CHAPITRE TROISIÈME 

n'ai pu obtenir, malgré mes instances, copie de cette for- 
mule de bénédiction qui m'eût intéressé à un haut degré. » 

Mgr Barbier de Montault pense que « la forme actuelle 
de la clef de saint Hubert doit être relativement moderne, 
et le cornet lui-même dépasse tout au plus la fin du moyen 
âge ». Et quant à Topinion qui voudrait faire du cor figuré 
à l'extrémité la représentation du sceau même du saint, il 
la réfute en quelques mots : « Mais il reste à démontrer 
que le disque, marqué d'un cornet, est fait à l'image du 
sceau de saint Hubert. Qu'il ait eu un sceau, je n'en doute 
pas ; que ce sceau ait représenté, comme meuble héral- 
dique ou autre, un cor de chasse, là est la question. Pour 
un évêque de ce temps^, il serait au moins singulier et 
inouï qu'en souvenir de sa vie mondaine, il eût gardé un 
signe aussi peu chrétien ! Les sceaux publiés par le com- 
mandeur de Rossi dans le Bulletin d'archéologie chrétienne 
ont une autre tournure et d'autres symboles *. » 

L'emploi des clefs de saint Hubert était assez fréquent en 
France et en Allemagne, mais il ne paraît pas qu'elles pro- 
vinssent toujours de Saint-Hubert d'Ardenne. On donnait 
le nom du saint de la rage à des clefs destinées à marquer 
les animaux ; cela est évident pour celles de ces clefs qui 
ont été décrites par les archéologues et qui ont bien la 
forme d'une clef, non d'un cône. Tel est le cas de la clef de 
saint Hubert à Oyré (Vienne), dont Mgr Barbier de Mon- 
tault a donné le dessin. Elle est conservée dans la chapelle 
de Saint-Hubert, à quatre kilomètres du bourg d'Oyré, et 
lieu de pèlerinage. « Chauffée à blanc, cette clef servait à 
cautériser les morsures de la rage dans la chapelle du pèle- 
rinage. » — Tel est aussi le cas d'une clef de saint Hubert 
qui est en usage dans la ville de Loudun, au diocèse de 
Poitiers. C'est dans l'église de Saint-Hilaire ; un petit autel 
est dédié au patron des chasseurs; le tableau de retable 
rappelle sa conversion, « Le sacristain de l'église était en 

1. Mgr Barbier de MontaulL, loc. cit., p. 70. 



I 



i SALXT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 133 

[possession de donner la clef de saint Hubert aux chiens, 

b'est-à-dire de la leur appliquer aa front, après l'avoir 

îhauffée jusqu'au rouget y> Loudun a même vu de notre 

|:emps une concurrence laïque au remède du sacristain. 

|( Un taillandier s'est avisé d'entrer en concurrence en s'at- 

î.ribuant le droit de marquer les chiens. 11 s'est donc fabri- 

jjué à lui-même une clef, et, pour cinquante centimes, il 

'applique à chaud chaque fois qu"il en est requis. » Pour 

le public, c'est toujours une « clef de saint Hubert », cl il 

i[)arait que les deux clefs, sacrée et profane, ont le même 

|uccès. — C'est encore une clef en forme de clef que l'on 

il trouvée à Arrières (Puy-de-Dôme). « Elle a été trouvée 

liûurée dans un vieux bâtiment, oii l'on pense qu'elle avait 

i té placée en 1793. Elle ne mesure pas moins de 0",46 de 

ongueur, sans doute afin de permettre d'approcher sans 

aneer des animaux mordus ^ » 

Nous avons vu citer d'autres clefs de saint Hubert, mais 

ans qu'on en dise la forme ; par exemple, dans le Berry % 

n Champagne *, en Bavière '\ 

A Grœningen en Franconie (Wurtemberg-), (le pays est 

ourlant protestant), il y a une clef de saint Hubert célèbre 

ans tout le pays ^ On ne dit pas qu'elle vienne de Saint- 

lubert d'Ardenne, car, d'après la légende locale, elle a 

ne origine miraculeuse. 11 y a longtemps, bien longtemps, 

n la trouva dans le creux d'un chêne avec un billet où 

lait écrit en lettres d'or la manière de s'en servir. Ce billet 

st perdu depuis longtemps, mais cela ne fait point de tort 

la clef; car, si on doutait de sa vertu, on serait regardé 

1. Mgr Barbier de iMontault, toc. cit., p. 125. 

2. Ambroise Tardieu, dans le Bulletin monumental, t. XLA'III (1882). 
.731. 

3. Laisnel de la Salle, Croy. et Lég. du Centre de la France, t. I, p. 332. 

4. Clef de Saint-Hubert au villagedeLa Saussotte, près de Villeneuve 
*^ube), signalée dans Salverte, Sciences occidtes, éd. de 1856, p. 326. 

5. Panzer, Beitrag zur deutschen Mythologie, t. II, p. 296. 

6. Alemannia, t. X (1882), p. 268 et suiv. 



I 



134 CHAPITRE TROISIÈME 

comme un impie et comme un ennemi de la religion. 
L'instrument a la forme d'une gouge. Il y a environ cin- 
quante ans, l'autorité civile voulut mettre fin à l'emploi de 
a la clef de saint Hubert » et elle demanda qu'on lui livrât 
la clef. On lui remit une fausse clef, faite sur le modèle dej 
la vraie. L'autorité s'aperçut de la fraude et emprisonna 
quelques jours plusieurs habitants de Grœningen ; mais 
rien n'y fit ; la clef resta cachée. Plus tard, après diverses 
aventures dont une assez comique (la clef était tombée 
dans le fumier), la clef reparut au jour et on recommença 
à s'en servir. On ne cautérise pas la morsure, mais on 
marque à la main gauche, au-dessous du pouce, Ja per- 
sonne mordue, et les assistants disent un Pater. C'est le 
forgeron qui fait l'opération et reçoit pour cela un bon 
pourboire. On vient, ou du moins on venait de loin à Grœ- 
ningen pour se faire marquer ; autrefois même on venait 
en chaise de poste chercher la clef à Grœningen pour mar- 
quer des hommes et des bestiaux. 

Dans une abbaye du Jura, à Rozières, on avait deux 
croix de fer avec lesquelles, de temps immémorial, sans 
que l'on connût l'origine de la coutume, on marquait bête)= 
et gens mordus. Il n'existe plus aujourd'hui aucun vestige 
de ce monastère ; mais le fait nous est conservé dans ur 
inventaire rédigé en 1714 par un prieur du couvent. le 
saint Denis est associé à saint Hubert. 

La manière de marquer soit personnes, soit animaux mordus 
est telle : On fait chauffer la croix... en sorte qu'elle soit tout* 
rouge ; après quoi le prêtre qui doit marquer prend une étole 
qu'il met à son col sur ses habits propres, prend le coin convenabl( 
et en touche et brûle assez légèrement l'endroit où la personne aurî 
été mordue et blessée en quelque part que ce soit (car si c'était ei 
quelques partie honteuse, comme au derrière, la modestie veu 
qu'on marque telle personne en quelque place et lieu écartés ci 
personne ne le voie). Le prêtre en marquant dit cette petite oraison 
per mérita S. Dionisii et S. Huberti sanette Dominus...Vom\ 
quoi le patient mordu fait son offrande à sa dévotion, et va dirt 



I 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 135 

devant l'autel de saint Denis cinq Pater et cinq Ave Maria ou 
autres prières. 

Si le prêtre marque des animaux, on leur bande les yeux pour 
ne pas les effaroucher ; il prend la croix simple qui n'a qu'un croi- 
son, il la fait bien chauffer et rougir pour en marquer et brûler 
non seulement le poil de la bête, mais même un peu la peau des 
bêtes mordues en disant l'oraison ci-dessus. Après quoi celui à 
qui appartiennent les bêtes fait son offrande et dira cinq Pater et 
cinq Ave Maria, à l'honneur des glorieux saint Denis et saint 
Hubert, 

Si des troupeaux de bêtes avaient été mordus tous ou une grande 
partie, un religieux va à leur village, pour marquer leurs bêtes 
l'une après l'autre, ainsi que je l'ai vu pratiquer céans, et ensuite 
la communauté ou les échevins donnent en offrande quelque chose 
pour l'église ou donnent pour dire quelques messes '. 

On a signalé encore d'autres « clefs de saint Hubert » do 
formes qui ne sont ni celles d'une clef ni même celle d'un 
cône. A Liège, c'était un anneau ; à Utrecht, une croix do 
fer ^ 



§ 11. — LA VÉRITABLE CLEF DE SAINT HUBERT 

II est vraisemblable que la clef en forme de cône (avec le 
signe du cor) a remplacé la clef en forme de clef à une 
époque relativement moderne, et de là lui est resté le nom 
de clef. Cette transformation s'est faite sans doute à l'époque 
011 a triomphé et fait irruption dans l'hagiographie la 
légende qui faisait du saint un chasseur. La clef dont on s'é- 
tait servi jusque-là devait être une clef de saint Pierre ; on 
verra plus loin que les clefs de saint Pierre ont en maint 
endroit le don de guérison et de préservation que nous 
avons trouvé aux clefs de saint Hubert. Justement saint 
Hubert avait reçu de saint Pierre une clef d'or. D'après la 

1. Académie des Sciences, etc., de Besançon, année 1880, p. 122. 

2. P. Le Brun, Hist. crit., etc., 2^ éd., t. I, p. 431. 



136 CHAPITRE TROISIÈME 

légende que nous avons rapportée plus haut, cette clef lui 
aurait été apportée du paradis par saint Pierre lui-même. 
D'après les écrivains qui rationalisent les légendes, c'est en 
sig-ne d'estime que l'évêque de Liège aurait reçu du Saint- 
Siège cette clef qui est encore conservée dans le trésor de 
l'église de Sainte-Croix à Liège. 

Le don le plus précieux, dit M. Demarteau, que faisait alors le 
pape aux rois ou aux grands évèques qu'il tenait à honorer d'une 
marque suprême d'estime,, était celui d'une clef- reliquaire , dans 
la poignée ouvragée de laquelle on renfermait un fragment des 
chaînes de saint Pierre. Saint Grégoire le Grand, par exemple, 
avait envoyé une dizaine de clefs de cette sorte au roi des Wisi- 
goths Récarède, au roi de France Childebert, au patriarche Anas- 
thase, à l'évêque Colombus, etc. Les papes Vitalien, saint Gré- 
goire III, saint Léon III, saint Grégoire VII l'imitèrent.... ^ 

Ce serait donc un cadeau analogue à celui de la Rose 
d'or que le pape envoie de temps à autre aux princesses de 
notre temps. 

Ces clefs sont originairement les clefs qui servaient à 
fermer les grilles ou cataractse de la confession^ de saint 
Pierre à Rome. On les donnait d'abord comme souvenir de 
pèlerinage à des personnes qui naturellement en fournis- 
saient d'autres ; plus tard, on en envoya en cadeau à de 
grands personnages, comme le dit M. Demarteau. Un pas- 
sage des lettres de saint Grégoire le Grand ^ nous apprend 
qu'on distribuait aussi de la limaille des chaînes de saint 
Pierre dans de petites clefs d'or. Des textes assez nombreux 
de cette époque parlent de clefs de saint Pierre, sans qu'on 

1. Demarteau, dissert, de 1877, p. 20 ; cf. dissert, de 1882, p. 10. — 
Voir aussi les passages des œuvres de Grégoire le Grand cités à la table 
des matières (s. v. Claves) du tome LXXVII de la Patrologie latine de 
Migne. 

2. La langue ecclésiastique donne le nom de confession à l'autel i 
élevé sur la tombe d'un martyr. 

3. Epist. I, vu, 26. — Cité par Mgr Barbier de Montault, loc. cit, 
p. 50. 



SATNT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 137 

puisse distinguer s'il s'agit de clefs de grandeur naturelle 
ou de clefs minuscules simplement emblématiques. « On 
avait donc foi (dit Mgr Barbier de Montault), en ces clefs qui 
provenaient de Rome, soit qu'elles eussent servi à ouvrir et 
à fermer la confession de saint Pierre, soit qu'elles eussent 
été faites à l'imitation de celles-ci et remplies de limaille. 
Des unes et des autres se dégageait une vertu secrète qui 
motivait la confiance et augmentait la dévotion. » 

La clef conservée à l'église de Sainte-Croix de Liège 

comme ayant appartenu à saint Hubert et qui donne une 

! base matérielle à la légende, n'est ni une clef minuscule ni 

une clef d'or. Aussi, au xvn" siècle, le R. P. Roberti, un 

des historiens de saint Hubert, ne crut-il pas à son authen- 

i ticité : elle était « d'une matière et d'un travail trop gros- 

\ siers pour croire qu'elle fût la même donnée à saint Hubert 

par le prince des apôtres ». Et le P. RoberLi pensait que 

la véritable clef ayant disparu pendant les guerres ou les 

pillages, on l'aurait remplacée par celle que l'on montre 

■aujourd'hui. Les écrivains modernes sont d'un autre avis : 

" ils pensent, il est vrai, que la clef provient, non de saint 

Pierre, mais d'un successeur de saint Pierre, c'est-à-dire 

de '( Pierre vivant en ses successeurs ». D'après M. Demar- 

teau, « les archéologues n'hésitent pas à lui reconnaître le 

caractère de l'art du temps ». M. Demarteau en donne une 

image dans sa dissertation de 1877 ^ 

1. M. Demarteau la décrit ainsi : « La clef de Saint-Hubert offre, de 
l'extrémité du manche à l'extrémité du panneton, une longueur de 
37 centimètres. Son manche, creux et de forme ovale, en mesure un peu 
plus de 8 de diamètre ; il est divisé, au milieu, par une bande horizon- 
laie qui en fait le tour et qui se trouve elle-même coupée verticalement 
oor quatre autres bandes allant de l'anneau supérieur àla naissance delà 

ij-e. Des huit compartiments ainsi formés, les quatre d'en haut repré- 
-'■ntent chacun saint Pierre un livre à la main ; les quatre d'en bas, la 
Majesté de Dieu ; sur les bandes, des figures d'animaux et de plantes, 

e tout grossièrement ajouré. Dans l'intérieur est enfermé un fragment 
mobile des chaînes du premier pape, parcelle de quatre millimètres ; on 
ne connaît plus que celle-là dans une clef de cette sorte. Le manche 



138 CHAPITRE TROISIÈME 

Les petites clefs d'argent qu'on vend aux pieux pèlerins 
à Saint-Hubert d'Ardenne et qui sont faites pour être por- 
tées en breloques, ont aussi la forme de véritables clefs. On 
peut donc conclure avec Mgr Barbier de Montault : « La clef 
de saint Hubert dérive directement de celle de saint Pierre. 
A l'origine, le nom dut être le même, comme l'effet est 
identique, mais il changea par suite de la dévotion popu- 
laire qui, oubliant cette même provenance, ne songea plus 
qu'au saint qu'elle venait prier sur sa tombe *. « C'est sans 
doute une clef en forme de clef que le cône en fer a rem- 
placé à une époque inconnue de nous ; peut-être aussi ce 
cône était-il un instrument de cautérisation inventé par un 
praticien anonyme; car si on ignore à quelle époque la cau- 
térisation au fer rouge a été appliquée aux morsures, cette 
époque est certainement le moyen âge. Le cornet terminal 
était alors une garantie d'authenticité, une marque de pro- 
venance : il témoignait que le fer provenait de saint Hubert 
et possédait une vertu surnaturelle, grâce à l'intercession 
spéciale de saint Hubert, patron des chasseurs. 

§ 12. — EXCOMMUNICATION DES ENNEMIS DE SAINT HUBERT 
ET DE SON MONASTÈRE. 

Malgré le respect dont les âges de foi entouraient saint 
Hubert, son couvent et son intercession, on jugeait utile 
d'ajouter à son autorité par les pénalités morales dont dis-i 
pose l'Eglise. Et quand il s'agissait de redevances et ren^ 

seul accuse par sa matière, par sa couleur jaune vif due à l'alliage du 
laiton, et par son style de décadence , le siècle de saint Hubert ; la tige 
et le panneton, en cuivre pur, appartiennent à des réparations postéJ 
rieures ; le caractère du crucifix placé au haut de cette tige, comme 
celui des figurines de la Vierge et de saint Jean derrière ce crucifix 
autorisent à reporter la restauration de cette partie au xm^ siècle; 1( 
panneton semble avoir été renouvelé à une date encore plus rapproché 
de nous. » 

1. Mgr Barbier de Montault, loc. cit., p. 67, 



SAINT HUBERT GUERISSEUR DE LA RAGE 139 

tes, les couvents ne négligeaient pas d'ajouter les sanctions 
spirituelles aux sanctions temporelles. L'auteur de l'an- 
cienne Vie que nous avons déjà citée, a (p. 32 et suiv.) un 
chapitre intitulé : Qu'il est dangereux d'offenser saint Hu- 
bert et ce qui lui ap'partient. Il cite à ce propos l'excommu- 
nication « qu'un Doyen de Bastogne fulmine tous les ans et 
solennellement en présence d'un grand concours de peu- 
ples qui se rendent processionnellement le premier Diman- 
che de juillet en l'Eglise du Saint ». En voici les termes : 

Par l'autorité du Saint Siège apostolique et en vertu des an- 
ciennes grâces, privilèges et concessions octroyées à l'Eglise et 
Monastère de Monsieur saint Hubert en Ardenne, Nous excom- 
munions et dénonçons pour excommuniez tous ceux qui donnent 
emipèchement et molestent à tous bons pèlerins venant en l'Eglise 
de Monsieur saint Hubert pour y faire leurs dévotions et y appor- 
ter leurs offrandes. 

De même autorité Nous excommunions tous ceux qui font 
trouble et violence aux bons marchands qui viennent aux foires 
et marchés de ce lieu de saint Hubert ; car tels perturbateurs du 
repos public empêchent quantes et quantes le trafic, commerce et 
commoditéz nécessaires à ce dévot lieu. 

En après Nous excommunions et déclarons excommuniez 
tous ceux et celles qui font fraude au payement des dîmes, cens, 
rentes, revenus, offrandes, fromages de Croix, ban-Croix, ou quel- 
conques autres redevances de ce dévot lieu et Monastère de 
Monsieur saint Hubert. 

Et généralement tous ceux et celles qui ne s'acquittent selon 
Dieu et conscience du payement de toutes et chacune telles rede- 
vabletez, soient-elles d'obhgation ancienne, ou par vœu nouveau 
et particulier. 

Tous et chacun desquels défraudateurs Nous excommunions, 
comme sacrilègues de choses saintes ; les déclarons privez des Sa- 
crifices, suffrages, prières et bienfaits qui se font en l'Eglise de 
Dieu par tout le monde universel, et par spécial en l'Eglise et 
Monastère de Monsieur saint Hubert. 

Lesquels excommuniez étant ôtez de la main de Dieu, Com- 
munion des Saints et conversation des fidèles, sont livrez en la 



140 CHAPITRE TROISIEME 

main du diable et communion des reprouvez, en damnation per- 
pétuelle, tant et si longuement, que contrits et repentants ils ayent 
satisfait et prêté restitution. 

En ce signe d'anatheme et malédiction, Nous prononçons 
avec le prophète David : Sicut finit cera a facie ignis, sic pe- 
reant peccatores a facie Dei, amen, amen, amen. C'est à dire : 
Tout comme la cire s'écoule en la présence du feu : que les 
pécheurs peiHssent de même devant la face de Dieu, ainsi soit-il, 
ainsi soit-il, ainsi soit-il. A quoi si Ion ajoute ce texte du Bil- 
let envoyé du Ciel : Hic locus a Deo electus ad sahitem anima- 
rum multarum : terra sancta est valde magnificanda, servo- 
rumque Dei patrimonium quod augebitur, et a Potestatibus 
protegetur ; varie tamen tribulabitur ; qui vero hune locum 
vexaverit, sic in radice marcescat ut in ramis non florescat, aut 
ultrices ultionis leternsR pœnas sustineat. C'est à dire : Ce lieu 
choisi de Dieu pour le salut de beaucoup d'âmes, est une terre 
sainte, laquelle deDiendra fort célèbre, c'est le patrimoine des 
serviteurs de Dieu, qui sera dans la suite beaucoup augmenté 
et protégé par les Puissances ; souffrira néanmoins plusieurs 
tribulations ; mais que celui qui molestera ce lieu, sèche tel- 
lement dans sa racine que les branches ne produisent pas de 
fleurs ou qu'il ressente la vengeance des pjeines éternelles. 

Ensuite duquel le Monastère de saint Hubert a été fondé, on y 
remarquera un autre fondement de se persuader que l'on ne le 
moleste pas impunément et que tant de châtiments visibles arrivez 
en divers temps à des personnes même de la première qualité qui 
avoient fait tort audit Monastère où à ses dépendances en justifient 
la vérité. Mais ce ne sont pas les châtiments que l'on doit recher- 
cher auprès des saints : il faut les invoquer dans les nécessitez, et 
tâcher de se rendre digne des effets de leur intercession en imitant 
leurs vertus pour jouir un jour de leur heureuse compagnie. 

Ainsi-soit-il. 

On remarquera dans ce texte la mention du « billet envoyé 
directement du ciel en manière de brevet au Monastère de 
Monsieur saint Hubert^;. C'est le billet trouvé par Plectrade 
et expliqué par Bérégise (voir plus haut, p. S2). Ce billet 
n'est-il pas une de ces fictions monastiques imaginées pour 



I 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE L.\ RAGE iU 

augmenter l'autorité d'une abbaye ou d'une église ? Il s'en 
rencontre sans doute d'analogues dans l'histoire du moyen 
âçe. 



§ 13. — LA CONFRÉRIE DE SAIXT- HUBERT. 



« Les moyens recommandé:, à la piété des fidèles, dit 
M. Hallet, pour obtenir la préservation de la rag-e, sont : 
1° l'entrée dans la confrérie de Saint-Hnbert ; 2° l'usage des 
objets bénis. Nous avons vu le second, disons quelques 
mots du premier. 

Cette confrérie est ancienne et elle a été enrichie de privi- 
lèges et d'indulg-encespar plusieurs papes. Mais elle devait 
sans doute sa vogue moins à ses privilèges qu'à la faveur 
de préserver ses membres de la rage. On s'y affiliait par 
familles et par paroisses et celles-ci, pour se mettre sous la 
protection du saint et avoir part aux prières des religieux, 
s'engageaient à payer une rente à Saint-Hubert. « De là 
est venue l'expression encore usitée se faille ar renier, qui 
signifie aujourd'hui : se faire inscrire dans la confrérie de 
Saint-Hubert \ » Et M. l'abbé Hallet dit : «Les anciens re- 
gistres conservés à la Trésorerie, font foi que l'on n'inscri- 
vait pas seulement les familles, mais aussi les paroisses et 
les communautés religieuses. Il est bien à désirer que l'on 
revienne à ce louable usage que la Révolution française a 
fait disparaître -. » L'inscription pour une famille entière, — 
et elle garde son efficacité même après la mort du chef de 
la famille, — ne consiste plus aujourd'hui nécessairement 
en une rente annuelle ; elle coûte « la modique somme de 
trois francs » une fois payée. On peut l'envoyer par la poste 
à M. l'aumônier de Saint-Hubert 



1. Bertrand, p. 68. 

2. Hallet, p. 163. 



142 CHAPITRE TROISIEME 



§ 14. — LE PÈLERINAGE DE SAINT-HUBERT 

Outre les pèlerinages individuels pour obtenir la Taille 
ou le Répit, il y a les pèlerinages collectifs entrepris dans j| 
un simple but d'édification par les fidèles de telle ou telle 
paroisse. Ces pèlerinages ont lieu dans le courant de l'été 
et chaque mois en voit arriver plusieurs. Pour qu'ils s'es- 
pacent régulièrement et s'accomplissent sans cohue ni 
presse, les curés des paroisses qui doivent pèleriner s'en- 
tendent avec celui de Saint-Hubert. On combine d'ordi- 
naire le voyage de plusieurs paroisses, de façon à former 
un nombre de d.oOO à 2,000 pèlerins et obtenir des trains 
spéciaux de l'administration des chemins de fer. Ces pèle- 
rinages se ressemblent sans doute tous : il nous suffira de 
décrire celui auquel nous avons assisté. 

Il est neuf heures du matin : quelques voitures chargées 
dedans et dessus débarquent leurs voyageurs sur la place. 
Ce sont, parmi les pèlerins, ceux que leur état de santé ou 
leur fatigue a empêchés de faire à pied le trajet depuis la 
station de Poix (il y a 7 kilomètres). Bientôt après, un cor- 
tège se prépare à Saint-Hubert : en tête, le suisse en uni- 
forme flambant de rouge; six prêtres en surplis, puis une 
fanfare, composée d'une trentaine de cuivres. On va, à 
l'entrée de la ville, recevoir la procession des pèlerins, qui 
arrivent groupés par paroisses et leur curé en tête. Des 
écriteaux portés au bout de perches indiquent les noms des 
paroisses : c'est une revue de la Belgique catholique. On 
se rend processionnellement à l'église (l'église abbatiale)- 
Là, un prêtre monte en chaire et souhaite la bienvenue 
aux pèlerins : « Si saint Hubert accorde ses bienfaits à 
ceux qui ne font que quelques pas pour venir le prier dans 
son sanctuaire, que sera-ce donc de vous, qui venez de 
loin? Ah ! certes, vous obtiendrez de grandes grâces et de 
grandes bénédictions après un voyage long et dispendieux' 



p 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 143 



Mais vous êtes fatigués; vous allez vous disperser pour 
prendre quelques rafraîchissements; nous nous retrouve- 
rons tout à l'heure à la grand'messe. Vous vous procurerez 
des objets de piété que nous vous bénirons. S'il y en a 
parmi vous qui veulent s'approcher de la sainte table, ils 
peuvent recevoir la communion dans cette chapelle... » 

La grand'messe se dit avec les éclats intermittents de la 
fanfare. Des âmes délicatement pieuses pourraient préférer 
une musique plus discrète et des morceaux plus doux : 
une marche guerrière au moment de l'élévation nous paraît 
dire peu de chose à l'âme. Mais ce que le populaire appré- 
cie dans la musique, c'est le bruit, c'est l'excitation et 
l'étourdissement de ses nerfs auditifs; une fanfare est le 
fil-en-quatre de la musique : c'est ce qu'il faut à son g-oût. 
« Il y a un âge^ dit quelque part VeuilloL [Çà et Là,, 
liv. XYI), oii le bruit plaît plus que la musique, et l'acidité 
des fruits verts plus que la saveur des fruits mûrs. » Le 
peuple, qui est un enfant, est toujours à cet âg-e. 

Le sermon est naturellement en l'honneur de saint 
Hubert, et l'orateur termine en tirant la moralité de la 
célèbre conversion devant le cerf miraculeux : « Ce doit 
être là notre modèle.,. Sans doute, nous sommes déjà des 
chrétiens, mais que n'avons-nous pas encore à faire pour 
remplir nos devoirs de chrétien? Convertissons-nous, mon- 
trons-nous chrétiens dans notre vie et dans nos actes... » 
Puis, levant les bras au ciel, l'orateur termine par une 
prosopopée éloquente au saint, et à ce moment les pèlerins 
ont dû certainement sentir saint Hubert planer au-dessus 
de leurs têtes : « Grand saint Hubert, voyez cette foule de 
pèlerins... Protég-ez-les ! exaucez-les dans leurs prières, 
non pas seulement pour leur bien spirituel, mais aussi 
pour leur bien temporel! Soyez leur interprète et leur 
intercesseur!,. Grand saint Hubert, laissez-vous toucher 
par nos incessantes prières; permettez que nous retrou- 
vions un jour vos restes g-lorieux ! Ils sont ici. nous 
le savons; guidez une main chrélicrmo vers l'endroit 



144 CHAPITRE TROISIÈME 

secrel... Ah! ce jour-là, nous organiserons un grand pèleri- 
nage... » 

La messe est finie, la foule se disperse, il faut déjeuner, 
car la nourriture spirituelle ne suffit pas à sustenter le 
corps. Mais c'est un pèlerinage sérieux, un pèlerinage do 
croyants sur lesquels la religion exerce un empire moral; 
ils sont venus pour le saint sous la conduite de leurs curés 
et non pour une fête profane : ce n'est pas chez eux qu'on 
trouverait dos excès d'intempérance comme parfois aux 
pardons de la Basse-Bretagne. L'après-midi, après le dé- 
jeuner et avant le départ, l'église est encore remplie de 
pieux visiteurs. Tout à coup un grand mouvement se fait. 
Quelques hommes se fraient avec peine un passage à tra- 
vers la foule : ils portent un homme garrotté. — Qu'est 
cela? — C'est un homme qui a l'esprit troublé ; on va lui 
lire l'évangile de saint Hubert. — On le porte dans la sa- 
cristie ; quelque temps après , on voit le fou sortir de 
l'église au bras de ses amis, muet, étonné, le regard 
étrange. La cérémonie dont il a été l'objet a produit son 
impression sur une âme restée croyante jusque dans les 
ténèbres de la folie. L'exorcisme a amené quelque calme. 

A partir de trois heures, les pèlerins commencent à 
s'acheminer vers Poix, oii leurs trains spéciaux les atten- 
dent. A cinq heures, la ville de Saint-Hubert est vide. Les 
pèlerins étaient passés I Avec les facilités que donnent les 
chemins de fer, un pèlerinage peut se faire aujourd'hui en 
un jour, et le chemin du ciel est bien aplani. 

Autrefois une confrérie de Liège partait, les jours de la 
Pentecôte, à cinq heures du matin, de l'église de Sainte- 
Croix à Liège, pour les Ardennes. « Les deux maîtres et 
les autres officiers (disait le règlement de la confrérie) 
devront faire le voyage à leurs frais; ils empêcheront les 
désordres, crieries, clameurs et friponneries; ils auront 
soin qu'on se comporte chrétiennement en un pèlerinage 
si important... Les maîtres auront soin de faire la quête 
dans la ville et parmi les pays pour faire une offrande au 



SAL\T HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 145 

grand saint Hubert, aux Ardennes ^ Celte procession en 
pèlerinag-e à saint Hubert a été interdite en 1783 par 
Joseph H. Mais le peuple restait fidèle à ses vieilles dé- 
votions; aussi, nous dit le même écrivain, M. Hock, « en 
1793, quand les apôtres de la Raison déclaraient qu'ils ne 
croyaient ni à Dieu ni au diable, les gens du peuple les 
laissaient dire; mais quand ils s'en prirent à saint Hubert, 
on faillit leur faire un mauvais parti. » 



^14. LA FÈTlî DE SAINT HUBliRT ET LA MESSE DES CHIENS. 

La fête de saint Hubert — c'est le 3 novembre — est 
depuis longtemps la fête des chasseurs des Ardennes. La 
vie du saint, qui date du xi^ siècle, nous montre déjà les 
chasseurs ardennais apportant au saint, comme prémices, 
la chasse de leur premier jour, et lui offrant plus tard la 
dixième partie du gibier qu'ils ont pris ^ De pieuses his- 
toires de miracles rappelaient à leur devoir envers le saint 
les chasseurs qui eussent été tentés de l'oublier. Deux chas- 
seurs avaient fait vœu de lui offrir le premier animal qu'ils 
prendraient. « Presque aussitôt leurs chiens lançaient un 
ïanglier d'une taille énorme. Après quelques-unes des 
"uses habituelles à ses pareils, le sanglier conduisit la 
Tieute auprès du monastère et s'arrêta comme s'il avait 
/oulu se livrer volontairement. Le chef des veneurs, émer- 
veillé de la grosseur de l'animal, au lieu d'exécuter la pro- 
uesse qui avait été faite de l'offrir à saint Hubert^, donna à 
laute voix Tordre de l'emporter. On vit alors le sanglier, 
:orame s'il avait été indigné d'être soustrait à sa pieuse 
Icstination, se relever, passer entre les chiens, et dispa- 
aîlre aux yeux des chasseurs confus ''. » 

' 1. A. Hock, Œuvres complètes, t. III (Croyances et remèdes popu- 
[aires du pays de Liège), p. 147. 

2. Voir plus haut, p. 41 . 

3. Mabillon, Acla SS. ord. S. Benedicti, iv; siècle, Pe partie, p. 30!. 

I.A r.AGE. 10 



l-i6 CHAPITRE TROISIEME 

Le 3 novembre n'est plus une fèto de chasse à Sainl- 
Hubert-d'Ardenne, ce n'est plus qu'une fête de dévotion. 
A peine y a-t-il plus de monde qu'à l'ordinaire pour suivre 
la procession qui se fait ce jour-là. Mais encore dans le cou- 
rant de ce siècle, quand le roi Léopold I''' allait à son châ- 
teau d'Ardenne fêter la Saint-Hubert, la bénédiction solen- 
nelle de la chasse avait encore lieu à l'église de Saint- 
Hubert- d'Ardenne. On a conservé le souvenir des 
anciennes fêtes : 

A Saint Hubert, la belle église du saint patron des chasseui> 
était autrefois un véritable rendez-vous des chasseurs de tous le: 
pays. Dès trois heures du matin, les trompes sonnaient le réveil e 
à l'instant chasseurs et piqueurs , gardes et braconniers se mettaien 
en route avec leurs chiens pour assister à la messe solennelle qii 
se célébrait aux flambeaux. Les trompes sonnaient lors de la con- 
sécration et pendant la bénédiction que le prêtre donnait après 1; 
messe, à la porte de l'Église, aux seigneurs, châtelains en grauf 
costume , aux dames en toilette de Diane chasseresse, aux piqueurs 
à toute la haute et petite vénerie jusqu'aux chiens. Puis le plu 
jeune chasseur faisait la quête, à laquelle ordinairement ui 
nid de grives placé dans le pavillon de sa trompe lui servait dt 
plateau. La quête faite, tous s'empressaient d'entrer en chasse *. 

Cette invocation à saint Hubert, en cette circonstance 
rappelle le sacrifice à Diane avant la chasse, scène qui s( 
trouve représentée avec une des plus belles mosaïque 
gallo-romaines de France, celle de Lillebonne, en Nor 
mandie ^ 

Nous savons par les écrivains grecs que les Gauloij 
étaient de grands chasseurs et des dévots de la chasse 

1. Reinsberg-Diiringsfeld, Traditions et légendes de la Belgique, t. Ij 
p. 253. 

2. La mosaïque de Lillebonne a été reproduite en deux endroitÈS 
1° dans les Mém. de la Soc. des Ant. de Nonnandie, t. XXVIII (1873| 
avec un art' de de M. Ctiàtel ; 2° dans la Gazette Archéologique de 188S| 
article de M. Babelon. — M. l'abbé Cochet en avait précédemmei| 
parlé dans la Revue Archéologique, nouv. sér., t. XXI. p. 332-338, -jj^ 
Cette mosaïque se trouve aujourd'hui au musée de Rouen. 



I SAL\T HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 147 

Arrien, qui dans son Cijnégétique, parle souvent des usages 
de chasse des Gaulois et vante les qualités de leurs chiens 
de chasse, donne de curieux détails à cet ésard : 

Il y a des Gaulois qui ont usage d'oflVir chaque année un sa- 
crilice à Diane. 11 y en a d'autres qui organisent une cagnotte : 
pour un lièvre, on y met deux oboles, pour un renard, une 
drachme (car c'est un animal malfaisant et dangereux pour les 
lièvres, et on paie pour lui comme pour un ennemi tué), pour un 
chevreuil, quatre drachmes (car c'est une hète plus grande et elle 
fait plus d'honneur à celui qui l'a prise). Quand l'année est finie 
et qu'arrive l'anniversaire de Diane, on ouvre la tirelire et avec 
l'argent on achète une victime : les uns un mouton, les autres une 
chèvre, quelques-uns même un veau, quand il y a assez d'argent 
pour cela. Alors, après avoir accompli la cérémonie religieuse et 
avoir offert à Diane chasseresse la première des victimes, les chas- ' 
îBurs se réunissent dans un banquet, eux et leurs chiens, et ils 
mettent ce jour- là des colliers de fleurs à leurs chiens ^ 

Arrien ajoute que lui et ses amis suivent l'usage des chas- 

leurs gaulois, car rien ne peut réussir aux hommes sans 

'appui des dieux. « Aussi, ajoute-t-il, ceux qui s'adonnent 

. la chasse ne doivent nég^liger Diane chasseresse, pas plus 

lu'Apollon et Pan, et les Nymphes, et Mercure qui règne 

l veille sur les chemins, et aussi toutes les divinités des 

lontag-nes ; car si on ne s'acquitte pas de ces dévotions, on 

e peut espérer bonne chance : les chiens se blessent, les 

jhevauxsont fourbus etles chasseurs reviennentbredouille. » 

j.énophon, dans son Traité sur la chasse (VI, 11), parle 

iussi des prières qu'on adresse à Apollon et à Diane et de 

'usage de leur offrir les prémices de la chasse. 

L'Ardenne connaissait certainement une fête de ce genre 

jur l'inauguration de la chasse, et cette fête, en l'honneur 

j Diane — ou de Dianus — est celle-là même qui, 

-; lArdenne, s'est répandue dans les pays voisins, sous 

nom de « Messe de Saint-Hubert, » ou encore d'un nom 

1. Arriijii. Cjjneij., ch xxx;iii. 



148 , CHAPITRE TROISIEME 

plus populaire : « Messe des chiens. » La «Messe des chiens « 
de Chantilly est restée célèhre : 

La chapelle était parée comme aux grands jours ; des fleurs 
étaient répandues sur les saiates dalles ; des fleurs jonchaient le 
chenil du château. Le plus vieux gentilhomme, monté sur le plus 
vieux cheval, suivi du plus vieux chien, accompagné du plus vieux 
piqueur, ouvrait la marche des chiens se rendant à la messe. 

Venaient d'abord les grands dignitaires du chenil, le Lan et l'ar- 
rière ban des bull-dogs d'Allemagne, à la tête ronde, aux oreilles 
coupées, au collier hérissé de pointes de fer ; 

Suivaient les grands lévriers à poil ras, aux jambes nerveuses, 
au ventre avalé, au museau de fouine ; 

Puis toutes les variétés de lévriers : à poil long ; métis d'épa- . 
gneuls ; charnaigres, qui bondissent ; harpes, sans ventre ; lévriers il 
nobles, aux râbles larges ; lévriers œuvres, au palais noir, etc ; 

En sixième ordre, la députation des braques, grande gravité 
d'oreilles ; 

Puis les limiers, puis les bassets, la terreur des blaireaux, et qui 
répondent au cri de : « Coule, coule, basset ! » 

Après se pressaient les chiens courants de race royale, ou | 
chiens français ; fi 

Puis les baubis, bigles, chiens trouveurs, batteurs, babillants, 
corneaux, clabauds, chiens de tète et d'entreprise ; 

Enfin, la populace des chiens. 

Introduits dans le même ordre au centre de la chapelle, on les , 
rangeait devant le tableau de saint Hubert, et la messe commen- ; 
çait. 

Piien n'était omis dans la liturgie et, la sainte cérémonie ter- ■ 
minée, l'aumônier montait en chaire et prononçait un panégyrique 
du grand saint de la chasse. 

On priait le ciel d'éloigner des chiens les maladies, les morsures 
des serpents, les piqûres des plantes vénéneuses, les blessures du 
sanglier, et surtout de les préserver de la rage ' . 

Cette messe solennelle était celle de la fête de saint 
Hubert. Mais on pouvait, à d'autres époques de l'année, 

1. Bulletin de la Société prolectrice des animaux, t. X, 1864, p. 358, 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 149 

faire dire des messes spéciales pour les chiens. Voici deux 
passages des comptes de la vénerie du roi Charles VI, qui 
montrent que c'était chose ordinaire au moyen âge : 

A Robijin Rafl'on pour argent à lui payé et baillé dont il a fait 
chanter une messe pour lesdits chiens limiers et lévriers devant 
saint Mesmin. Et pour faire offrende de cire et d'argents pour les- 
dits chiens, pour double de mal de rage, le 28 de novembre 1390, 
20 s. p. (20 sous payés). 

Et l'année suivante : 

Au même... pour avoir mené tous lesdits chiens estant audit 
séjour, en pèlerinage à saint Memet et illec avoir fait chanter une 
messe pour lesdits chiens, avances pour offrir chandelles devant 
ledit saint, pour doubte de mal de rage, le 22" jour de mars 1391, 
20s. p.'. 

La « Messe des chiens » n'est pas pour nous surprendre, 
lorsqu'en de nombreux endroits on célébrait, le 17 jan- 
vier, la « Messe des cochons, » en l'honneur de saint An- 
toine. « On représente saint Antoine avec un cochon, dit 
Molanus, pour que le peuple sache que ces animaux sont 
préservés de tout mal par l'intercession du sainte). Ainsi 
on invoquait « le grand saint Antoine » en châtrant les 
chevaux, les ânes et les porcs. Le rite du 17 janvier se pra- 
tiquait à Rome même. Cela se passait à l'église de Saint- 
Antoine-iVbbé (ancien chapitre de couvent supprimé), deve- 
nue, depuis 1873, succursale de Sainte-Marie-Majeure. 
Cette église a été expropriée en 1877 par le gouverne- 
ment italien pour être démolie. « Un détail pittoresque a 
rendu célèbre ce petit temple. C'est là que, sous le gou- 
vernement papal, le 17 janvier, fête de saint Antoine, on 
conduisait les chevaux, les ânes, parfois les porcs, pour 

1. Textes cités dans Victor Gay, Glossaire archéologique du Moyen 
lAge et de la Renaissance p. 370 (s. v. Chien). 

2. Molanus, de Historia SS. imaginum et picturarum, éd. Paqtiot, 
p. 249. 



150 CHAPITRE TROISIÈME 

les faire bénir. Un prêtre^ le goupillon à la main, se tenait 
sur le seuil, et, d'un air doux^ aspergeait toutes ces bêtes 
innocentes \ » 

Nous nous bornons à cet exemple, parce qu'il y aurait 
trop à dire sur les saints patrons d'animaux. M. l'abbé Ber- 
trand nous donne l'explication théologique de ces pra- 
tiques : « Nous ferons observer que ce n'est pas abuser de 
la prière que de demander à Dieu de préserver les animaux 
de la rage, afin d'éloigner aussi ce fléau des hommes. 11 
n'est pas indigne de Dieu de créer des animaux et de les 
conserver pour le service des hommes : pourquoi serait-il 
indigne de lui de les conserver en les guérissant, et de lui 
attribuer cesguérisons et ces préservations merveilleuses? 
Et si Dieu ne trouve pas indigne de sa majesté de bénir 
lui-même les animaux, ape)'is tu mamun tuam et hnples 
omne animal henedictione (Ps. CXLIY) ; pourquoi ne pou- 
vons-nous pas bénir en son nom les aliments que nous leur 
donnons, aussi bien que ceux que nous prenons ' ? » 

On pourrait sans doute citer bien des exemples de messes 
de Saint-Hubert, dites pour préserver les animaux de la 
rage. Deux suffisent à établir la popularité de l'usage : « A 
Altroff (dans une partie de la Lorraine aujourd'hui annexée 
à l'Allemagne), le jour de Saint Hubert, fête de la pa- 
roisse, les habitants font bénir l'avoine dont ils donnent à 
manger à leurs bestiaux pour les préserver de la rage. Des 
personnes des villages voisins viennent y faire bénir du 
pain qu'elles ont soin de distribuer à tous les membres de 
la famille ^ » — « En Bretagne, le jour de la Saint-Hubert, 
après la messe, le prêtre bénissait le pain des veneurs^ 
qui devait pendant l'année préserver le chenil du fléau de 
la rage *. » 

1. Lettres d'Italie du journal le Temps, n" du 29 octobre 1877. 

2. Bertrand, op. cit , p. 189. 

3. A. Lepage, dans \e Bull, de la Soc. d'Archéol. Lorraine, Nancy»' 
1849. — Cité dans Rolland, Faune populaire, t. IV, p. 80. 

4. La Chasse illustrée du 16 nov. 1872. — Cité par Rolland, ibid. 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 151 



L'usage des pains ou des gâteaux bénits le 3 novembre 
en l'honneur de saint Hubert, sorte de communion dont 
les animaux ont leur part pour être préservés de la rage, 
s'est conservé en Belgique plus fidèlement qu'ailleurs, à 
la fois parce que saint Hubert est un saint national et 
parce que la croyante Belgique reste attachée à ses usages. 

Une coutume très répandue en Belgique est de manger le jour 
de saint Hubert du pain bénit, afin de se préserver de la rage. 

Dans les villages des Flandres, du Brabant et de la Campine, 
chaque famille envoie à l'église un pain ou un morceau de pain 
pour le faire bénir et chacun reste à jeun jusqu'à ce que la per- 
sonne qui est allée à la messe soit revenue avec le pain bénit. 
Alors on en mange un petit morceau avant de déjeuner et après un 
Pater- et un Ave dits dévotement. Les animaux en reçoivent éga- 
lement une petite portion dans leur nourriture, pour participer 
ainsi à l'influence salutaire de ce pain. 

Dans le pays de Limbourg on achète, la messe finie, du bedeau 
de l'église, de petits pains noirs bénits que l'on appelle Sint- 
Hiiberts broodjens (petits pains de saint Hubert), que l'on donne 
à manger à tous les animaux domestiques. Quelquefois les per- 
sonnes de la maison en mangent aussi. 

Dans les villes, on achète ce jour à la porte de l'église de 
petits pains mollets qui s'appellent aussi Sint-Huberts brood- 
jens et qui se mangent à jeun. A Matines, ces pains portent l'em- 
preinte d'un cor. 

Dans les pays wallon, chacun apporte un pain de cuisine à l'é- 
glise, et au moment que se donne la bénédiction, tous les bras se 
lèvent en tenant haut le pain. Puis, même pratique qu'ail- 
leurs ^ 

Des pratiques de ce genre se font même dans le courant 
de l'année (en dehors de la fête du saint), quand on veut 
préserver ses animaux de la rage. « L'été dernier, une de 
mes connaissances est allée à Sainte-Croix (l'église de 
Liège) avec son caniche, on y brûlait de petits ronds sur les 
têtes des chiens. On donne cinquante centimes, on fait une 

1. Reinsberg-Dûringsfeld, t. II, p. 255. 



152 CHAPITRE TROISIEME 

neuvaine pour sa bêle, puis on lui fait manger du pain 
qu'on a fait bénir \ » On voit qu'ici la marque au front de 
l'animal avec un fer rouge, esl remplacée par un procédé 
moins douloureux. 

Avant de quitter les pratiques chrétiennes, mentionnons 
ce fait, quoi qu'il soit sans rapport avec le culte de saint 
Hubert, qu'en Allemagne, dans le Lanenbourg, pour 
garantir les jeunes chiens des puces, on leur suspend au 
cou une croix faite en bois de nerprun-. 

§ 15. LE CULTE DE SAINT HUBERT. 

Comme on peut le penser, le culte de saint Hubert est 
fort répandu en Belgique. « Soixante et onze églises sont 
dédiées à cet apùtre des Ardennes ; nombre de confréries 
sont érigées sous son invocation ; plusieurs métiers l'ho- 
norent comme leur patron \ » Nous ignorons si un relevé 
de ce genre a été fait pour les pays voisins ; en tout cas, 
nous avons rencontré dans nos lectures plus d'un témoi- 
gnage de la vivacité du culte de saint Hubert dans le grand- 
duché de Luxembourg et dans TAUemagne rhénane. Dans 
le grand-duché de Luxembourg, à Hassel, le prêtre bénit 
le 3 novembre le sel, le pain et l'avoine, qui préservent de 
la rage*. — Près de Junglinster, il y avait un étang, au- 
jourd'hui desséché, qu'on appelle l'étang de Saint-Hubert 
(le nom est resté à l'endroit) ; on y faisait entrer les bes- 
tiaux mordus et ils étaient guéris " ; — A Biirden, une cha- 
pelle est élevée à saint Hubert parla reconnaissance d'une 
personne sauvée d'un chien enragé par l'invocation de son 
nom^ — A Cologne et en quelques autres lieux du pays 

\ , A. Hock. op. cit., p. 145. 

2. Wuttke, de Deutscher Volksaberglaub', 2'^ éd., p. 407. 

3. Reinsberg-Dûringsfeld, II, 240. 

4. Ed. de la Fontaine, Liixemburger Sitten und Brxuche, p 78, 

5. Gredt, Sagenschatz des Liixemburger Landes, p. 21. 

6. Gredt, p. 504. 






SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 153 



rhénan, le jour de la fête du saint on porte de petites cour- 
roies de cuir blanc moucheté de rouge, et même certaines 
personnes les portent (ou du moins les portaient) d'une 
façon permanente, comme les préservant des animaux enra- 
g'és'.Nous ig-norons l'histoire et la raison d'être de cet 
usag-e. 

Pour la France, nous n'avons de renseignements que 
sur la Picardie, grâce à un livre de M. l'abbé Corblot : 
(( Saint Hubert est le titulaire des églises de Brassy et d'Es- 
carbotin. Chapelle isolée à Vergy ; jadis, à Canaples. On 
invoque saint Hubert contre la rage ; il est spécialement 
honoré dans les environs de la forêt de Crécy. La confrérie 
de Gamaches, le pèlerinage à Royaucourt (ancien doyenné 
de Montdidier), ont disparu, ainsi que diverses pratiques 
superstitieuses ; mais il y a toujours pèlerinage et confré- 
rie à Vron et à Couchy : « Les confrères, m'écrit le curé 
(( de cette dernière paroisse, ont une très grande confiance 
« en saint Hubert, parce qu'ils remarquent que le pays a 
« toujours été préservé des accidents causés par la rage. » 
Une dépendance de Sentelie porte le nom de Saint-Hubert. 
On conservait à la cathédrale (d'Amiens) un cornet de saint 
Hubert, et quelques-unes de ses reliques aux Cordeliers de 
Montdidier^. » H y a en France plusieurs localités du nom 
de Saint-Hubert. — Notons, au point de vue de la distance 
à laquelle a rayonné le culte de saint Hubert, que, dans un 
registre du xvi'' siècle, provenant de la famille de Bieune 
et conservé dans l^s archives départementales du Cantal, 
se trouve un Offlcium sancti Huberti. Il ne contient, du 
reste, rien de caractéristique. Le même registre contient 
une liste de reliques en la possession de cette famille et 
elle se termine ainsi : « item du pain saint Hubert ». 

La dévotion au saint est propagée et entretenue par de 
nombreux livres, placards et images que le colportage ré- 



1. J. \V. Wolf, B^Urscrje zvr deiilschcn Mijlhokxjie, t. I, p. 146. 

2. (;iorbIet, Ikwiociraïjhic du diocêsp. d'AmiPiis, t. IV, p. 319. 



154 CHAPITRE TROISIEME 

pandait et répand encore en quelques endroits à travers la 
Belgique, la France et l'Allemag-ne. Nous avons déjà cité 
plus haut les placards distribués par les « quêteurs » de 
saint Hubert : de petits livres devaient aussi se trouver dans 
leur balle. M. Charles Nisard, dans son Histoire des Livres 
populaires, cite (t. II, pag. 1 53-160) plusieurs vies popu- 
laires de saint Hubert ^ L'imprimerie Pellerin, à Epinal, 
qui travaille spécialement pour le colportage, imprime 
encore : La vie du grand saisit Hubert^ fondateur et patron 
de la ville de Liège et des Ardennes^ suivie de plusieurs can- 
tiques, 23 pag. in-18. Cette brochure donne la version 
ancienne de la neuvaine de saint Hubert, caractérisée par 
la confession et la communion neuf jours consécutifs, ce 
qui montre que le livre est réimprimé par tradition, sans 
qu'on se préoccupe de le tenir au courant, et ce qui fait 
voir encore que les relations entre la France et le pèleri- 
nage d'Ardenne sont bien relâchées. La même maison pu- 
blie également une Clef du Paradis, avec les révélations 
faites par la bouche de Notre-Seigneur Jésus-Christ à sainte 
Elisabeth , à sai)ite Melchide et à sainte Brigide ; sur la 
couverture est représentée une clef avec ces mots : « La 
clef d'or, pour ouvrir infailliblement le ciel. » Eh bien! 
cette « clef » contient, à la dernière page, une « oraison 
jaculatoire à saint Hubert, patron des Ardennes. » Cette 
oraison rappelle Thistoire de l'étole apportée par un ange 
de la part de la Vierge Marie, et elle est accompagnée de 
cette mention de l'éditeur : « Ceux ou celles qui réciteront 
dévotement cette oraison, nul mal ne leur arrivera, moyen- 
nant la grâce de Dieu "". » La même librairie Pellerin pu- 



1. M. Nisard reproduit une image provenant d'une de ces vies popu- 
laires de notre saint. On en trouvera une autre dans Champfleury, 
Histoire de l'imagei-ie popuUtire, p. xxxix. 

2. Par une citation de P. Parfait, l'Arsenal de la dévotion, p. 290, 
nous voyons qu'une oraison analogue se trouve dans une Vie du grand 
saint Hubert publiée autrefois à Paris chez Moronval. La formule 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 155 

blic aussi de grandes images enluminées, représentant 
saint Hubert (le plus souvent c'est le miracle du cerf), avec 
un cantique en llionneur du saint. Ces images, aux cou- 
leurs éclatantes, vont décorer les murs des chaumières. 
Les autres imageries populaires d'Epinal, de Metz et de 
Wissembourg,, produisent aussi des images du saint. — Il 
existe de semblables publications dans l'Allemagne rhé- 
nane : elles doivent être encore plus nombreuses en Bel- 
gique \ 

Il n'entre pas dans notre plan de traiter l'iconographie 
historique du saint. Le saint a été souvent représenté dans 
l'art religieux, et il nous suffira de renvoyer aux ouvrages 
spéciaux ^ Le peintre français contemporain Paul Bau- 
dry, a fait encore du miracle du cerf le sujet d'un tableau 
destiné au château de Chantilly. Une statue du saint mérite 
pourtant une mention particulière. « On voit au fort de la 
Latte, à Plévenon (département des Côtes-du-Nord), une 
vieille tour surmontée d'un donjon, et à côté de cette tour 
une petite statue de saint Hubert, au pied de laquelle se 
rendent les chiens enragés de tous les points du pays, au 
dire des antiques croyances du pays ^ » Cette statue pro- 
finale est la même, sauf que « moyennant la grâce de Dieu » est rem- 
placé par: « s'il plaît à Dieu », ce qui est aussi modeste et aussi pru- 
dent. 

1. Nous avons enlre les mains deux éditions difïérentes d'une vie po- 
pulaire du saint, imprimée à Namur ; — un appel à la prière pour re- 
trouver le corps de saint Hubert avec indulgence et imprimatur épis- 
copal ; — une vie en allemand, imprimée à Saint-Vith (elle contieni la 
version ancienne de la neuvaine). — Les philologues de l'avenir s'amu- 

' seront peut-èLre à faire des études sur les « familles » et les « variantes » 
de ces différentes vies. 

2. Voir notamment : Guénebault, Dictionnaire d'iconographie (Coll. 
Migne), col. 279; De Douhet, Dictionnaire des légendes du christia- 

'' nisme (coll. Migne), col. 583 ; Bulletin monumental, t. XX, p. 183 ; 
< Corblet, Hagiographie du diocèse d'Amiens, t. IV, p. 320. 

3. Ogée, Dict. hist. et géog. de la province de Bretagne. — Rensei- 
gnement reproduit pa.r A. Joanne, dans son Itinéraire de la Bretagne et 

■■ dans son Dictionnaire des communes, s, v. Plévenon. 



156 CHAPITRE TROISIE.\Π

vient de l'ancienne chapelle du château de La Latte, et 
voici comment M. Ad. Orain, fort versé dans les légendes 
de ce pays, nous explique cette tradition sur les chiens 
enragés : 

Le fort de La Latte se trouve sur une falaise, dans un lieu extrê- 
mement désert au coin d'une grande lande. Les chiens errants ou 
égarés qui s'engagent dans le cap Frehel ne trouvant pas d'issue, 
se rapprochent naturellement des forts, les seules habitations de 
cet endroit. L'on a conclu de là que les malheureux animaux 
étaient atteints de la rage et venaient demander à saint Hubert de 
les guérir. — Saint Hubert et saint Eustache, célèbres chasseurs, 
sont en très grande vénération dans la haute Bretagne, pays de 
chasse par excellence ; mais je n'ai jamais entendu dire, ailleurs 
qu'à Plévenon, que saint Hubert fût invoqué contre la rage. 



§ 16. LES ORDRES ET CONFRÉRIES DE SAINT-HUBERT. 

Plusieurs ordres de chevalerie et de nombreuses « con- 
fréries » ou sociétés de chasseurs se sont placés sous l'in- 
vocation de ce saint, et ces ordres ne sont pas tous éteints. 
Récemment, les journaux, en racontant les obsèques du 
roi Louis II de Bavière et en décrivant le corps du mo- 
narque sur son lit de parade, disaient : « Il est revêtu du 
riche costume espagnol, noir avec garniture de dentelles, 
de chevalier de Saint-Hubert. Il a le collier de grand-maître 
de l'ordre autour du cou. » 

Cet ordre, qui est le premier du royaume de Bavière, ne 
se confère en général qu''aux souverains etàleurs parents; 
il est la continuation d'un ordre fondé en 1444 par Ger- 
hard V, duc de Juliers et Berg, en mémoire d'une victoire 
remportée le jour de saint Hubert sur Arnold d'Egmont^ 



1. Voir l'ouvrage illustré de Knussert sur les décorations bavaroises 
et un article de Wurdinger dans les Abhand. der K. Bayr . Akad. d. 
Wiss., m Cl., t. XV, 2'^ partie. — Dans les statuts de cet ordre {Cons- 



SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE 157 

— Un autre ordre de Saint-Hubert est une association de 
seigneurs du Barrois, fondée au xv" siècle par le cardinal 
Louis de Bar pour maintenir l'ordre et la paix dans le 
duché, et mise sous la prote^Aion de saint Hubert ; et 
à ce litre, ses membres avaient le privilège de chasser 
au lévrier la veille de la Saint-Hubert. L'ordre subsista 
jusqu'à la Révo![ution ; mais, par suite de la transformation 
de la société, l'ordre avait depuis longtemps perdu son 
rôle de gardien de la paix publique, et n'était plus qu'une 
association composée de personnes choisies, ce qu'on 
appellerait aujourd'hui un cercle ou un club ^ 

M. l'abbé Bertrand ", et après lui M. Reinsberg-Diirings- 
feld ^, parlent, d'une façon peu claire, d'ordres de Saint- 
Hubert, qui sont sans doute ceux dont nous venons de résu- 
mer Fhistoire et la destinée. 

Les sociétés mondaines des chasseurs qui s'intitulaient 
« Confrères de saint Hubert, » ont dû être assez nom- 
breuses. On en signale une, fondée à Louvainen 1701, et 
dont les règlements sont une véritable constitution de 
la chasse \ Nous ignorons s'il y en a encore: la chasse 
est complètement laïcisée ; cela n'empêche pas que bien 
des gens ne croient faire du beau langage en appelant un 
chasseur « un disciple de saint Hubert. » 

Il y eut aussi des confréries de Saint-Hubert, fondées 
dans une intention de piété sans aucun rapport avec la 
chasse. Ainsi dans la collection des estampes de la Biblio- 
thèque Nationale de Paris, se trouvent plusieurs gravures 

fituliones ordinis equestris Divo Huberto sacri , denuo editae anno 
1800), le saint est curieusement appelé gloriosus sacrosanctse Ecclesix 
Mareschallus. 

1. Voir Notice historique sur Vordre de Saint-Hubert et du duché de 
Bar (anonyme), 12 p. in-8, Angers (imp. P. Lachèse, etc.) 18G8. 

2. Op. cit., p. 73. 

3. Op. cit., II, 248. 

4. Reinsberg-Dùringsreld, II, 251. 

5. Livre des Confréries, l. VIII. 



158 CHAPITRE TROISIÈME 

qui paraissent avoir été comme les diplômes d'associations 
de ce genre ^ L'une rappelle la « feste et Confrairie de 
Saint-Hubert et Saint-Eloy. » Et cette confrérie se compose 
« des maîtres Fondeurs en terre et sable, Sonnetiers, 
Bonetiers, Sizeleurs et faiseurs d'instruments de mathéma- 
thique de la ville et faubourg de Paris, érigée en l'Église 
Saint-Julien des Ménétriers, Riie Saint-Martin, en 1445. » 
La gravure,, faite en 1699, « du denier de la communauté, » 
représente d'un côté saint Hubert devant le cerf et de 
l'autre saint Eloi, le marteau à la main. Une autre gravure 
provient de « la Confrairie de saint Hubert, évêque et con- 
fesseur, érigée en sa chapelle fondée en l'église paroissiale 
de Saint-Rocb, 1723. » 



CHAPITRE QUATUIEMË 



LA CAUTÉRISATION SACRÉE 



CHAPITRE QUATRIÈME 



LA CAUTERISATION SACREE. 



On ignore à quelle époque la cautérisation au fer rouge 
a été appliquée aux morsures faites par les animaux enra- 
gés. Les médecins de l'antiquité classique n'en parlent 
point parmi les remèdes de la rage et, pour notre compte, 
nous ignorons ce que disent les médecins arabes. C'est 
pendant le moyen âge que ce procédé fait son apparition, 
non pas que la cautérisation soit employée comme un re- 
mède par elle-même ; elle apparaît mélangée à la religion 
dans l'emploi de fers sacrés, le plus souvent des clefs, 
dont on attribuait la vertu à un saint ou à une autre inter- 
vention surnaturelle. Sans doute, à l'origine, on appliquait 
à la blessure même le fer rougi au feu ; puis, comme on ne 
se rendait pas compte généralement de la vertu naturelle 
du fer rouge, on se contenta de marquer une autre partie 
du corps, surtout le front ; enfin, on se contenta de toucher 
avec le fer sacré non chauffé. Les médecins intelligents ne 
se trompaient pas en distinguant dans ce traitement l'élé- 
ment naturel et l'élément surnaturel. Dans les premières 
années du xv!!*" siècle, un médecin allemand. Go Horst, dit 
expressément : « C'est une superstition de croire que la gué- 
rison vienne de la vertu de la clef; elle vient de la cautéri- 
sation \ » 

1. G. HorsLii Centw'ia prohlematum medicorum, Wittabergoe. 1610, 
p. 306. —Le chapitre est intitulé :« An morsus canis rabidi Templo Divo 

LA R.\GE_ 11 



162 CHAPITRE QUATRIEME 

Quelques années plus tard, un médecin italien, Joseph 
d'Aromatarii, exprima une opinion analog-ue ^ 



L'instrument de la cautérisation est le plus souvent une 
clef, et comme saint Pierre est par excellence le saint à la 
clef, ce sont des clefs de saint Pierre que nous trouverons 
en maint endroit et, en plusieurs même , la tradition les 
met en rapport avec les clefs orig-inaires de Rome^ dont il 
a été question plus haut. 

Le petit villag-e de Saint-Pé (c'est-à-dire de Saint-Pierre), 
dans les Hautes-Pyrénées, contient une clef en fer forgé, 
autrefois vénérée dans l'église abbatiale des Bénédictins de 
Saint-Pé-de-Générès et^ suivant la tradition, forgée avec 
un des anneaux de la chaîne de saint Pierre. On prétend 
même qu'elle aurait été apportée de Rome : elle est d'un 
travail grossier. (( Cette clef possédait autrefois de grandes 
vertus curatives, reconnues par toutes les populations de la 
plaine et de la montagne, à trente lieues au moins autour 
de Tabbaye. De nos jours, la ferveur des pèlerins est bien 
moindre ; cependant, le jour de la fête patronale, la clef 
est portée processionnellement par les rues de la ville, et 
elle reste exposée pendant plusieurs jours à la vénération 



Dononi, vel Sacello Divi Bellini sanetur? » — II sera question plas loin 
de l'église de Saint-Bellin : nous ignorons ce que peut être le « Templum 
Divo Dononi « signalé ici. C'est sans doute une faute d'impression, car 
dans le Traité de la canonisation des saints par le pape Benoît XIV 
(Pr. de Lambertinis), il est appelé « Templum Divi Domnini » (Ed. de 
Bologne, 1738, t. IV, p. 171). — Peut-être est-ce Borgo San Donnino 
(ainsi nommé de saint Domnin), entre Plaisance et Parme. 

1. Aromalarius, Bisputatio de rabie contagiosa, Venetias, 1625, p. 85. 
Quae dico, quamvis naturalia sint , causamque manifestam habeant, eo 
evadunt meliora, quo Christianoe pietati sunt proximiora. — D'Aroma- 
tarii dit cela à propos de la cautérisation avec les clefs de Saint-Bellin, et 
des bains de mer près d'une église de Saint-Hubert en France que nous 
n'avons pas retrouvée : " sic etiam in Gallia apud D. Huberti Templum 
juxta mare positum, commorsi mare ingrediuntur et in ipso ambulant. » 



L LA CAUTÉRISATION SACRÉE 163 

des fidèles. Les Béarnais sont plus dévots à cette relique 
que leurs voisins du Bigorre ', » 

C'est de l'hydrophobie que cette clef guérissait hommes 
et animaux, et un grand tableau oiïert en ex-voto à la fin 
du xvn^ siècle est encore suspendu dans l'ég-lise. Le tableau 
est d'un peintre de Toulouse, F. Fayet. Les personnag-es 
sont de g-randeur naturelle. Dans la scène principale, 
Jésus-Christ remet à saint Pierre la clef du Paradis ; dans 
une autre, sur la droite et dans une demi-teinte, un moine 
bénédictin, revêtu d'une étole rouge, présente la clef au 
marquis d'Angone et à sa femme ; près d'eux sont age- 
nouillés les deux fils du marquis, qui avaient été guéris 
par l'emploi de la clef ; le chien de la maison, qui fut 
sauvé avec eux, figure aussi près d'eux. On ne nous dit 
pas ici le mode employé pour l'apposition de la clef. 

Dans deux communes du diocèse de Montauban, à 
La Chapelle et à Esparsac, deux clefs de saint Pierre ont 
été signalées. A La Chapelle, la clef a dispuru. D'après la 
tradition, on en touchait le front des personnes mordues, 
et pendant ce temps elles priaient ou l'on priait pour elles. 
Pour les animaux, on la leur mettait sur la tête et on réci- 
tait des prières en l'honneur de saint Pierre. C'est dans les 
pillages de la Révolution Française que la clef a disparu, 
mais le souvenir en est resté dans le pays, car le curé de 
La Chapelle, en donnant ces détails à Mgr Barbier de Mon- 
tault, ajoutait : « Depuis que je suis à La Chapelle, deux 
jeunes gens sont venus me demander à toucher la clef 
mystérieuse, mais inutilement, car nous ne l'avons plus -. » 
A Esparsac, les clefs de saint Pierre sont conservées, 
3ar il y en a deux, l'une pour les hommes, l'autre pour les 
mimaux. L'opération est différente aussi dans les deux 
ùas : 

1. A. Dauvergne, dans la Revue des sociétés savantes, 3° sér., t. I, 
,1863), p. 170-n2. 

2. Bull. arch. ethist. de la Soc. Archéol. de Tarn-et'Garonne,t.Wl, 
). 55. 



1C4 CHAPITRE QUATRIÈME 

Lorsqu'une personne est mordue par un chien enragé ou consi- 
déré comme tel, disait le curé de l'endroit, cette personne se pré- 
sente à l'église; je prends mon surplis et l'étole violette, je faisj 
allumer deux cierges sur l'autel de saint Pierre, je prends la sus- 
dite clef et la dépose sur la morsure, ou Tendroit du corps visible!' 
le plus rapproché de la plaie, et je dis l'oraison de la messe de 
saint Pierre, et l'oraison ad sanitatem recuperandam. Dans mes 
quarante -quatre ans de ministère, j'ai eu bien des fois l'occasion 
de faire la cérémonie de la clef : les résultats ont toujours été très 
heureux; le calme qui a suivi a chassé la crainte, et, sans autres 
remèdes, les morsures n'ont pas eu de suites fâcheuses. 

Le patron de la paroisse est saint Pierre. Nous avons pour les 
animaux mordus une seconde clef déposée entre les mains du 
carillonneur. La cérémonie est toute autre, car, sans prière 
aucune, cet homme fait chauffer à blanc la dite clef et l'applique, 
non sur la plaie, mais sur la têle de l'animal, prétendant que la 
vive sensation éprouvée fait disparaître le virus. Nos paysans 
assurent que les animaux qui ont subi cette opération ne deviennent 
jamais hydrophobes *. 

A Saint-Pierre-de-Roye, en Picardie, « les villag-eois des 
environs faisaient souvent marquer leurs chiens des clefs 
de saint Pierre. » M. l'abbé Corblet ^, qui signale le fait, 
n'indique pas la façon d'opérer. 

A Lodi-Vecchio (Yieux-Lodi), en Italie, se trouve une 
clef de saint Pierre (elle est en fer et longue de trois centi- 
mètres), faite, dit une légende, « sur un modèle apporté 
du ciel par un ange. » Elle a la vertu de guérir les démo- 
niaques et les enragés et^ toujours d'après la légende, « la 
révélation de ce double prodige aurait été faite par le 
démon, à l'occasion d'un exorcisme. «Il y a encore d'autres 
légendes sur son origine. « En 1699, le curé de Lodi- 
Yecchio écrivait que la clef de saint Pierre était toujours en 
vénération, qu'on l'exposait deux fois l'an, qu'elle guéris- 

1. Mgr Barbier de MonlaulL, dans le Bull. etc. de la Soc. Arch. 
Tarn-et-Garonne, p. 56. — Une planche donne la j^ravure de ces clefs 
qui n'ont rien de particulier. 

2. Hagiographie du diocèse d'Amiens, t. IV, p. 565, 



i 



LA CAUTÉRISATION SACRÉE 165 

sait presque infailliblement de la morsure des chiens et 
des serpents, et qu'on l'appliquait en faisant le signe de la 
croix : quant à la provenance, il l'ignorait presque, ou du 
moins y croyait peu \ 

En France, à Lacour-Saint-Pierre (Tarn-et-Garonne), on 
trouve la clef employée pour les animaux par cautérisation, 
tandis qu'un autre rite est employé pour les hommes. Le 
nom de la commune indique que la paroisse est sous l'in- 
vocation de saint Pierre, et c'est une monstrance ^ où saint 
Pierre est figuré en relief^ sa clef dans la main droite, que 
vont baiser les fidèles mordus. Il y a pour cela un cérémo- 
nial particulier, avec des oraisons pour la rage, et Mgr Bar- 
bier de Montault a donné le texte liturgique de ce cérémo- 
nial . Après avoir dit les Oratïoiies pro rabie, le prêtre pose 
sur la tête du malade l'extrémité de son étole: il récite 
l'évangile de saint Marc oii pouvoir est donné aux apôtres 
de guérir. Puis il fait baiser au fidèle la croix de son 
élole et la monstrance, invoquant sur lui la protection de 
saint Pierre ; enfin il l'exhorte à déposer une aumône dans 
le tronc du Saint-Sacrement. L' « Ordinaire consent» [Ordi- 
dinarii pariterqueinlicentia), dit le texte \ 

1. Mgr Barbier de Montault, loc. cit., p. 91, et Bollandistes, Acta, 
juin, t. V, p. 455. — Les Bollandistes et, après eux, Mgr Barbier de 
Montault, citent une clef de saint Pierre dans l'église de Saint-Servais à 
Maëstricht, clef qui aurait été donnée à saint Servais par saint Pierre 
lui-même; sa vertu consistait à chasser les mulots des champs. On cite 
encore, mais sans citer la localité, une clef de saint Pierre qui servait à 
'-uérirles brebis malades. 

2. On donne ce nom à un reliquaire que sa forme permet de tenir à la 
nain (de montrer) et de faire baiser aux fidèles. 

3. Loc. cit., p, 47. 

4. Malgré ce consentement de l'Ordinaire (c'est-à-dire de l'autorité diocé- 
saine), Mgr Barbier de Montault critique ce cérémonial. Et après des 
jbservations d'ordre technique , il ajoute ; « L'exhortation à donner 
le l'argent est de trop. Il semble qu'on ne puisse mettre les pieds à l'é- 
jlise et demander un secours spirituel qu'en payant, c'est un abus. Si le 
idèle offre spontanément, qu'on accepte, mais qu'on ne prenne pas les 
levants. — Pourquoi mettre cette aumône spéciale dans le tronc du 



166 CHAPITRE QUATRIÈME 

C'est à cela que se borne le rite curatif aujourd'hui. Nous 
disons aujourd'hui^ parce qu'autrefois, le forgeron du vil- 
lage, carillonneur de l'église, posait une clef rougie sur la 
blessure; « mais cela ne se pratique plus ». Cette désuétude 
est caractéristique, et montre bien l'association et le déve- 
loppement des idées. Un procédé curatif d'ordre naturel est 
associé à une pratique hiératique qui évoque une puissance 
ou une vertu surnaturelle; on attribue la guérison à l'élé- 
ment surnaturel, et on réduit peu à peu le traitement 
à sa partie hiératique et surnaturelle. 

Aujourd'hui, à Lacour-Saint-Pierre, on n'applique plus 
la clef rougie au feu qu'aux animaux mordus et c'est, 
paraît-il, le forgeron qui détient la clef. Mais « le forgeron 
actuel montre si peu d'enthousiasme pour son utile fonc- 
tion (écrivait-on à Mgr Barbier de Montault), qu'il parlait; 
même de ne plus la continuer ». 

L'emploi de clefs dans les cas de ce genre est probable-! 
ment fort ancien, car il en est fait mention dans le livre de', 
Grégoire de Tours sur les miracles de saint Martin (III, 33). 
Au pays de Bordeaux, les chevaux étaient attaqués d'une! 
grave maladie. On se rendit à un oratoire de Saint-Martin, 
faisant des vœux pour demander leur guérison et offrant' 
au saint la dîme de ceux qui échapperaient au mal. On 
s'avisa alors de marquer tous les chevaux avec la clef de 
l'oratoire. Ceux qui furent marqués n'eurent point de mal ouj 
bien guérirent. 

On ne manqua pas de raisons pour expliquer l'invoca- 
tion à saint Pierre et l'emploi de sa clef pour la guérison 
de la rage. Mgr Barbier de Montault en donne trois \ La 

Saint-Sacrement ? Ce sont deux dévotions différentes, qui ne doivent 
pas être confondues. Il serait donc mieux d'avoir un tronc particulier 
pour saint Pierre, et l'argent qu'on en retirerait serait affecté, en raison 
de la piété des donateurs, à l'entretien de l'autel du patron, de son 
luminaire ou encore à la solennisation de sa fête : telle est la tradition 
romaine. « Loc. cit., p. 48. 
1. Lac. cit., p. 49. Sur le pouvoir des clefs de saint Pierre, voir auss 



LA CAUTÉRISATION SACRÉE 167 

première est historique. D'après la Légende Dorée , Simon 
le magicien avait dressé un gros chien pour harceler et 
mordre saint Pierre : celui-ci s'en débarrassa par le signe 
de la croix. La seconde est traditionnelle : c'est l'envoi, par 
le pape, de clefs provenant de la confession de Saint-Pierre, 
et ces clefs étaient reg-ardées comme de véritables reliques. 
La troisième raison est symbolique : la clef représente le 
pouvoir absolu, car elle a été remise à saint Pierre par 
Jésus-Christ « pour lier et délier ». 

Les théolog-iens n'ont pas tous approuvé ces pratiques ; 
elles n'en sont pas moins restées d'un usage assez fréquent 
jusqu'à notre temps. Voici en quels termes s^exprime 
Jacques de Saintebeuve : ses paroles montrent qu'on tou- 
chait bien d'ordinaire avec un fer chaud. C'est par atténua- 
tion — et toujours dans l'opinion que la g-uérison venait 
non du fer chaud, mais du rite — qu'on a remplacé la 
marque douloureuse par un simple attouchement. 

Il y a de la superstition d'amener des hommes et des femmes 
dans l'Église, ou des bestiaux à la porte de l'Église, pour les faire 
toucher par le Prêtre avec un fer chaud pour la rage : car cet 
attouchement n'a aucune vertu naturelle ni surnaturelle pour pro- 
duire l'effet qu'on en attend. Cela se pratique dans Avignon, à la 
vûë du Prélat : cela se pratique aussi en France en beaucoup 
d'endroits, et on ne l'empêche pas, non qu'on estime que cela ait 
une vertu infaillible, mais parce que l'on considère la chose comme 
un acte de religion, par lequel on se met sous la protection de 
saint Pierre (on appelle ce fer chaud la clef de saint Pierre) 
duquel on espère l'intercession pour être préservé de la rage. 

Et après avoir cité l'opinion de Cajetan sur les pratiques 
de ce genre, de Saintebeuve conclut : 

Cela est en pratique dans plusieurs endroits, on ne peut Texcu- 
ser en soy d'une superstition superflue, quoiqu'on puisse peut- 
être excuser de péché ceux qui le pratiquent pour les raisons cy- 

Guénebault, Dictionnaire iconographique (Paris, 1843), t. II, s. v. 
Pouvoir des clefs. 






168 CHAPITRE QUATRIEME 

dessus exprimées. Tout considéré, j'estime qne c'est une chose à 
abroger avec prudence par les Prêtres et par les Prélats, à cause 
que la chose a tout l'air de superstition ^ 

On peut penser que le curé Thiers trouve aussi le remède 
'< superstitieux »\ mais il est intéressant qu'il cite des 
« Instructions synodales du diocèse de Grenoble /) comme 
condamnant l'usage : 

« Les curés auront soin d'abolir la coutume profane et 
superstitieuse de faire appliquer par les prêtres les clefs de 
l'église, ou autres clefs, pour guérir les chiens qui sont 
enragés ou pour empêcher qu'ils ne le deviennent , surtout 
dans les paroisses dédiées sous l'invocation de saint 
Pierre". » 

Ces rites se mêlaient souvent d'autres pratiques ; celles-ci 
par exemple, que rapporte le curé Thiers (t. II, l.IV,ch. u), 
se rattachent au culte si ancien et si général des fontaines : 

Ceux qui mènent leur chiens malades de la rage aux Eglises ou 
Chapelles de Saint-Pierre, de Saint-Hubert ou de Saint-Denys, 
les plongent dans les puits ou fontaines voisines, ou leur jettent de 
l'eau sur le corps, ensuite de quoi ils leur font appliquer à la tète 
les Clefs de ces églises ou chapelles, ou un fer chaud, et leur font 
dire des Evangiles, leur faisant mettre le bout de l'étole sur 
la tête ; ce qui est une Superstition profane, une vaine observance, 
un faux culte. 

Il y a des lieux à la vérité où l'on ne dit pas des évangiles sur 
la tête des chiens, mais sur Ja tête de ceux qui les mènent, en 
vue néanmoins de la guérison des chiens ; et, en cela, il y a moins 
de Superstition, mais il y en a toujours, parce que cet usage n'est 
pas autorisé de l'Eglise, et que l'application de ces clefs, ou de ce 
fer chaud, n'a aucune vertu ni naturelle, ni surnaturelle pour pro- 
duire les effets que l'on espère. 



1. Jacques de Saiatebeuve, Résol. de plusieurs cas de conscience, \ 
t. II, p. 49. ; , I 

2. Thiers, Traité des superstitions, t. I, liv. V, ch. m et t. II, liv. IV, 
ch. IX. 



LA CAUTÉRISATION SACRÉE 169 

Le rite de la clef a aussi été employé bien des fois sans le 
nom de saint Pierre. Nous pouvons citer : 

En Wurtemberg, à Westhausen en Souabe, on conservait 
autrefois un fer à marquer , long' d'un empan, sur lequel 
était gravée la forme d'une croix. Un chevalier du nom de 
Ruprecht l'aurait rapporté de Terre-Sainte. On le faisait 
rougir et on marquait les animaux au front ^ 

La clef de l'église oii est enterré Bellin, évêque de 
Padoue, à quinze milles de Rovigo ; on la faisait chauffera 

La clef du tabernacle, à l'église de Gandoulës, au dio- 
cèse de Montauban : Le patron de cette paroisse est saint 
Pierre. On « signe » les hommes avec cette clef qu'on a 
fait légèrement chauffer. Quant aux bestiaux, on les marque 
au front avec une clef qu'on a fait préalablement rougir. 
Mgr Barbier de Montault remarque très justement à cet 
égard : 

Pourquoi s'est-on servi de la clef du tabernacle, qui est néces- 
sairement très petite, au lieu de celle de la porte de TEgUse ? Je 
n'en vois qu'une raison, à savoir qu'un curé a bien pu persuader 
à ses paroissiens qu'il était aussi avantageux et plus commode de 
se faire traiter chez soi, sans être obligé d'aller au loin demander 
le secours de saint Pierre ou de saint Hubert. Puis il a dû ajouter 
mystiquement : Si vous avez confiance dans la vertu des clefs 
des saints, comment n'en auriez -vous pas à fortiori dans la 
clef qui clôt le lieu ou réside, dans nos églises, le saint des 
saints ' ? 

Voici, pour finir, un exemple qui rentre dans la catégorie 
des fers sacrés. Au début de ce siècle, un voyageur suisse 
rencontre en Toscane, à Costanco, une femme qui vient 
y faire soigner ses enfants mordus. « Elle me dit que 
l'on gardait dans cette ville un clou de la vraie croix, dont 
l'attouchement sur les blessures de la rage en prévenait 

1. Birlinger, Aus Schvxiben ; neue Sammlung, t. I, p. 106. 

2. Voir plus haut, p. 162, n. 

3. Loc, cit., p. 128. 



170 CHAPITRE QUATRIÈME 

l'effet. Je ne pus m'empêcher de lui montrer quelque doute 
sur cette efficacité ; elle m'assura que de temps immémorial 
ce remède était pratiqué en Toscane. Je me permis de lui 
apprendre que la cautérisation était regardée comme un 
remède plus sûr encore; mais elle ajouta alors qu'avant 
d'appliquer la sainte relique sur les blessures, on la chauf- 
fait jusqu'au rouge. Je n'eus plus rien à répliquer et je me 
rassurai sur le sort de ces enfants*. » 

\. Lullin de Châteauvieux , Lettres écrites d'Italie en 1812 et 13, 
2e éd., p. 127. 



CHAPITRE CINQUIEME 

AUTRES SAINTS ANTI-RABIQUES 



CHAPITRE CINQUIÈME 



AUTRES SAINTS ANTl-RABI QUES 



Saint Hubert et saint Pierre n'ont pas seuls le privilège 
de g-uérir de la rage. D'autres saints ont également ce pou- 
voir. Notre liste sera peut-être incomplète : nous donnons 
ceux que nous avons rencontrés dans nos lectures. 

Un saint Hubert, moine à Bretigny, au diocèse de Sois- 
sons, et mort vers l'an 712, était invoqué contre la rage à 
Bretigny même, probablement par confusion avec son 
homonyme des Ardennes*. L'abbaye était déjà en ruine 
au temps de Mabillon. A quelque distance de l'église, qui 
est encore debout, se trouve une « fontaine de Saint- 
Hubert » à laquelle on attribue la vertu de guérir de la 
rage, de la fièvre, etc. Le pèlerinage aux reliques du saint 
conservées dans Téglise, amène tous les ans environ deux 
mille personnes pendant la neuvaine ^ 

On a vu saint Denis figurer plus haut dans une citation 
du curé Thiers : celui-ci, qui habitait le pays Chartrain, 
pensait peut-être à Champhol. En effet, sur cette localité , 
qui est aujourd'hui du département d'Eure-et-Loir, M. S. 

1. P. Guérin, Petits Bollandistes, VI, 313. 

2. Bollandistes, Acta SS. Mai, t. Vil, p. 271. 

La piélé a plus tard, comme il arrive souvent, créé une légende pour 
régulariser en quelque sorte cet attribut du saint Hubert de Bretigny. 11 
est à son lit de mort et recommande son âme à Dieu. En même temps 
« il le conjurait de protéger les religieux, de préserver Bretigny et ses 
environs des bêtes méchantes, de la grêle, de la foudre, des illusions de 



174 ' CHAPITRE CINQUIÈME 

Morin nous donne les détails suivants : « Saint Denis 
guérit de la rage. Le saint qui est le patron de la paroisse, 
est représenté sur un vitrail, à gauche du maître-autel; il 
tient sa tête dans ses mains^ suivant la tradition. On y 
amène les personnes qu'on dit atteintes de la rage; on 
leur fait dire un évangile, et Ton fait bénir un pain dont 
elles mangent pendant neuf jours ^ » 

Au siècle dernier, on allait auval d'Ajol, prèsPlombières, 
invoquer saint Benoit pour toutes sortes de maladies, y 
compris la rage ^ — « A Saint-Mammès (Seine-et-Marne), 
il y avait autrefois une chapelle prieurale , sous l'invoca- 
tion de saint Mammès et de saint Julien, où l'on venait en 
pèlerinage pour se guérir de la rage. Les chiens, assurait- 
on, s'y rendaient d'eux-mêmes, y faisaient trois tours, s'as- 
soupissaient quelques instants, puis se réveillaient guéris^ » 
Il est probable que les chiens savaient qu'il y avait là une 
fontaine. Un fait d'ordre naturel (comme au Fort de la Latte) 
a été mal interprété et pris pour une sorte de miracle. 

Saint Marconi guérit un jeune homme mordu par un 
loup enragé, en faisant sur lui le signe de la croix \ — Saint 
Othon de Bamberg est invoqué contre la morsure des 
chiens enragée, et l'on boit en son nom du vin contre ce 
péril'. — Saint IJlric, évêque d'Augsbourg, est aussi in- 



Salan, et de guérir du mal caduc et de la rage tous ceux qui, en étant 
atteints, se rendraient à Brétigny pour en être soulagés. « Accordez- 
moi enfin, disait-il à Dieu, ce que vous avez accordé à mon patron 
(saint Hubert des Ardennes), que ceux qui imploreront le patronage 
de mon nom, soient aussitôt et partout guéris de la rage. ■>■' P. Gué- 
rin, Petits Bollanrlistes, t. VI, p. 312. Hubert de Brétigny, qui serait 
mort en 712 ou 713, aurait eu pour patron Hubert de Liège, mort en 
7271 

1. A.. -S. Morin, Le Prêtre et le Sorcier, p. 260. 

2. Communication de M, L. Sauvé. 

3. A, Fourtier, Les Dictons de Seine-et-Marne, p. 96. 

4. P. Guérin, Les petits Bollandistes, t. V, p. 191. 

5. P. Guérin, ibid.,t. VII, p. 658. 



L AUTRES SAINTS ANTI-RABIQUES 175 

voqué contre le même mal, et pour se préserver ou se 
g-uérir « on a coutume de boire dans le calice qui fut trouvé 
sur sa poitrine à l'ouverture de son tombeau \ » 

I 

Il y a en Gascogne, en Espagne et en Portugal, une sainte 
dont ces trois pays se disputent la naissance et dont le tom- 
beau se trouve à Aire-sur-Adour (Landes) : c'est sainte 
Quitterie qui, dans ces régions, est spécialement invoquée 
contre la rage. Son culte paraît y avoir autant d'importance 
qu'en Belgique celui de saint Hubert, mais nous n'avons pu 
réunir que peu de renseignements à cet égard. D'après les 
Bollandistes -, sainte Quitterie est invoquée en Portugal 
pour les maladies de cœur et pour la rage, et dans une loca- 
lité, du nom d'Alenquer, on guérit les chiens enragés en 
leur donnant à manger du pain trempé dans l'huile de la 
lampe qui brûle devant sa statue. Suivant un usage fré- 
quent, cette statue a été découverte d'une façon miraculeuse 
et a marqué elle-même l'endroit où elle voulait avoir un 
sanctuaire. Grâce à cette statue miraculeuse;, les habitants 
d'Alenquer ont été garantis d'une peste qui a ravagé tout 
le Portugal. On la représente tenant en laisse un chien 
qui tire la langue \ 

Nous pouvons avoir une éclaircie sur son culte par les 
détails suivants sur les saludadors ou guérisseurs (littéra- 
lement sauveurs) du Roussillon, notre département des 
Pyrénées-Orientales. Le culte de la sainte y est mêlé à la 
croyance si répandue sur le don accordé au septième fils 
d'une famille. 



Nul ne peut être saludador s'il n'est le septième fils, sans inter- 
ruption de filles, du même père et de la même mère ; on les 
appelle setés [litt. septièmes]. Le vulgaire assure qu'ils ont une 



1. P. Guérin, ihid., t. VIII, p. 33. 

2. Acta SS., mai V, 175. 

3. P. Gaérin. Les petits Bollandistes, t. VI, p. 107. 



176 CHAPITRE CINQUIÉiME 

marque distinctive au palais de la bouche, comme une croix ou 
une fleur de lys... 

Les setés qui tenaient à devenir saludadors se rendaient en 
Espagne. Celui de Collioure se conforma à l'usage : c'est à Bezalu 
qu'il fut initié et reçut le pouvoir de guérir. Des moines étaient 
spécialement chargés de cette réception ; ils exigeaient du candi- 
dat, outre quelques aumônes pour le couvent, un ceriificat léga- 
lisé constatant qu'il était seté. Ils lui apprenaient la prière qu'il 
doit dire lorsqu'il salude ; ils l'obligeaient en outre à ne parler à 
personne pendant un temps limité, qui ne pouvait être moins de 
quarante jours... Puis ils lui remettaient un chapelet à grOs grains, 
avec la croix de sainte Quitérie, le tout béni, car c'est par l'invo- 
cation de cette sainte que l'on guérit les personnes mordues ou 
que l'on est garanti contre l'h^^drophobie. La prière consiste dans 
ces mots : « Que sainte Quitérie nous préserve du mal de rage ! » 
Il se trouve des gens assez simples d'esprit pour croire et dire 
qu'un saludador a la puissance de marcher, pieds nus, sur un 
fer rouge, sur un brasier ardent, d'avaler du plomb fondu, sans se 
brûlerie moins du monde, d'éteindre, par l'effet de sa volonté, un 
four incandescent, et de rendre un enragé, homme ou bête, doux 
comme un agneau. 

Le Nestor des saludadores du département des Pyrénées- 
Orientales (il compte plusieurs adeptes) a encore une bonne clien- 
tèle ; il est souvent appelé chez des personnes mordues ; il a aussi 
beaucoup d'abonnés qu'il va visiter à des époques fixes et qui le 
payent grassement ; il se fait un gros revenu. 

Voici comment il opère pour saluder : il fait baiser d'abord la 
croix de sainte Quitérie ; il souffle trois fois sur le patient ; il suce 
la partie mordue, n'importe laquelle, et y applique de l'ail ou de 
la rue. Les personnes ainsi traitées doivent observer un régime 
doux pendant quarante jours, et fuir l'eau, surtout ne pas en 
boire. Cette privation n'est pas trop rigoureuse dans un pays où 
le bon vin abonde. Il est expressément défendu au mari de cou- 
cher avec sa femme, et à la femme avec son mari. 

Il salude aussi du pain, que l'on donne aux bestiaux. Tout 
animal qui en mange ne peut pas devenir hydrophobe ; mais cette 
propriété du pain salude n'est valable que pendant un an. On doit 
donc réitérer l'opération tous les douze mois, sinon pour le bien de 
l'opéré, du moins pour celui de l'opérant. 



AUTRES SAINTS ANTI-RABIQUES 177 

Le saludador, après avoir sucé la morsure, mâche lui-même 
un mélange d'ail et de rue, afin de se préserver du virus 
rabique '. 

Notre Basse-Bretagne est trop riche en saints nationaux 
et indigènes pour avoir besoin de saint Hubert et de saint 
Pierre. La rage s'appelle bien quelquefois en breton Drouk 
Sant'Huber « mal de Saint-Hubert », mais elle s'appelle 
bien plus souvent Droiik Sant-Weltas « mal de Saint- 
Gildas » ou Drouk Sant-Tujean « mal de Saint- Tujean ». 
En effet, dans l'hagiographie populaire, une maladie porte 
le nom du saint qui la guérit. 

Saint Gildas préserve de la morsure des chiens, quand 
on lui adresse la prière suivante : 

Ki klan, chanj a hent, 
Arru'r baniel liag ar zent ; 
Arru'r baniel hag ar groaz, 
Hag ann aotro sant Weltas. 

« Chien enragé, change de route ; — voici la bannière et les 
'saints; — voici la bannière et la croix, — ainsi que Monsieur saint 
Gildas 2. 

Saint Tujean ressemble davantage à un saint Hubert 
breton. Comme le saint belge, il a donné son nom à un 
village_, Saint-Tujean, hameau dépendant de Primelin,près 
d'Audierne. « Sa statue le représente tenant une clef à la 
main; et une clef de fer, terminée en pointe, qui passe pour 
lui avoir appartenu, se conserve à l'église. Le jour du 
pardon (fête du saint), on pique avec cette clef une énorme 
quantité de petits pains, qui ne peuvent plus moisir et dont 
un seul morceau, jeté à un chien enragé, le met en fuite... 
Les habitants de Primelin sont désignés sous le nom de 

1. ,1. Sirven, Les Saludadores (1830). dans les mémoires de la Société 
agricole, acienlifique et littéraire des Pyrénées-Orientales, t. XIV (1866), 
p. 117 et suiv. 

2. L. Sauvé, dans ia Revue Celtique, t. III, p. 200-201. 

LA RAGE. 12 



178 CHAPITRb CINQUIÈME 

paotret an clahouez ce les garçons de la clef », parce que en 
mémoire de saint ïujean, ils portent une petite clef brodée 
sur leurs habits ^ ». 

Il est probable que c'est par suite de ce culte (où la clef 
joue un rôle que nous connaissons déjà) que la statue 
représente le saint avec une clef. « Le jour de la fête du 
saint, nous écrit M. L. Sauvé ^ les pèlerins font bénir de 
petites clefs de plomb exactement semblables à celles que 
j'ai vu vendre dans différentes provinces sous le nom do 
clefs de Saint-Hubert; etilsles emportent chez eux avec la 
persuasion de n'avoir rien à redouter de la rag-e tant qu'ils 
les garderont en leur possession. Quand une personne ne 
possédant pas en bien propre une clef de Saint-Tujean est 
mordue par un chien soupçonné d'être enragé, elle s'em- 
presse de se rendre en pèlerinage à la chapelle que le saint 
habite à Primelin. Il est à remarquer, en effet, que dans ses 
autres demeures (et elles sont nombreuses en Bretagne), le 
saint n'a aucun pouvoir sur la rage. » 

Une légende populaire explique pourquoi saint Tujean a 
ce pouvoir sur la rage. La voici telle que Ta entendu racon- 
ter JM. L. Sauvé : 

Monsieur saint Tujean ne se doutait guère, au temps de sa 
prime jeunesse, quil serait un jour chargé de défendre les Bre- 
tons de la morsure des chiens enragés. Si le ciel eut exaucé 
ses premiers vœux, il serait devenu le patron des jeunes 
fdles, le gardien de leur innocence ; il a dû se résigner à 
accepter une tâche moins lourde, et voici comment il y fut amené. 

Saint Tujean avait une sœur que sa mère, en mourant, lui avait 
léguée pour tout bien. Il l'avait élevée, entourée de soins et de 
tendresse, et lui avait enseigné de bonne heure la pratique de 
toutes les vertus. Comme il ne la quittait des yeux ni le jour, ni 
la nuit, il espérait bien la préserver à jamais de toute souillure. 
Douce à entendre, plus belle encore à voir, la fdletle entrait dans 
ses quinze ans, quand, un matin, la solitude profonde où ils 

1. Jeanne, liinêraire de la France. Bretagne, éd. de 1873, p. 603. 



I 



AUTRES SAINTS ANTI-RABIQUES 170 



vivaient l'un et l'autre, fut troublée par des bruits de guerre. Des 
voiles ennemies étaient signalées, l'alarme était dans tout le pays. 
Le saint n'hésita pas à fuir, afin de mettre sa sœur en sûreté, dût- 
il pour cela aller au bout du monde. 

L'enfant n'était pas, comme lui, endurcie à la fatigue ; les 
ronces et les cailloux déchiraient ses pieds délicats, elle n'avan- 
çait qu'avec peine. Saint Tujean la fit monter sur son dos et 
marcha ainsi plusieurs heures sans s'arrêter. De cette façon, 
pensait-il, nous irons plus vite et je la surveillerai mieux. 

A l'entrée d'un bois, la fillette le pria de la laisser passer un 
instant derrière un buisson d'aubépines ; le saint, croyant com- 
prendre le motif de cette demande, la déposa à terre, sans mot dire, 
et attendit. 

Il attendit longtemps. Inquiet de voir la halte se prolonger plus 
que de raison, il appela sa sœur. Hélas! il n'eut pas plus tôt fait 
deux pas dans la direction du buisson où elle s'était attardée qu'il 
lui fallut reconnaître combien il avait été vain et présomptueux 
en se flattant de la mettre à l'abri de toute tentation et de tout 
danger. La pauvrette était empêchée d'accourir par un grand 
et beau garçon, dans les bras duquel elle s'était laissée enfermer 
sans résistance. Il n'y avait pas à en douter, — elle paraissait plus 
joyeuse que confuse — le malheur était complet. 

— Ah! s'écria saint Tujean avec un mouvement de colère, il est 
plus aisé d'empêcher un chien enragé de mordre qu'une fille de 
mal faire. 

— En es-tu bien sûr? lui demanda le bon Dieu qui l'écou- 
tait. Pour ta peine d'avoir parlé trop vife, tu en feras l'expé- 
rience. Donc, puisque tu te reconnais impuissant à garder la 
vertu des jeunes filles, veille désormais sur les chiens fous de la 
Bretagne, et prends soin démettre hors de l'atteinte de leurs dents 
les bons chrétiens qui t'en prieront en mon nom. 

On assure que le saint y consentit volontiers et que, depuis ce 
jour, sa vigilance n'a amais été mise en défaut. 



Enfin, dans le Morbihan, au village qui porte son nom, 
un iroisième saint, saint Bieuzy, défend des chiens enragés. 
Après avoir prié dans Fég-lise devant la statue du saint, on 
va à la fontaine voisine de l'église et on trempe dans Teau 



I 



180 CHAPITRE CINQUIÈME 

un petit morceau de pain que l'on mange avec dévotion, 
comme si c'était du pain bénit. La fontaine a trois bassins, 
dont les deux plus petits sont appelés futann er chass clan 
« fontaine des chiens enragés ». M. J. Dréanic, de Bieuzy, 
de qui nous avons reçu ces renseignements (par l'intermé- 
diaire de M. J. Lolh), ajoute : « Devant la maison de mon 
père passe un petit sentier qui traverse le verger et se 
dirige vers la fontaine du saint : on prétend qu'à cette fon- 
taine les chiens enragés vont boire. Un fait certain, c'est 
que plus d'une fois il en est passé devant notre maison 
allant vers la fontaine; et mes parents ont vu un de leurs 
chiens, qui venait d'être mordu par un chien enragé, se 
diriger vers la même fontaine. » C'est ce que nous avons 
vu raconter de la fontaine de Saint-Mammès, et il est assez 
naturel que, lorsqu'un chien a soif, il se dirige vers une fon- 
taine à lui connue. D'après une tradition du pays, les chré- 
tiens baptisés dans l'église de Bieuzy sont, par privilège 
spécial, préservés delà rage. 

A propos de cette fontaine on peut citer une autre fon- 
taine bretonne que l'on va consulter pour la rage : 

« Toute personne mordue par un chien enragé, qui veut 
être fixée sur son sort, n'a qu'à se rendre à la fontaine de 
Saint-Segal, dans la commune de ce nom, arrondissement 
de Chàteaulin. Voit-elle dans les eaux limpides de la piscine 
le chien qui l'a mordue, elle n'a rien à redouter ; ne le voit- 
elle pas, elle mourra à bref délai de la rage ^ ». 

Les images en plomb que les pèlerins rapportent du 
pardon de Saint-Mathurin, à Moncontour (Côtes-du-Nord), 
préservent de toutes sortes sortes de maux y compris les 
morsures de chiens enragés. C'est en effet un bien grand 
saint, et on raconte dans le pays que si le saint l'avait 
voulu, il eut été le bon Dieu ; mais il trouva que c'eût été 
trop d'embarras -. 

1. Sauvé, cité dans Rolland, Faune po^mlaire, t. IV, p. 75. 

2. Joanne, Itinéraire de la Bretagne (éd. de 1873), p. 509. Tous les 
livres sur la Bretagne en parlent également. 



AUTRES SAINTS ANTI-RABIQUES 181 

Dans Qiie autre partie de la Haute-Bretagne, à Gaël, 
(Ille-et- Vilaine), se trouve une source appelée « fontaine de 
Saint-Symphorien » dont l'eau a, dit-on, le privilège de 
guérir de la rage \ 

Le bourg de Gaël a été jadis la capitale du petit royaume 
de la Domnonée et Hoël III, qui y régna au vi'' siècle, a 
laissé des souvenirs qui, par l'église, son culte et sa prédi- 
cation, se sont maintenus dans le pays. « Gaël, nous écrit 
M. Orain, est situé près de l'immense et ancienne forêt de 
Brocéliande, appelée aujourd'hui forêt de Paimpont, et 
tous les paysans de la contrée savent qu'autrefois ce pays 
était couvert de bois et qu'il y avait à Gaël un vieux roi 
Hoël III, appelé aussi le roi des bois. Son fils, saint Judi- 
caël, est encore en grande vénération dans le pays. Sa fille, 
sainte Ouenna, est la patronne de la petite paroisse de 
Tréhorenteuc, dans le Morbihan. Leurs statues se trouvent 
dans plusieurs églises. Les prêtres parlent souvent en 
chaire des vertus de saint Judicaël, fils d'Hoël, de saint 
Méen, de sainte Ouenna, et il n'est pas étonnant que les 
miracles des temps passés aient été, aux veillées, transfor- 
més en légendes. » 

Or, voici la légende que M. Orain a recueillie dans le 
pays : 

« Hoël avait perdu un enfant de la rage et il en ressentait 
une vive affliction, lorsqu'un pieux ermite, cachant son 
nom royal de Conan sous celui de saint Méen, vint lui 
demander l'autorisation de fonder un monastère dans son 
royaume. Il reçut un bienveillant accueil et obtint ce qu'il 
désirait. Pour remercier le roi, saint Méen le pria de 
formuler un vœu. Hoël lui dit : « Je désirerais pouvoir 
guérir de la rage tous les malheureux qui en seront 
atteints. » Aussitôt le vertueux cénobite fit jaillir de la 
terre la source miraculeuse que l'on voit encore aujourd'hui 

1. Ad. Orain, Géographie pUloresquc du département d'Ille-et-Vi- 
/«mcs (Rennes, 1882), p. /t07. 



182 ^CHAPITRE CINQUIÈME 

près de régliso de Gaël, et dont l'eau guérit de l'hydro- 
phobie. » 

A celle fontaine et à colles qui ont été mentionnées pré- 
cédemment, il faut ajouter une fontaine de la Provence. 
Sous l'église des Saintes-Maries-de-la-Mer, près de l'em- 
bouchure du Petit-Rhône, se trouve une fontaine dont l'eau 
passe pour guérir de la rage^ 

D'après Mgr Barbier de Monlault, à Rome on invoqua 
saint Guy (S. Yilus), contre la rage ^ ; mais ce prélat n'ajoute 
pas de détails. Saint Guy élait invoqué pour le mal nerveux 
auquel son nom est resté (danse de Saint-Guy), et qui 
était regardé comme une sorte de possession ; on trouve ici 
la possession et la rage mises en rapport, ainsi que nous 
l'avons déjà vu plus haut. C'est sans doute à saint Guy que 
s'adresse la prière suivante que nous trouvons citée d'une 
façon corrompue et sans détails précis : 

Aime vithe pellicane, 

Oràm qui tenes apulam 

Littusqiie polyganicum 

Qui morsus rabidos levas, 

Irasque canum mitigas, 

Tu, sancte, rabiem asperam 

Riclusque canis luridos, 

Tu sœvam prohibe luem, 

I procul bine, rabies, 

Procul bine furor omnis abesto. 

El dans la ville d'Apulie d'oii provient cette oraison, on 
faisait neuf fois le tour de la ville avec des prières, pour 
obtenir la guérison d^une personne mordue ^ 

1. Joanne, Bict. géogr. de la France, s. v. Maries-de-la-Mer 
(Saintes-). 

2. Loc. cit., p. 76. 

3. W. G. Bhc\i,Folk-Medicinc, p. 120, 121, 134. 



AUTRES SAINTS ANTI-RABIQUES 183 

Nous terminerons cette revue des pratiques chrétiennes 
par celle-ci où ne paraît figurer aucun saint, et que raconte 
d'Aromatarii. A Lucques, les membres d'une famille ont un 
secret : celui qui opère prend un pot de terre et écrit au fond 
certains caractères. On fait bénir le pot par un prêtre. Puis 
celui qui a fait l'inscription, la gratte de la surface du pot, 
met le fruit de ce raclage dans du vin que boit la personne 
mordue \ Ce fait se rattache à la série nombreuse des 
charmes ou incantations que l'on dissout dans un liquide 
quelconque pour le faire boire à un malade ou à celui que 
le charme doit pénétrer d'une vertu surnaturelle^ 

1. Aromataiius, DispiUaiio de rabie contagiosa. Venetils, 1625, p. 85. 

2. Voir noire article « Les gâteaux alphabétiques, m dans les Mélanges 
Bcnicr (Bibliothèque de l'Iicole des hautes études). Paris, 1887, p. 1 et 
suiv. 



CHAPITRE SIXIEME 

RECETTES ET REMÈDES PROFANES 



§ 1. Comment on se préserve de la rage. — § 2. Comment on guérit 
la morsure du chien enragé. 



■ 



CHAI^ITRE VI 



RECETTES ET REMEDES PROFANES 



f 



§ 1 . — COMMENT ON SE PRÉSERVE DE LA RAGE 

Rappelons d'abord qu'il n'y a pas encore longtemps 
c'était une croyance générale — Balzac la partng-e encore 
en 1810 — que les chiens qui viennent de lieux infestés, 
transmettent les maladies dont ils ne sont pas atteints 
eux-mêmes. Pour cette raison, c'était l'usag-e en temps de 
peste de tuer tous les chiens : ainsi la mesure a été appli- 
quée, par ordre de l'autorité publique, lors de la peste de 
Marseille, en 1721, et de celle de Dijon, en 1722 \ 

Les pratiques que nous allons énumérer sont d'ordres 
bien divers, et il est difficile de les rapporter à une idée 
g-énérale, sinon celle-ci : qu'on domine la nature, les objets 
animés et inanimés, par l'emploi de paroles ou d'objets 
sacrés, doués de vertus particulières. 

Voici d'abord, d'après un de nos vieux livres, les recettes 
de commères du xv* siècle ; 

Qui veult affranchir son chien de devenir enragié, si lui donne 
à mengier, tous les jours au matin, un morseau ou deux qui aura 
esté porté à l'offrende le dimance derrain (dernier) passé, et, si le 
refTuse, sachiez pour vray qu'il est mal disposé... 

Quant on craint que son chien ne soit mors de chien enragié, 
faites-le mengier et boire parmi un trépié, et il sera ce jour 
asseuré de la rage *. 

1. Balzac, Histoire de la rarjc, p. 27. 

2. Evangile des Quenouilles, écl, Jannet, p. 43 et 73.. 



188 CHAPITRE SIXIÈME 

Pour se garanlir soi-même des chiens, une de ces com- 
mères donnait celte autre recette : 

Marolte Pelée rjist que qui ne veult estre assailli ni aboyé des 
chiens, de jour ne de nuit, n'ait du bon fromage rosti, et leur 
donne en disant : In chamao et freno, tout au long, et pour cer- 
tain ilz le laisseront en paix, voire et se fussent-ilz rabis. 

On a vu plus haut la formule, nous dirions presque 
l'exorcisme, par lequel, en Bretagne, on met en fuite le 
chien enragé. Voici des formules analogues allemandes 
et autres : 

En Souabe, on presse les deux pouces contre l'intérieur 
de la main et l'on dit : 

Hund, Hund, Hund, 
Leg' du deinen Mund 
Auf die Erden ! 
Mich hat Gott erschaflen 
Und dich werden lassen. 
Im Namen Gottes u. s, w. *, 

Chien, chien, chien, — Pose ton museau sur la terre ! — Moi, 
Dieu m'a créé, — Et toi, il t'a laissé naître ! — Au nom de 
Dieu, etc. 

Il existe dans l'ancienne littérature allemande des conju- 
rations contre les chiens^ Hundesegen^. 

Chez les Masures, branche de la famille polonaise qui 
habite la province de Prusse, on garantit les bestiaux avec 
cette prière : 

Je vais bénir contre le chien enragé l'étable du chrétien baptisé 
N. N. Il passait sept apôtres, tous frères les uns des autres. — 
Où allez-vous, vous sept apôtres, tous frères les uns des autres? 
— Nous allons bénir contre le chien enragé l'étable du chrétien 
baptisé N. N. — Allez et bénissez en mon nom. Que font les 

1. E. Meier, Sagen aus Schivaben, p. 518. 

2. On en trouvera quelques-unes dans la Zeitschrift fur das deutsche 
AUerthim., l. XI (1859), p. 260 et suiv. 



RECETTES ET REMÈDES PROFANES 189 

enragés? — Ils dorment. — Laissez-les dormir. Prenez de la laine 
et du coton, et bouchez leurs blessures pour que cela ne crie pas 
et que cela ne beugle pas et que cela ne veuille pas grimper aux 
murs, mais que cela se calme, de même que l'eau dans le Jour- 
dain lorsque saint Jean baptisa le Seigneur Jésus. Non par mon 
aide, mais par celle du Seigneur Jésus et de tous les saints. — Un 
Paler sans amen '. 

Il existe de même un grand nombre de formules pour 
éloig-ner le loup des bergeries. C'est ce qu'on appelait 
autrefois en français la « patcnôtre du loup ■. » 

Dans certains pays, porter sur soi une peau de loup est 
un préservatif, en vertu du principe de la sympathie ^ 

Les bag'ues étaient originairement des amulettes, sur- 
tout quand elles tenaient enchâssée une pierre précieuse 
et magique. Certaines qui portaient une figure d'animal 
gravée sur le chaton protégeait contre cet animal : nous 
n'en avons pas trouvé d'exemple pour le chien ou le loup ; 
mais il en a sans doute existé. 

En Bohème, quand on rencontre un chien enragé, si on 
le voit avant qu'il ne vous ait vu, et qu'on se morde le 
pouce de la main droite, le chien ne peut rien contre vous \ 
Cela se rattache à une croyance très répandue relativement 
au loup. En Berry, si la bergère voit le loup la première, 
celui-ci perd tout pouvoir sur elle et son troupeau; mais 
si le loup voit la bergère avant d'en être vu, celle-ci perd 
aussitôt la voix'. 

De là l'expression proverbiale sur un homme enroué : « il 
a vu le loup ^ » « Les loups ont vu Mœris les premiers n, 

1. Toeppen, Aberglauben ans Masurcn, 2'^ édit., p. 48. 

2. M. Rolland en a réuni un certain nombre d'exemples dans la 
Faune populaire df. la France, t. I, p. 124 et suiv. 

3. Bhck, Folk- Medicine, p. 154. 

4. Grohmann, Aberglauben aus Bœhmen, p. 54. 

5. Laisnel de la Salle, Croyances du centre de la France, t. II, p. 129. 

6. « Perdant la parole comme ceux qui ont vu le loup sans v penser .>i 
Ecrivain du xvi° siècle, cité par Littré, Dictionnaire, s. v. Loup, 
p. 349, col. 3. 



190 CHAPITRE SIXIEME 

c'est-à-dire Mœris est mueLle, dit unpersonnag-e deVirg-ile*; 
et d'autres passages des écrivains classiques témoignent de 
la même croyance. L'Orient la connaissait aussi, comme 
on voit par ce passage de VAvesta des anciens Perses : 
« Puissions-nous voir le loup les premiers et qu'il ne nous 
voie pas le premier^ » Cette croyance a sans doute sa racine 
dans ce fait que quand on voit le loup le premier, on peut 
se mettre en étal de défense, et, par là, souvent effrayer le 
loup ; tandis que si on est surpris par lui, on est sans 
défense. C'est un simple principe de stratégie, tous les 
^ours appliqué à la guerre. 



§ 2. — COMMENT ON GUÉRIT LA MORSURE DU CHIEN ENRAGÉ 

Pour savoir si la morsure d'un chien est venimeuse, on 
prend un morceau de pain que l'on frotte à la blessure, et 
on le jette à une poule. Si elle le mange et ne meurt pas, 
la morsure est sans venin. — Ce diagno:tic est donné 
comme infaillible à la suite de l'instruction sur les clefs de 
saint Hubert et des formules de la bénédiction du pain pour 
la rage dans le recueil d'exorcismes et de prières du fran- 
ciscain Vincent de Berg ^ Nous retrouvons encore la même 
recette dans un petit livre populaire de notre pays*. On 
peut aussi jeter ce pain à un autre chien : s'il devient enragé, 
c'est que la blessure a du venin ; s'il ne le devient pas, la 
morsure est inoffensive ^ 



1. Egloque, IX, 54. 

2. Sur celle croyance et les textes qui 's'y rapportent,' voir : Rolland, 
Faune pi qmlaire, t. I, p. 117; Liebrecljl, Zur Volkskiinde, p. 335; 
J. Darmesteler, dans \a.Romania, t. X (1881), p. 289. — Aux textes cités 
par ces divers écrivains, ajouter le chap. ii de Solin. 

3. Colo-ne, 1743, p. 82. 

4. La Médecine et la chirurgie des pauvres, TB*^ édit. Avignon. 1858, 
p. 284. 

5. Ibid. 



RECETTliS ET REMÈDES PROFANES 191 

Selon une croyance populaire rapporléo par M. l'abbé 
Hallet, la morsure est incurable quand on est blessé au 
sommet de la tète'. La croyance s'explique peut-être par 
le fait que les blessures où la dent du chien ou du loup 
pénètre dans le crâne sont bien plus dangereuses que les 
autres. — En Beauce, raconte M. Rolland % les femmes 
s'abstiennent de couler la lessive le vendredi, parce que si 
elles étaient mordues ce jour-là par un « chien fou », le mal 
serait incurable. — Cela peut s'expliquer par le fait que le 
vendredi est un jour néfaste. 

Mais les pratiques curativcs sont innombrables ! 
C'est encore une pratique usitée dans beaucoup d'autres 
cas, en Occident, que nous trouvons à Bassora sur le golfe 
Persiquc. Un mollah descendant du prophète monte sur 
deux piliers situés l'un près de l'autre. Il s'y installe 
dans la posture du colosse de Rhodes: les personnes mor- 
dues passent entre ses jambes et elles sont guéries ^ C'est 
le procédé si fréquent dans nos pays qui consiste à passer 
sous une châsse, ou dans le trou d'une pierre, ou entre les 
branches recourbées d'un arbre; on croit qu'on laisse le 
mal au passage. 

Chez les Arabes, le sang royal avait le privilège de guérir 
de la rage. Dans la Hamâsa, recueil de poésies compilé vers 
223 de l'hégire (840 de notre ère), un poète voulant faire 
l'éloge d'une tribu (les Banoù Sinân) dit : « Ils construi- 
sent les édifices des actions généreuses et guérissent les bles- 
sures. Leur sang est le remède souverain contre la rage '*. » 
Le scholiaste arabe ajoute à propos de ce vers : cela veut 

1. Hallet, op. cit., p. 57, n. 

2. Vaune 'populaire, t. IV, p. 76. 

3. M. G. Black, Folk-Medicine, p. 69. 

4. Fr. Riickert, Hamdsa t. II, p. 280 ; Cf. Freylag, Hamasœ car^ 
?n/Ha, pars posterior, II, p. 583 et 584. Un proverbe arabe rnpporlé dans 
Fre\[ag{Arabum Proverbia, t. I, p. 488), dit : lesnng des rois guérit l'hy- 
drophobie. Voir aussi Lane, An Aridàc-EnijUsli Lexicon, VU, fasc. 2^ 
p. 2026, col. 2 et 3. 



192 CHAPITRE SIXIÈME 

dire que c'étaient de vrais rois, et que pour cette raison leur 
sang guérissait delà morsure du chien enragé. On dit, en 
effet, qu'il n'y a pour cela de remède plus sur que de boire 
du sang d'un prince. Voici, raconte-t-on, comment on s'y 
prenait: Au pied gauche d'un prince, on piquait la veine 
du troisième orteil, et on laissait tomber une goutte de 
sang sur une datte qu'on donnait à manger au mordu, qui 
guérissait par ce moyen : d'après d'autres récits, on tirait le 
sang du nez. » 

M. Hartwig Dercnbourg, qui me communique ce texte, 
veut bien ajouter les renseignements suivants: « Un autre 
procédé curatif auxquels les Arabes avaient recours, était 
l'absorption de l'eau puisée dans certains puits, qui avaient 
la réputation de guérir la rage. Dans la Cosmographie d'Al- 
Kazwînî (Ed. Wùstenfeld, II, p. 123), l'auteur, qui écrivait 
en 1276 de notre ère, cite parmi les merveilles d'Alep « un 
puits situé dans un village de la banlieue, qui avait la vertu 
de guérir celui qui buvait de son eau ». Puis il ajoute : 
« C'est bien connu. Un des habitants de ce village a dit: 
la condition du succès, c'est que la morsure remonte au 
plus à quarante jours. Si le mal est plus ancien, il est incu- 
rable. )) Dans la Vie des animaux^ par Ad-Damîrî, mort en 
1403 de notre ère (Ed. de Boulak, II, p. 337), les symp- 
tômes de la rage sont décrits ; et, dans la citation du passage 
d'Al-Kazwînî, il est seulement ajouté que ce village voisin 
d'Alep était appelé lui-même « le puits de la rage ». 

Chez les Masures fprovince de Prusse), on tourne trois fois 
autour de la personne mordue, les mains croisées et en 
récitant cette formule : 

Dis la prière du Seigneur ! Comme Notre-Seigneur Jésus- 
Christ se promenait avec ses disciples et que ceux-ci lui deman- 
daient de les guérir de la morsure du chien enragé et de la 
chienne, il leur dit : Guérissez avec la puissance de Dieu et l'aide 
du Fils de Dieu et de l'Esprit-Saint. L'eau de la mer resta tran- 
quille quand la Mère de Dieu baigna son Fils : ainsi puisse Fani- 



RECETTIiS ET REMÈDES PROFANES 193 

niai rester tranquille... et rendre le poison par l'aide de Dieu et 
du Saint-Esprit, au nom de Dieu le Père, du Fils et du Saint- 
Esprit'. 

Les charmes ou incantations doivent naturellement pro- 
duire un plus sur effet, quand on les avale et que, par ce 
moyen, on s'assimile leur vertu. Ainsi un écrivain du xvi" 
siècle, Jacques du Fouilloux, dans sa Veiierie, donne une 
recette oii la formule curative est enroulée dans une ome- 
lette. )) J'ay appris une recette d'un gentilhomme, en Bre- 
taigne, lequel faisoit de petits escriteaux, oii il n'y avoit 
seulement que deux lignes, lesquels il mettoit en une ome- 
lette d'œufs, puis les faisoit avaller aux chiens qui avoicnt 
esté mordus de chiens enragez, et y avoit dedansTescriteau^, 
Yran, quiran, cafram ^ cafratreni cafratrosque. Lesquels 
mots disoit estre singuliers pour empescherles chiens de la 
rage, mais quant à moy, je n'y adjoutepas defoy.^ » D'après 
Conrad de Wiltenberg, auxvn'' siècle, on faisait avaler aux 
personnes mordues une beurrée où l'on avait écrit les 
« sept paroles du Christ, » ou « l'Évangile de saint Jean' ». 
« L'Évangile de saint Jean » était considéré comme un 
amulette ou phylactère des plus puissants. On le portait 
souvent au cou dans une bulle, ou un cylindre, ou dans un 
tuyau de plume d'oie. L'usage est presque aussi ancien 
que le christianisme, car il est mentionné dans saint Au- 
gustin"^ et, d'après Yiollet-le-Duc% il existait encore au 
siècle dernier. 

En Angleterre, dans le Lincolnshirc, on écrivait sur une 
pomme ou sur un morceau de pain blanc, un charme ainsi 

1. Tœppen, Aberglauben aus Masiiren, 2" édit. p. 46. 

2. Réimpression de 1864 (Niort) f. 61, verso. 

.3. Conrad de Wiltenberg, Doctrina de Magia. Wittebergct, 1661, 
§ XIX ; cilé dans Black, Folh-Medicine, p. 167. 

4. Dans son 7<= Traité sur saint Jeun. — Cité dans Thiers, Traite des 
superstitions, t, II, 1. IV, chap. ix. 

5. Dictionnaire du mobilier français, t. III, p. 85. 

l..\ RAGE 13i 



194 CHAPITRE SIXIEME 

conçu. « roi de gloire, viens en paix! Pax. Max. D. inax \ » 
Dans la partie allemande de la province de Prusse , on avale 
diverses formules écrites sur du papier ou sur une beur- 
rée ".Une d'entre elles est une formule magique qui a une 
bien vieille histoire et une longue célébrité, car on la trouve 
déjà dans les derniers temps de l'antiquité, et elle s'est 
depuis répandue sur le monde entier^. C'est la formule 
rétrograde : 

S A TOR 

A R E F 

TENET 

OPERA 

ROTAS 

La formule doit être employée depuis longtemps contre 
le rage, car on la trouve écrite au-dessous d'un chien dans 
une mosaïque du xi''- siècle de notre ère, conservée dans 
l'église de Pieve-Terzagni, près de Vérone. Le chien est 
figuré la tête basse et la queue entre les jambes, comme 
vaincu par l'exorcisme. A peu de distance, on voit un per- 
sonnage tonsuré dans une niche en arcade faisant partie 
d'un bâtiment : peut-être est-ce l'image d'un saint ou d'un 
thaumaturge qui guérissait de la rage \ 

La croyance aux vertus des pierres-amulettes a égale- 
ment survécu dans le traitement populaire de la rage. Dans 
le sud du pays de Galles, on guérit la morsure avec une 
pierre qu'on appelle selon les endroits Llaethfaen « pierre 
à lait » ou caireglas « pierre bleuâtre (ou grisâtre). » Des 
pierres de ce genre sont conservées de génération en gêné- 

1. '2>\d.ck,'Folli-medicine, p. 201; et Dyer, EiiglishPolk-lore, p. 144. 

2. Frischbier, Hexempruch und Zauherhann, p. 66. 

3. Voir, sur ce charme, un article de M. Reintiold Ivoehier dans les 
Verhandlungen der Berliner Gesellschaft fur Anthropologie, etc. 
t. XII (1881), p. 301-306). 

4. Ernst aus'm Weerlh. JDer Mosaikboden in S^-Gcreon zu Coeln, 
etc. 1873, in-folio, p. 19-20 et pi. VII. " 



RECETTES ET REMÈDES PROFANES 195 

ration dans plusieurs familles. On gratte la pierre, et la 
poudre qu'on obtient est mise dans du lait qu'on donne à 
boire au malade. Mais la pierre perdrait sa vertu, si celui 
qui la possède faisait payer ce service, et la nature merveil- 
leuse de la pierre se montre en ce que malgré ce grattage, 
elle ne diminue pas '. Cette croyance a été transportée jus- 
qu'en Amérique, La pierre venait de Suisse; un Italien qui 
l'avait apportée, l'avait vendue à un fermier du Kentucky 
et en vingt-trois ans, ce fermier a guéri cinquante-neuf 
personnes avec cette pierre. Quand une personne avait été 
mordue, on appliquait la pierre h la morsure ; puis quand la 
pierre avait absorbé le poison de la blessure, on la baignait 
dans du lait froid et de l'eau — pour la faire dégorger — 
et après cela (comme la pierre de la « soupe au caillou »), 
elle pouvait servir de nouveau. M. Black, qui rapporte 
cette histoire_, ajoute qu'on voit de temps à autre dans les 
journaux (probablement anglais ou américains) des articles 
sur des pierres merveilleuses de ce genre ^ 

La vertu qui s'attache à ce qui vient d'une personne 
exécutée par arrêt de justice (corde de pendu, sang de guil- 
lotiné, etc.) donnait sans doute sa valeur à la recette sui- 
vante : « Se faire des pilules du test (crâne) d'un pendu, 
pour se guérir des morsures d'un chien enragé ^ . » 

Pour terminer avec les remèdes purement superstitieux, 
ajoutons que manger le gazon du cimetière de l'église de 
Saint-Edren, à Llanedeyrn en Pembrokeshire (pays de 
Galles), passait pour guérir de la rage : Black cite un 
exemple d'une cure de 1848 '. 

Un des remèdes les plus fréquents en France, dans les 
derniers siècles (il est mentionné plusieurs fois dans les 
observations d'Andry), et conservé encore dans le peuple, 
est une omelette dans laquelle on mélange des substances 

i. Communication de M. Lly warcli Reynolds, de Merthyr-Tydvil. 
'J. Blaclî, Folk-Medicine, p. 144. 

3. Tliiers, Trailédes superstiiiuns, l. I, livre V, chap. iv. 

4. Black, ï'olk-Medicinc, p. 96. 



196 CHAPITRE SIXIÈME 

parliculièrcs, et dont certaines personnes ont le secret ^ Un 
écrivain assure que ces empiriques sont d'ordinaire des 
maréchaux ferrants': serait-ce parce qu'ils joindraient à 
l'omelette quelque cautérisation de la blessure ? 

Les remèdes d'ordre naturel, proposés contre la rage, 
sont innombrables. On peut en voir la liste dans l'article 
Rage, de M. Brouardel ^ On peut en voir aussi un grand 

1. Cf. Rolland, Faime populaire, t. IV, p. 76. Sur ces omeleltes, cf. 
Andry, op. cit., p. 333. Comme exemple de ces recettes d'omelettes et 
des pratiques qui en accompagnaient la préparation, nous donnons la 
suivante d'après A. de Garsault, Le Nouveau parfait maréchal. Paris, 
1781, in-4, p. 229. 

« Vous prendrez trois œufs, dont vous ôterez soigneusementles germes; 
vous aurez de la racine d'pglantier ou rosier de haies, que vous ferez 
arracher du côté où le soleil donne; faites-la râper le plus menu que 
faire se pourra, après en avoir ôté la première peau : cassez un de 
vos œufs par le petit bout, pour en faire sortir le jaune, sans qu'il y ait 
une grande ouverture à Tœuf ; vous l'emplirez trois fois d'huile de noix 
de la meilleure, tirée sans feu ; jetez cette huile avec vos œufs ; ajoutez 
une bonne pincée de poudre d'églantier, c'est-à-dire autant que les cinq 
doigts, à demi écartés, pourront en prendre; mêlez bien le tout ensemble, 
après quoi vous la mettrez dans une poêle que vous aurez eu le soin de 
faire rougir sur le feu : vous ferez bien cuire cette omelette, en sorte 
qu'elle soit sèche ; après qu'elle sera faite, vous la ferez manger au ma- 
lade ; s'il est blessé et qu'il y ait une galle dessus la morsure, vous 
frotterez la plaie avec un linge et du vin chaud, jusqu'à ce que le sang 
y vienne ; quand la plaie sera saignante, vous y mettrez un morceau 
d'omelette qui doit être brûlante pour bien faire son effet. Le malade 
mangera le reste ; il faut qu'il soit à jeun, pour prendre ledit remède, et 
si, par hasard, après l'avoir avalé, l'envie de dormir lui prenait, il fau- 
drait qu'il y cédât sur-le-champ partout où lise trouverait; neuf jours 
après qu'on aura pris le remède, il faudra avaler de la thériaque délayée 
dans du vin. 

ce Nota, — Qu'il ne faut point mettre de sel dans ladite omelette, ne 
point boire en la mangeant, et ne manger de deux heures après l'avoir 
prise. » 

2. De Chesnel, Dictionnaire des superstitions (Coll. Aligne), 
col. 977. 

3. Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, 3^ sér., t. II. 
(1874), p. 240. 



RECETTES ET REMÈDES PROFANES 197 

nombre dans les observations d'Andry \ Un des remèdes 
qui, au siècle dernier (en 17o0), fut un moment en vogue 
en France, était une « poudre de Tunkin », dont le secret 
avait été apporté de l'Indo - Chine -. Quelques-uns des 
remèdes qui, par tradition, s'emploient encore dans nos 
campagnes, par exemple les écailles d'huître calcinées ^ 
sont simplement des survivances de l'ancienne médecine \ 
De même pour les hannetons séchés et pilés^ pour les 
décoctions d'écrevisses, etc. — Plusieurs de ces remèdes 
anciens doivent encore leur autorité aux petits livres que 
le colportage répand encore dans les campagnes "\ 

Certaines familles , on dehors même du prétendu 
« parentage » de saint Hubert, avaient des recettes con- 
servées par tradition. Ainsi, près de Brioude (Haute-Loire), 
au village de Bournoncle-Saint-Julien (commune de Beau- 
mont), la famille Pialoux administre un remède aux 
personnes mordues par des chiens enragés (ou supposés 

[ 

1. On en trouvera aussi une liste dans A. de Garsault, Le Nouveau 
parfait maréchal. Paris, Bailly, 1781, in-4, p. 481. 

2. Andry, p. 361, et Leneld'Ivoiry, Manuel des Enragés (Lyon, 1782), 
p. 14. 

3. Voir, par exemple, La Médecine et la Chirurgie des païa-res, 12® 
édition, Avignon 1868, qui donne de longs détails sur les diverses pré- 
parations faites avec ce remède. 

4. Sur l'emploi d'écaillés d'huîlres pilées ou calcinées, voir Andry, 
op. cit, p. 62 et 330 ; et cf. L'Armerye, Dictionnaire francois-breton, 
p. 321. 

5. Par exemple : Le secret des secrets de nature. Épinal, Pellerin, 
p. 4: « Pour guérir les chiens enragés. Il faut enfermer les chiens enra- 
gés et ne leur rien donner à manger l'espace d'un jour, puis il faut 
mêler en leur breuvage un peu d'ellébore ; et lorsqu'ils seront purgés, 
il les faut nourrir avec du pain d'orge ; on guérira ainsi ceux qui seront 
mcrdus par des chiens enragés. » — La nouvelle science des gens de 
campagne, Épinal, Pellerin, p. 48 : « Remède fort facile contre la rage : 
Prenez un hareng salé et nouveau, tout cru, pilez-le dans un morlier 

"jusqu'à ce qu'il soit comme de la pâte, que vous appliquerez en forme 
de cataplasme sur la morsure, continuant cette application pendant trois 
jours.» 



198 CHAPITRE SIXIKME 

tels), et ce remède inspire la plus grande confiance dans la' 
contrée. La famille Pialoux tient ce remède de Marc de 
Gouzel, seig'neur de Lauriac, qui le lui donna au moment 
d'émigrer, an temps de la Révolution \ Une particularité 
de ce traitement consiste en ce qu'après avoir pris le 
breuvage, dont la famille Pialoux a le secret, il ne faut pas 
dormir de vingt-quatre heures. M. Paul Le Blanc, qui me 
communique ces renseignements, y ajoute ce souvenir 
personnel : 

Mon grand -père habitait alors sa propriété de Bournoncle, et 
j'avais neuf à dix ans, lorsqu'on nous dit qu'un médecin de la 
Haute-Loire avait conduit au père Pialoux son fils, qui venait 
d'être mordu par un chien enragé. Je me souviens, comme si 
c'était hier, de l'arrivée de ce docteur et de son enfant ; il était 
de mon âge et tout pâlot comme moi. Comme il ne faut pas dor- 
mir après avoir pris le breuvage, des femmes le promenaient dans 
les rues de Bournoncleen le tenant sous les bras. Lorsque je ferme 
les yeux, je le vois encore,... et ce souvenir me glace, car j'ai toujours ■ 
eu la peur de la rage et des chiens enragés. Les bonnes femmes . 
de Bournoncle ne contribuaient pas peu à me terrifier avec leurs 
histoires. Je me souviens surtout qu'elles racontaient qu'on ache- 
vait les personnes enragées en les étouffant entre deux matelas. 

Une famille de Tullins, en Dauphiné, avait aussi un 
remède contre la rage , que l'on disait conservé depuis 
plusieurs centaines d'années. Cette famille s'en faisait | 

1. Voici en quels termes I^egrandd'Aussy dans son Voyage fait en ■1787 
et nSS dans les ci-devant haute et basse Auvergne. Paris, an III, in-8, 
t. m, p. 316, parle de ce remède et de son possesseur : « Près 
de Brioude, un de ces hommes qu'on désignait sous le nom de nobles, 
s'est dévoué à guérir les personnes mordues par des chiens ou des loups 
enragés. Ces accidents sont très communs en Auvergne, soit pendant 
l'été quand les ruisseaux sont à sec, soit pendant l'hiver quand ils sont 
gelés. Le citoyen de Lauriac (ainsi s'appelle l'homme bienfaisant dont je 
parle) a trouvé son spécifique contre la rage; et de toutes les parties 
de l'Auvergne, on accourt à lui ; il reçoit les malades dans son manoir, 
les nourrit, les loge, les guérit. C'est, pour la contrée, un dieu bienfai- 
teur. » 



RECETTES ET REMÈDES PROFANES 199 

g-loire et l'adminislrait gratuitement aux personnes mor- 
dues, et on se rendait à Tullins de plus de ving"t lieues à la 
ronde*. Andry mentionne aussi, plusieurs fois, des re- 
mèdes de paysans. Un grand nombre de remèdes des siècles 
passés contenaient de la rue ; la rue est une plante à 
propriétés acres et irritantes, au goût aromatique, et que 
la médecine n'emploie aujourd'hui qu'avec prudence. 
En Haute-Bretagne, m'apprend M. Orain, les paysans 
considèrent le plantain d'eau [Alisma plajitago L.) comme 
un remède souverain contre la rag'e. 

On trouve aussi, dans les pays de l'Orient, des gens qui 
prétendent avoir un remède secret. « Ils ont aussi (il s'agit 
de nos Arabes d'Algérie) leurs jongleurs et leurs charlatans 
pour se prétendre guérisseurs. A quelques lieues d'Orléans- 
villc. il existe un Arabe^ très connu dans le pays comme 
possédant un secret, qu'il fait payer très cher, à l'aide 
duquel il prétend, non pas seulement guérir de la rage, 
mais encore en préserver". » 

Comme dernier remède, nous signalerons celui que 
Balzac préconisait, en 1810, dans son Histoire de la rage. 
C'était de supprimer « les chiens libres », parce que la 
plupart des accidents viennent des chiens errants. Des 
ordonnances de police avaient essayé de mettre fm au 
vagabondage des chiens à Paris, en 13c6, 1725 et 1741 ^; 
mais la menace des plus fortes amendes avait été inutile, 
et les chiens continuaient à sortir autrement que tenus en 
laisse. Balzac croyait qu'en établissant une capitation et 
une sorte d'état civil de la population canine, on suppri- 
merait tous les accidents dans leur racine, et son livre se 
termine par un « projet de loi pour la taxe canine, et 
observations sur le mode d'exécution )>. Une proposition 

1. Abbé Rozier, Coun complet d'affriculfure. Paris, 1789, in-4, t. VIII, 
p. 513. 

2. Dussourt, Observations sur la rage, dans les Mémoires de méde- 
cine militaire, 2« série, t. XVII (1856), p. 161. 

3. Voir Balzac, op. cit., p. 38 et les documents qu'il cite. 



200 CHAPITRE SIXIÈME 

semblable avait déjà été faite en 1789, et l'on présentait 
cette taxe sous le titre d' « impôt c anino-patrio tique , afin 
que les chiens, qui sont le symbole de la fidélité et de la 
franchise, puissent manifester leur philanthropie, et con- 
tribuer aux charges de l'Etat, comme à la félicité de l'Em- 
pire des Lis ^ » On sait que, depuis, la taxe a été 
établie en France, et qu'elle n'a pas arrêté les accidents ni 
supprimé les chiens errants. C'est, en effet, par suite de 
l'incubation de la rage que le chien fou quitte la demeure 
de son maître et se met à vaguer, portant souvent au loin 
cette contagion dont la science ignore encore l'origine et 
la genèse. 

1. La Caninomanie, ou l'impôt favorable clans toutes les circonstances, 
et surtout dans les conjonctures présentes. Traduit et donné au Public 
patriote, par très politique et très preux César, chien de liaute Jignée et 
de grand parentage ; secrétaire interprète de l'Aréopage des Chiens, 
pour la Langue Franque, et Serviteur de M. le Chevalier de Trévigny, 
fils, de Falaise. A Caninopolis, et se trouve à Paris, chez Leroy, libraire... 
1789, 142 p. in-24. — Leprojet de règlement se trouve p. 76 et suiv. 



APPENDICE 



DE L'EMPLOI THÉRAPEUTIQUE DES RELIQUES 
A L'INTÉRIEUR 



APPENDICE 



DE L EMPLOI THÉRA.PEL'TinUE DES RELIQUES, A L LXTÉRIEUR 



L'insertion, sous la peau du front, d'un fragment de la 
Sainte-Etole n'est qu'un exemple de plus de l'introduction 
d'un objet sacré ou miraculeux dans le corps qui doit s'en 
assimiler la vertu. On pourrait citer de nombreux exemples 
de ces pratiques qui sont l'expression matérielle d'une foi 
matérialiste. C'est ainsi qu'on avale l'eau sur laquelle on a 
prononcé des incantations, le papier ou le pain sur lequel 
on les a écrites '. Les accusés qui allaient subir la torture 
avaient quelquefois recours à des pratiques de ce genre. 
On a conservé dans la bibliothèque de Ferrare un cahier 
de recettes qui a appartenu au médecin Michel Savonarole, 
père du fameux religieux de ce nom. Ce manuscrit contient 
un charme ou brevet (en latin , brève) contre la tor- 
ture, ainsi conçu : Et ne au feras de ore nieo verbum veri- 
tatis, quia usquequaque in juditiis tiiis semper speravi. 
Domine, vim patior ; responde pro me. Quid dicam, quid 
respondebo tibi cum apiid te fuero ? On devait avaler le 
charme, comme dit la recommandation : Facutistud brève 
comedas anteaquam vadas ad torturam. Et comme les juges 
croyaient, eux aussi, à la vertu du charme, ils faisaient 

l.La bienheureuse ^larie Alacoque sauva son frère, l'abbé Alacoque, 
gravement malade, en lui faisant prendre une boisson dans laquelle 
elle avait trempé une prière formée d'une invocation au Cœur Sacré de 
Notre-Seigneur. La dévoiion au Sacré-Cœur de Jcsus en exemples, etc., 
p. 83, cité dans Parfait, L'Arsenal de la dévotiOM^ p. 344. 



204 APPENDICE 

souvent donner une forte purgation à celui qu'on devait 
torturer. Raison de plus pour le populaire de croire que le 
charme aurait produit sou effet anesthésique s'il n'avait été 
évacué avec la purge \ Nous pouvons encore citer, comme 
exprimant la même croyance, l'histoire d'un saint irlandais, 
saint Colomba : on raconte de lui qu'étant enfant, il apprit 
Talphabet rien qu'en avalant un gâteau sur lequel son 
maître avait écrit les lettres de l'alphabet^. 

Mais ici nous voulons nous borner à donner quelques 
exemples de reliques prises à l iiitérieiir ^ c'est-à-dire agis- 
sant par absorption et par assimilation. 

Ce procédé était pratiqué en grand au moyen âge dans 
plusieurs pèlerinages célèbres et il donnait lieu à un com- 
merce lucratif pour le saint et ceux qui le représentaient. 
Ainsi à La Fère, où le culte de saint Firmin était très 
accrédité, — une partie des reliques du saint était conservée 
à la maladrerie de cette ville^ — les pèlerins n'achetaient 
pas seulement, comme ailleurs, des « enseignes ^ » à l'image 
du saint, mais souvent aussi des fioles contenant l'eau dans 
laquelle ses ossements avaient été plongés. Cette eau ser- 
vait à guérir de nombreuses maladies, et l'on appelait cela 
« les lavages (ou lavements) de M. saint Firmin''. » Au 

1. G. YevvdsOjSiqterstizioni, e<c.,Mo?i/emnî(Palerme,1886),p.ll, elc. 
— De même un accusé qui avait sur lui des cheveux de sainte Colette, 
supporta la torture avec tant de force qu'il fut déclaré innocent. Roskoff. 
Gesddchte des Teufels, II, 170. — La même croyance paraît exister 
au Tonkin ; car, comme trois indigènes chrétiens avaient supporté la 
torture avec un grand courage, on leur disait : « N'auriez-vous pas 
quelque recelte, quelque charme qui émousse les douleurs, puisque, 
frappés avec plus de force que les autres accusés, vous ne criez pas 
comme eux?» {Annales de la Propagation de la Foi, t. XIII, p. 286.) 

2. Voir notre article, Les Gâteaux alphabétiques dans les Mélanges 
Renier (Bibliothèque de l'École des Hautes Etudes), p. 1 et suiv. 

3. On donnait le nom d'enseignes de pèlerinage à de petites images 
du saint, le plus souvent en plomb ou en étain, que l'on mettait au 
bonnet ou au cou. 

4. Matton, Les enseignes et les lavages de saint Firmin de la Fère dans 
le Bulletin de la Société académique du Mans, t. XVIIl, p. 115. 



EMPLOI THÉRAPEUTIQUE DES RELIQUES 205 

moyen âge, on invoquait saint Firmin surtout pour Téré- 
sypèle et le scorbut ^ De même au pèlerinage de Saint- 
Quentin, dans la ville qui porte son nom, on trempait 
des reliques du saint dans de l'eau qu'on donnait à boire 
aux malades ou dont ils lavaient les parties malades de leur 
corps". Saint Quentin étaits urtout invoqué pour l'hydro- 
pisie. 

L'hagiographie et l'histoire nous fournissent plus d'un 
exemple analogue. L^eau dans laquelle saint Sulpice s'est lavé 
les mains sert à guérir les maladies et surtout les fièvres ^. 

On fait boire à un possédé le vin dans lequel on a lavé 
les reliques de saint Genulphus et le démon lui sort de la 
bouche avec du sang*. 

Les reliques de saint Ours servirent à un exorcisme de ce 
genre. « C'est un démoniaque délivré par l'intercession de 
saint Ours. Ce malheureux, se tenant à la porte de l'église, 
criait à haute voix : priez pour moi afin que je puisse prier 
pour vous. Ces paroles attirèrent naturellement l'attention 
de tous les assistants, du clergé comme du peuple, et, 
après qu'on se fût assuré de l'état anormal de l'individu 
qui criait, il fut résolu qu'on célébrerait une messe pour 
lui et qu'on lui ferait boire du vin bénit en l'honneur de 
saint Ours. Ce fut le prieur de la Collégiale qui célébra 
cette messe et fit ensuite la bénédiction du vin dans lequel 
on fit tremper le chef de saint Ours. Cela fait, on amena le 
démoniaque et, à grand'peine, on lui fit avaler du vin ainsi 



1. Corblet, Hagiographie du diocèse d'Amienj, t. II, p. 175. 

2. G. Lecoq, Étude iconographique sur le culte et le pèlerinage de 
Saint-Quentin, p. 10. CL Corblet, Hagiographie du diocèse d'Amiens, 
t. III, p. 387. 

3. Bollandistes Acia SS., janvier, t. II, p. 173, 38. — Des amoureux 
fort amoureux en ont quelquefois agi de la sorte avec les dames de leurs 
pensées. Un minnesinger qui fut une sorte de Don Quichotte avant 
Cervantes, Ulrich de Lichlenstein, but l'eau où sa dame avait trempé ses 
mains à table. Bossert, La Littérature allemande au moyen âge, p. 298. 

4. Bollandistes, janvier, t. II, p. 106, 43. 



206 APPENDICE 

bénit. Il n'en eut pas plus tôt avalé que les démons, après 
l'avoir jeté à terre, furent contraints de se retirer de son 
corps, à la g-rande satisfaction de cet homme et de tous 
ceux qui avaient prié pour lui \ » 

Brunon, évêque de Toul, guérit ses compagnons de la 
peste en leur donnant du vin dans lequel il avait préalable- 
ment trempé des reliques ^ 

Un roi de France aurait recouvré de la sorte la santé 
par l'intermédiaire de saint Josse. « Le roi Philippe I^"", 
atteint depuis deux ans de la fièvre, vint à Parnes-en- 
Vexin invoquer le Saint. Après avoir bu de l'eau sanctifiée 
par le contact de ses reliques, et prié plusieurs nuits devant 
la châsse, le monarque recouvra la santé. Comme témoi- 
gnage de ce miracle et de sa gratitude^, Philippe laissa à 
l'église de Parues des marques de sa magnificence ^ » 

A Arras^ on guérissait le mal des ardents, — c'est la 
même maladie de peau qu'on appelait aussi feu sacré ou 
feu Saint-Antoine, parce que saint Antoine la guérissait 
aussi, — avec de l'eau dans laquelle on faisait distiller 
quelques gouttes de la Sainte-Chandelle *. Cette eau s'em- 
ployait plus souvent à l'extérieur, mais on l'employait 
aussi quelquefois à l'intérieur. A Courtrai (où l'on possédait 
un fragment de la Sainte-Chandelle), pendant la peste de 
1643, les fidèles burent ou emportèrent de cette eau la 
valeur de quatorze tonnes ^ Cette eau, qu'on appelle « eau 
médicale », se fabrique encore en plusieurs sanctuaires où 



1. Vie de saint Ours, archidiacre d^Aoste. Aoste. 1868, p. 92. 

2. D. Calmet, Histoire de Lorraine, t. II, p. 159, cité dans Raoul 
Rosières, Recherches critiques sur Vhistoire religieuse de la France, 

p. 342. 

3. Abbé Robitaille. Vie de saint Josse. Arras, 1867, p. 105. 

4. Abbé Proyart, Sanctuaires de Notre-Dame des Ardents, p. 24, cité 
dans P. Parfait, La foire aux relic/ues, p. 81. La sainte chandelle d'Ar- 
ras est un cierge apporté au xiie siècle, par la Vierge elle-même, à la 
cathe'drale d'Arras. 

5. Abbé Proyait, cité par P. Parlait, of. cit., p. 87. 



EMPLOI THÉRAPEUTIQUE DES RELIQUES 207 

l'on a des fragments de la Sainte-Chandelle. Tout récem- 
ment encore, dans un pèlerinage de 1878, une religieuse 
ursuline a été guérie d'une extinction de voix par la vertu 
de cette eau. « Le soir même, racontait le journal fUnivers^ 
la religieuse, après avoir bu de l'eau dans laquelle on avait 
distillé quelques gouttes du Saint-Cierge, retrouvait la 
parole ^ » 

Le Saint-Suaire conservé à Gadouin, dans le Périgord, 
est u celui des linges qui dans le tombeau, enveloppait la 
tête de Jésus ». Yoici un cas de guérison opéré par cette 
relique ; ici ce que l'on infuse, ce n'est pas la relique elle- 
même, mais des objets qui l'ont touchée. « Un des procu- 
reurs de la confrérie du Saint-Suaire lui conseilla de se 
vouer au Saint-Suaire et de faire une neuvaine en son hon- 
neur, en prenant chaque jour un peu de vinaigre qu'il lui 
donna (au malade), et dans lequel on avait fait tremper un 
anneau d'argent et un cordon de soie qui avaient touché la 
relique. Le malade exécuta de point en point ce qu'on lui 
avait conseillé, et, avant la fin de la neuvaine^ le serpent 
qui était dans son corps mourut et il en fut tout à fait 
délivré ^ » Ce qu'on appelle ici « serpent » était sans doute 
un ver, le ver solitaire. 

On fait ainsi, par ce procédé, des eaux bénites particu- 
lières qui ont des vertus curatives. Ainsi « l'eau bénite de 
saint Ignace ; » mais « la relique qu'on plonge dans l'eau 
est renfermée dans un tube de verre, afin qu'elle ne se 
gâte pas par l'humidité ". » Elle sert contre le choléra;, les' 
maladies contagieuses et autres infirmités. C'est par le 
même procédé, c'est-à-dire en plongeant dans l'eau, non 
la relique , mais le reliquaire,, qu'on obtient « l'eau de la 
Sainte -Larme. » La relique dont il s'agit ici est une 
larme de Jésus-Christ conservée à Allouagne (Pas-de-Ca- 

1. Cité dans P. Parfait, op. cit., p. 91. 

2. Le R. P. Caries, Histoire du Saint-Suaire de Noire- Seigneur Jésus- 
Christ, p. 277, cité dans P. Parfait, op. cit., p. 200. 

3. Le P. Terwecoren, La Dévotion à saint Ignace de Loyola, p. 129. 



•208 APPENDICE 

lais) et qui passe pour avoir été recueillie par Marie-Made- 
leine sur le tombeau de Lazare '. L'eau dans laquelle on a 
trempé la médaille de saint Benoît, une dos plus puissantes 
amulettes chrétiennes, a les plus grandes vertus, et son effiT 
cacité s'étend jusqu'aux animaux. Voici, entre autres gué- 
risons d'animaux, celle d'un chat malade de la gale. 

Le visiteur lui conseilla de plonger chaque jour la médaille de 
Saint-Benoît dans le vase d'eau qu'elle avait coutume de mettre à 
la portée du chat pour qu'il allât s'y désaltérer. La dame lui 
objecta qu'elle y avait déjà pensé, mais que, dans la crainte de 
profaner une chose sainte en l'employant à un usage vulgaire, 
elle s'en était abstenue. Le visiteur lui répondit que la vertu de 
la Croix ayant réhabilité la création tout entière, elle pouvait être 
appliquée à tous les êtres qui sont utiles à l'homme. « Au reste, 
ajouia-t-il, Dieu sait bien que notre intention est pure, et que 
nous ne voulons que sa gloire ; s'il nous approuve, il guérira la 
pauvre bête ; sinon, elle restera malade et il n'en sera que cela. » 
Là-dessus, il plongea la médaille dans l'écuelle d'eau et engagea 
la personne à continuer de le faire jusqu'à parfaite guérison de 
l'animal. Peu de jours après, la gale avait complètement disparu ; 
le poil était devenu parfaitement propre et l'on put constater une 
fois de plus que la bonté de Dieu s'étend à toutes ses créatures'. 

C'est par un procédé analogue que dans des centaines 
d'églises de France — et sans doute aussi des autres pays 
catholiques — on gratte la statue ou la châsse du saint et 
on boit l'eau dans laquelle on fait dissoudre cette poussière. 
Le raisonnement des fidèles est celui-ci. Il y a un person- 
nage surnaturel, saint X... qui guérit ceux qui l'invoquent 
et surtout de telle maladie ; tout ce qui vient de lui parti- 
cipe de sa puissance, — en vertu du principe matérialiste 

1. Pèlerinage d'Allouagne près BéUaine, p. 17, cité dans Parfait, 
L'Arsenal de la dévotion, p. 348. 

2. Dom Guéranger (abbé de Solesmes), Essai sur l'origine, la signifi 
cation et le privilège de la médaille ou croix de saint Beiïoit, 9'^ éà. 
(1885), p. 105. 



EMPLOI THÉRAPEUTIQUE DES RELIQUES 209 

que nous avons déjà signalé ; — à défaut de ses reliques, 
la châsse oii sont ses reliques aura cette vertu; de même 
aussi son image, sa statue. Et pour beaucoup de fidèles 
à l'âme obscure, la statue n'est-elle pas le saint lui-même 
et un fétiche plus qu'une image? C'est cet instinct maté- 
rialiste des foules qui a donné son importance au culte des 
imag'es, qui l'a imposé à l'Eglise^ si bien quel'Eg'lise a dû 
l'accepter, quitte à le lég-itimer par des théories et des 
distinctions théologiques, lettre morte et incompréhensible 
pour la foule. 

Ici nous sommes forcé de nous borner à quelques 
exemples caractéristiques : 

Statue du Saint. — Au Petit Andely, en Normandie, 
saint Mamet est invoqué pour les coliques et les convul- 
sions, surtout chez les petits enfants. Suivant le principe de 
la sympathie — qui est des plus importantes de la médecine 
populaire — comme c'est du ventre que l'on souffre, c'est 
au ventre du saint qu'on a recours. Après avoir fait dire un 
évang'ile, ce qui ne coûtait autrefois qu'un patard (deux 
sous), on appelle le sacristain. 

Celui-ci gratte avec un couteau le ventre du bon saint Mamet : 
on recueille soigneusement sa raclure et on l'avale dans sa soupe. 
Une seule pincée de la précieuse poussière, mise dans la bouillie 
d'un enfant, lui ôte ses convulsions comme par enchantement. 

A force de gratter le nombril de ce pauvre saint Mamet, on le 
lui a usé passablement... Aussi, pour cacher ce trou béant à son 
abdomen, on y a placé un petit tablier de soie verte qui lui donne 
l'air dlm cuisinier ou d'un garçon de salle de dissection. Puis de 
temps en temps, l'honnête sacristain lui remet un peu de baume 
au cœur au moyen d'une poignée de plâtre... La foi est aveugle 
et le pèlerin gratte de confiance le ventre toujours nouveau d'un 
saint qui est toujours le mème^ 

1 

1. Boue (de Villiers), Le Pèlerinage de la fontaine Saintc-Clolilde aux 
Andelys, p. 39. 

LA RAOE 14 



210 APPENDICE 

A Aubazinc, dans le département de la Gorrëze, c'est la 
lête du saint, patron de l'église, que l'on gratte; « car on 
attribue à cette poussière la vertu de guérir certaines 
maladies ^ ». 

Saint Guénolé, en latin, Winwalœus ou Guengualocus, et 
en français Guingalois, est le saint dont le nom est devenu 
dans la bouche du peuple saint Guig-nolet. C'est un des 
saints que les femmes invoquent contre la stérilité. Or, voici 
comment, au commencement du siècle, les choses se pas- 
saient dans un sanctuaire des environs de Brest. 

Je ne veux pas sortir de Brest sans faire part encore d'une 
anecdote assez singulière. Il s'agit d'un saint. Mon intention n'est 
pas de scandaliser les uns ni de fournir aux autres des réflexions 
impies. Il fallait donc vous taire, me dira-t-on peut-être; pour- 
quoi parler d'un saint qui est l'objet d'un culte? 

Eh bien ! j'aurai le courage de le dire ; le culte de ce saint est 
un outrage à l'honnêteté, à la pureté évangélique ; il n'est donc 
pas de la religion ; c'est une superstition monstrueuse. 

Quel est donc ce saint? ce n'est ni dans Fréret ni dans Vol- 
taire que j'en ai lu le nom et les attributs ; je l'ai vu de mes yeux, 
je l'ai touché de mes mains, ainsi que cinq ou six personnes pré- 
sentes avec moi. 

Au fond du port de Brest, au delà des fortifications, en re- 
montant la rivière, il existait une chapelle, auprès d'une fontaine 
et d'un petit bois qui couvre la colline, et dans cette chapelle était 
une statue en pierre, honorée du nom de saint. Si la décence per- 
mettait de décrire Priape, avec ses indécents attributs, je peindrais 
cette statue. 

Lorsque je l'ai vue, la chapelle était à moitié démolie et décou- 
verte, la statue en dehors, étendue par terre et sans être brisée ; 
de sorte qu'elle existait en entier, et même avec des réparations 
modernes qui me la firent paraître encore plus scandaleuse. 

Les femmes stériles, ou qui craignaient de l'être, allaient à 
cette statue, et, après avoir gratté ou raclé ce que je n'ose nom- 

1. Dictionnaire des Pèlerinages (coll. Migne), t. l, col. 246. 



EMPLOI THÉRAPEUTIQUE DES RELIQUES 211 

me}' et bu celte poudre, infusée dans un verre d'eau de la fon- 
taine, ces femmes s'en retournaient avec l'espoir d'être fer- 
tiles K 

La chapelle est aujourd'hui détruite et la statue disparue. 
Notre ami M. Luzel nous écrit à ce sujet : « J'ai fait, il y 
a quelques années, une excursion au fond du port de Brest, 
le long- de la Penfeld, à la recherche de la chapelle et de 
la statue dont parle Harmand de la Meuse. J'ai bien trou- 
vé l'emplacement de la chapelle, aujourd'hui disparue, 
mais aucune trace de la statue. Pourtant, son souvenir et 
celui des pratiques dont elle était l'objet vivent encore dans 
la tradition orale du pays. » 

Ce n'est pas ici un cas isolé du culte du saint de la fé- 
condité, véritable Priape chrétien : on en connaît d'autres 
exemples ailleurs, quel que soit le nom du saint, et sans 
doute, si on avait plus de détails sur le culte populaire du 
Priape antique , lui trouverait-on une origine pré-chré- 
tienne. En effet la plupart des pratiques de la dévotion 
populaire qui scandalisaient les théologiens philosophes, ou 
égayaient les esprits forts et les railleurs, ne sont que la 
continuation de pratiques antérieures au christianisme. — 
Henri Estienne parle de la statue d'un saint appelé populai- 
rement saint Greluchon, qui se trouvait en une abbaye des 
environs de Romorantin, qu'on invoquait pour le même 
objet et qu'on grattait au même endroit ^ 

On connaît encore d'autres exemples du même remède 
contre la stérilité des femmes ^ 

Le tombeau du saint. — La pratique de gratter les tom- 
beaux des saints, d'en mettre la poussière dans l'eau et de 
boire cette infusion pour se guérir d'une maladie, est 
presque aussi ancienne que le christianisme lui-même, car 

1. J.-B. Ilarmand (de la Meuse), Anecdotes relatives à la dévolution. 
Paris, 1820, p. 118. 

2. Apologie jjour Ilcrodoti', ch. xxxvni. 

3. Cûllin de Plancy, Biclionnuire critique des reliques, t. 1, p. 383. 



212 APPENDICE 

il on est fait mention dans de vieux écrivains comme Gré- 
goire de Tours. Celui-ci mentionne, dans l'église de Saint- 
Vénérand, à Clermont-Ferrand, le tombeau d'un religieux 
du nom d'Alexandre, tellement gratté qu''il en est tout 
troué ^ Le tombeau de l'évêque Tliaumastus, à Poitiers, 
est également percé par la même pratique ^ A Saint- 
Martin de Tours, lors d'une épidémie de dysenterie, on 
eut recours au même traitement avec la poussière du tom- 
beau du saint : Grégoire vit lui-même un dysentérique 
dont l'état était désespéré, amené à la basilique après une 
nuit sans sommeil. Après avoir bu du vin où l'on avait mis 
de la poussière du tombeau du saint, il s'en retourna 
guéri •\ Gréo-oire raconte bien d'autres miracles de ce 
genre, et il n'y a pas à s'étonner qu'aux époques de foi, et 
de foi agissante, les tombeaux des saints aient été usés et 
troués par la piété des malades. 

Grégoire de Tours avait une telle confiance dans cette 
poussière, que partant en voyage pour aller voir sa mère, 
et craignant d'être malade en route, il emporta de la pous- 
sière du tombeau de saint Martin. Comme il était chez sa 
mère, on lui apprend qu'un enfant du voisinage est malade 
de la dysenterie et de fièvre, au point de ne pouvoir rien 
manger. Grégoire fait dissoudre un peu de cette poudre et 
la fait boire au « moribond » ; celui-ci guérit aussitôt. 
Avec le même remède, il guérit encore plusieurs fiévreux 
et se guérit lui-même d'un violent mal de dents qui lui 
avait fait enfler toute la têle; et dans la joie de cette gué- 
rison, il s'écrie : « thériaque inénarrable I drogue inef- 
fable! antidote louable 1 purgatif que j'appellerai 
céleste, quivaincles inventions des médecins, qui dépasse 
les suavités des parfums, et qui l'emporte sur la puissance 
de tous les onguents I qui nettoie le ventre comme Yagri- 

i. De Gloria confessorum, xxxvi. 

2. Ibid., LUI. 

3. De miruculisS. Marlini- II, 5i. — Voir aussi, ilid., 111,34. 



EMPLOI THÉRAPEUTIQUE DES RELIQUES 213 

dhmi ', 1g poumon comme l'hysope, et purge même la lète 
comme le pyrèlhrc ! Et non seulement elle fortifie les 
membres débiles, mais ce qui est bien plus important, elle 
nettoie et aplanit les souillures des consciences'. » La 
poudre d'un tombeau guérissant Tàme aussi bien que le 
corps, est-il possible de pousser plus loin le fétichisme? 
Grégoire de Tours était un des hommes les plus instruits 
et peut-être un des plus éclairés de son temps : on peut 
juger par là de l'état intellectuel de ses contemporains. 

11 n'y a pas de province de France où il n'y ait de nom- 
breux exemples de tombeaux grattés de la même façon. Ce 
que nous disons de la France est aussi vrai des autres 
pays chrétiens, et nous gagerions, sans l'avoir vérifié, 
qu'il en est de même dans les pays musulmans, auprès des 
tombeaux des marabouts vénérés et des saints de l'Islam. 
La pratique n'est pas confinée aux classes strictement 
populaires, car on la voit mentionnée dans des ouvrages de 
piété, comme on peut juger par ce passage : « Le 20 oc- 
tobre, raconte un malade d^'une communauté de Grenoble, 
mon état était toujours le même. Ce jour-là, une de nos 
sœurs arrivée de La Louvesc, avait apporté de la poussière 
du tombeau de saint François-Régis. La sœur infirmière en 
mit quelques grains dans une cuillerée qu'elle me fit 
prendre; je commençai à me trouver un peu mieux ^ .» 

Monuments divers de l'Eglise. — Dans l'église paroissiale 
de Poissy, se trouvent (ou du moins se trouvaient) dans 
une chapelle à gauche de la nef, les fonts baptismaux oi!i 
l'on a baptisé saint Louis. « On raconte, dit Expilly en 1768, 
que, par le moyen de la raclure de ces fonts, avalée dans 
un verre d'eau, Dieu a bien voulu opérer plusieurs fois la 

1. Nous ignorons quelle est celle plante, dont le nom dérive sans 
doute du mol latin ceger. 

2. De miraculis S. Martini, 111, GO. 

3. Histoire de ISotre-Bame de Laus, par le P. Maurel, S. J., 2^ éd., 
p. 83, cité dans Parfait, La Foire aux reliques, p. 388. 



214 APPENDICE 

g-aérison de la fièvre'. » Et Espilly cite à cet ég-ard l'ex- 
voto en vers latins d'un docteur es arts, gravé tout auprès 
sur une plaque de marbre : 

Fons hic quem cernis, nuUas licet egerat undas, 
Ardentem mira comprimit arte sitim. 

Si quem urit febris, raso de pulvere sumat 
Pocula, preesentem sentiet aeges opem. 

natura, stupe ! rerum pervertitur ordo, 

Exstinguit flammas nunc, valut unda, lapis. 

Dans la chapelle de Sainte-Barbe , à un kilomètre de 
l'église paroissiale de Marolles-les-Buis (Eure-et-Loir), 
« les pèlerins grattent avec un couteau le mur de la cha- 
pelle, mêlent dans un verre d'eau la poussière ainsi obtenue, 
et avalent cette potion pour se guérir de la fièvre. Ce 
remède n'agit qu'autant qu'on se fait dire au moins un 
évangile ^ » 

Faut-il rappeler les vertus merveilleuses des « saintes 
poussières » de Lorette? « A certains jours, on époussète 
les murs de la Santa Casa;\3. poussière, recueillie sur des 
linges gommés, est ensuite renfermée dans de petits reli- 
quaires que les pèlerins peuvent conserver sans crainte, 
parce qu'ils sont donnés par l'autorité légitime ^ » 

Autres monuments. — Des monuments mégalithiques ou 
des objets de pierre sont souvent mis en rapport avec les 
saints par la tradition populaire. Dans ce cas, on a encore 
recours au grattage ou au lavage. 

En Ecosse, sur les bords de la Clydc, dans une localité 
qu'on ne nomme pas, se trouve (ou au moins se trouvait) 
une pierre appelée le char de saint Convall. D'après la tra- 
dition, ce saint serait venu d'Irlande par mer, sur cette 

1. P^xpilly, Dictionnaire géographique des Gaules et de la Vrance, 
t. V, p. 716. 

2. A. S. Morin, Le prêtre et le sorcier, p. 270. 

3. Abbé Milochau, La sainte Maison de Lorette, p, 126, cité dans 
Parfait, La Foire aux reliques, p. 387. 



EMPLOI THÉRAPEUTIQUE DES RELIQUES 215 

pierre. — Cette façon de Iraverser Ja mer, sur des pierres 
ou dans des auges en pierre, était familière aux saints 
celtiques et, dans plusieurs églises de Bretagne, on a con- 
servé, comme preuve authentique, l'auge miraculeuse du 
saint. — Le char de saint Convall servait à guérir bêtes et 
gens, grâce à l'eau dont on l'avait lavé '. 

Dans le voisinage de Saint-Léonard-des-Bois (Sarthe), 
se trouve une sorte de dolmen connu sous le nom de « lit » 
ou « tombeau de saint Léonard. » Un grand nombre de 
pierres mégalithiques passent pour avoir servi de lit à des 
anachorètes et c'est par la trace de leur corps que l'on 
explique le creux ou le poli ou telle autre particularité de 
la pierre. — L'une des extrémités de la pierre de saint 
Léonard est bombée et a un peu la forme d'un oreiller ; 
l'autre est creusée et l'on a cru y voir des traces de pieds 
humains. De là est venu naturellement la légende. Or, du 
moment que le saint a couché là, la pierre doit être fétiche, 
par la raison que tout ce qui a touché aux personnages 
surnaturels participe de leur puissance. On gratte la 
mousse qui pousse sur cette pierre et elle guérit la fièvre ^ 
Donner plus d'exemples serait fastidieux et n'ajouterait 
rien au principe de médecine religieuse que nous avons 
énoncé et démontré par les faits ^ Une pratique différente 
par le procédé, mais identique par l'esprit, nous servira de 
conclusion. 

Puisque l'on boit l'eau des reliques, on peut aussi les 
prendre d'une autre manière, car si elles ont de la vertu, 
elles l'ont certainement par un bout comme par l'autre. 
Nous n'avons pourtant, dans nos lectures, rencontré qu'un 

1. Dalyell, DarA'er SMpers<(7io?is of Scotland, p. 152. 

2. Joanne, Itini^raire de la Bretagne, éd. de 1873, p. 337. 

3. C'est d'après le même principe que l'on attribue des vertus cura- 
tives à l'eau dans laquelle on a fait tremper ou bouillir des pierres amu- 
lettes, telles que les pierres de tonnerre et autres; mais cela est en 
dehors de notre sujet. 



216 APPENDICE 

seul exemple de reliques prises en clystère. Ce mode d'ab- 
sorption est en effet moins agréable ; il est aussi moins 
respectueux et de grands personnages seuls ont pu se le 
permettre. L'exemple que nous avons trouvé est celui d'un 
duc d'Albe dont parle Saint-Simon, et cela nous rappelle 
les vers de La Fontaine racontant un trait 

D'une âme espagnole, 

Plus grande encore que folle. 

Le duc et la duchesse d'Albe étaient à Paris avec leur 
fils unique qui avait de sept ou huit ans.... « Tous les vœux 
elles dévotions singulières que fit la duchesse d'Albe pour 
obtenir la guérison de son fils surprirent fort ici, jusqu'à 
lui faire prendre des reliques en poudre par la bouche et 
en lavement. Enfin il mourut, et son corps fut renvoyé en 
Espagne en habit de cordelier, autre dévotion espagnole. 
Ils furent fort affligés, surtout la duchesse d'Albe^, avec des 
éclats étranges. Le roi leur envoya faire compliment, et 
les fils de France et toute la cour y fut ^ « 

Ce sont là des pratiques qui se rencontrent dans d'autres 
parties du globe, car la façon dont l'homme sans culture 
intellectuelle comprend le monde extérieur est toujours et 
partout la même ; les noms seuls diffèrent. Yoici, par 
exemple, des pratiques de l'Inde que nous fait connaître 
M. Barth : 

Dans les sanctuaires de l'Inde, l'eau qui a servi à faire les 
ablutions journalières de l'image du dieu, qui est souvent de 
l'eau du Gange, apportée de fort loin à grands frais, est consi- 
dérée comme de 1' « eau bénite j. Dans plusieurs, quand l'image 
a un renom particulier de sainteté, cette eau est pieusement re- 
cueillie et bue par les fidèles. Il en est de même de celle qui a 
servi à laver le linga (phallus), symbole de Çiva. Comme la cella 
où se trouve le linga est toujours fort étroite, même dans les 

1. Mémoires de Saint-Simon, éd. Chéruel, t. VII, p. 333. 



EMPLOI THÉRAPEUTIQUE DES RELIQUES 217 

temples les plus vastes^ et que l'entrée en est parfois interdite au 
public, cette eau est recueillie et conduite au dehors, pour être 
ainsi utilisée, dans une gouttière qui traverse les parois de Tédifice, 
Chez la plupart des sectes, le premier gourou (le fondateur de 
la secte), est regardé comme une incarnation de la divinité et, 
très souvent, ce privilège a passé par héritage à ses descendants 
directs, les gourous d^cXviûs. L'eau dont ces hommes dieux se sont 
servis pour se laver les pieds ou pour se rincer la bouche, jusqu'à 
la salive qu'ils rejettent en mâchant le bétel, sont de même re- 
cueillies et absorbées par les dévots. 

Chez les Hovas de Madagascar il se passe quelque chose 
de ce genre, le jour de la « fête du bain » [fandroàna), qui 
a lieu le 22 novembre, une des plus grandes fêtes du pays, 
car toutes les affaires chôment pour quelque temps après 
ce jour. « Le jour de la fête, la reine prend un bain, le seul 
de l'année, dit-on ; et, lorsqu'elle a regagné ses apparte- 
ments, on asperge les personnes admises dans la salle de 
bain avec l'eau ayant servi aux ablutions royales. Heureux 
sera celui qui aura été le plus trempé * ! » 

Il ne serait pas difficile de trouver des procédés de ce 
genre chez les sauvages Pour se procurer de la chance à 
la chasse à la baleine, les habitants de l'île Kadjak, près de 
l'Alaska, emploient le rite suivant. « Ils gardent les corps 
de leurs hommes célèbres — on pourrait dire : de leurs 
saints — dans des cavernes éloignées, où ils se réunissent 
avant la chasse. Le corps est placé dans un ruisseau voisin, 
et ils en boivent l'eau dans la pensée de s'assimiler de la 
sorte les qualités du mort'. » C'esl ici simplement un 

1. Lettre de Madagascar, du journal £e Temps, n° du 17 décembre 1886. 
— D'après le récit d'un missionnaire, le R. P. Jouen, c'est la reine qui, 
après avoir pris son bain dans une tente dressée au fond de la grande 
salle du palais, asperge elle-même l'assistance. « Au sortir du bain elle 
s'écrie par trois fois : Masina aho ! « Je suis purifiée! » Puis, avec une 
corne de bœuf préparée à cet effet, elle puise de l'eau dans le bain et en 
asperge l'assistance. » Ann. de la Propag. de laFoi,{. XLI, 18G9, p.61. 

2. Holmberg, Vœlker des russischen Amerika, Helsingfors, 1855, t. I, 
p. 111. — Cité dans Mélusine, t. III, col. 245. 



218 APPENDICE 

exemple sauvage de la pratique de l'infusion des re- 
liques. 

L'identité psychologique du genre humain répète souvent, 
comme on voit, les mêmes croyances et, par suite, les 
mêmes pratiques. Arlequin était plus philosophe qu'il ne 
pensait, quand il disait dans une comédie italienne : Tutto'l 
mondo e fatto corne la nostra casa, « le monde entier est 
fait comme notre maison ! » 



ADDITIONS ET CORRECTIONS 



Page 8. — Une variante de la croyance rapportée par Bur- 
ton se trouve dans Lane, An Arahic-English Lexlcon, VII, 
fasc. 2, p. 2626, col. 3 : « Un chien qui a mangé de la chair 
humaine est, par suite, saisi de ce qui ressemble à de la 
folie ou à de la possession démoniaque, de sorte que, s'il 
mord un homme, celui-ci est saisi du même mal, déchire ses 
vêtements, en blesse d'autres, et à la fin meurt de soif en 
refusant de boire, i Les mots arabes que Lane donne pour 
« rage » et « enragé, ^ dérivent du nom du chien. De même, 
chez nos Arabes d'Algérie, le mot pour enragé, mkloub, 
signifie littéralement quelque chose comme « enchienné. » 
(Dussourt, cité plus haut, p. 199, no 2.) 

Pages 61 et 103. — Un autre exemple de démoniaque qui 
aboie, se trouve dans la vie de saint Paul le Simple, anacho- 
rète de la Thébaïde. On avait amené à son maître, saint 
Antoine, un jeune homme possédé du plus mauvais démon, 
et qui aboyait comme un chien. Saint Antoine, ne réussissant 
pas à le guérir, Pamène à saint Paul, comme plus puissant 
thaumaturge. Saint Paul l'exorcise avec de grandes peines 
et fait sortir le démon de son corps, sous la forme d'un dra- 
gon long de soixanle-dix aunes , qui va se jeter dans la- 
mer Rouge. Cilé dans Weingarten, De?' Ursprung des Mœnch- 
tums, p. 40. 

Page 87. — Voici un nouvel exemple d'insuccès mis sur le 
compte, non du saint, mais des malades. En 1682, à Fresnes- 
sur-Apance (aujourd'hui département de la Haute- Marne), 



220 ADDITIONS ET CORRECTIONS 

Nicolas Mongin, maréchal- taillandier, et Claude Méquien, 
houcher, sont mordus par un loup enragé. Ils allèrent se 
faire tailler à Saint -Hubert-d'Ardennes , et n'en moururent- 
pas moins après leur retour. On attribua cela à ce « qu'ils 
avoient manqué, en retournant, à l'observation de leur règle- 
ment, ce qui causa leur mort. ^ Ils en tirèrent pourtant un 
certain profit : « Et parce qu'ils avoient été taillez, ils mou- 
rurent assez paisiblement, sans pouvoir nuire à aucune per- 
sonne, s (Arcliives municipales de Fresnes-sur-Apance ; re- 
gistres de la paroisse.) Cet accident ne diminua pas la foi à 
saint Hubert dans le pays ; car, ajoute M. Jules Viard (de qui 
je tiens ce texte) : » Il y a quinze ans encore, on voyait à 
Fresnesdes médailles fabriquées par des ferblantiers du pays, 
représentant, au droit, un cerf surmonté d'une croix, et 
saint Hubert à genoux devant lui. ^ 

Pages 99-103. — C'est, du reste, un usage traditionnel d'a- 
bréger les souffrances de ceux que l'on voit lutter contre une 
mort inévitable. Ainsi on croit qa'un moribond, couclié sur de 
la plume de pigeon, râle indéfiniment sans pouvoir mourir ; et 
par suite de cette croyance, sans avoir égard aux souffrances 
de ses derniers moments, on ôte les oreillers de dessous sa 
tête ; quelquefois même on le retire du lit pour le mettre par 
terre. La croyance est si forte en Angleterre que, pour cette 
raison, il est dangereux de laisser un mourant seul avec des 
domestiques. (Rolland, Faune populaire^ t. VI, p. 137, et 
Nation de New-York, 23 décembre I086, p. S24.) — - A Mal- 
médy, on vient dans le même but à une chapelle de Notre- 
Dame-des-Malades : 7îei^/ jeunes filles viennent offrir chacune 
un cierge avec leur prière, ce qui constitue une neuvaine 
instantanée, dans le but d'abréger l'agonie du malade. 

Page 102. — Balzac, l'auteur du livre sur la rage, publié à 
Tours en 1810, était le père du romancier qui a rendu ce 
nom célèbre. 

Page 103. — 11 y a quelques mois, dit un journal de méde- 
cine américain, un enfant, atteint d'hydrophobie, dans FÉtaL 
d'illinois, a été étouffé sous un oreiller ; et à celte occasion 
on citait un autre exemple d' « assassinat thérapeutique, » 
accompli un peu auparavant dans le même État, et pour la 



ADDITIONS ET CORRECTIONS 221 

même cause. [New-York Médical Journal, article cité dans la 
Nation de New- York, du 25 novembre 1886, p. 433.) 

Page 105, ligne 6, au lieu de : seulement — lire : surtout 

Pages HO-111. — Sur cette croyance qui se trouve chez les 
Gallas, on peut voir aussi un passage des Annales de la 
Propagation de la Foi, t. XXX (1858), p. 51. 

Page 112. — Sur le windigo et un cas de cannibalisme 
chez une femme furieuse, on peut voir aussi quelques mots 
du R.-P. Laverlochère, des missions de la Baie-d'Hudson, 
dans les Annales de la Propagation de la Foi, t. XXIII (1831), 
p. 209. 

Page 135. — La marque des chiens avec la clef de saint 
Hubert a encore été appliquée à la fin du siècle dernier par 
ordre d'une autorité municipale. « Je viens de lire dans les 
feuilles publiques que les autorités de Mannheim ont ordonné 
de brûler les chiens au front avec la clef de Saint-Hubert, 
pour les empêcher d'enrager. » G. Ch. Voigt, GemeinnïUzige 
Abhandlungen, Leipzig, 1792, p. 14. — Note communiquée 
par M. Reinhold Kœhler. 

Page 147, ligne 15^ au lieu de : première — lire : prémice 

Page 152, ligne 7, lire : Lauenbourg 

Page 153, ligne 26, lire : Dienne. — M. Paul Le Blanc m'ap- 
prend aussi que dans un inventaire du château de Uienne 
(Haute- Auvergne), dressé en 1580, parmi les chambres du 
château, désignées toutes par des noms divers (chambre des 
Neuf-Preux, chambre de Saint- Jean, etc.), se trouve une 
<t chambre de Saint-Ubert i> (sic). 

Page 178, ligne d, lire : Paotret ann alc'houez 

Page 182, ligne 8, lire : invoque 

Pages 196-197. — On peut voir aussi une longue liste de 
remèdes contre la rage dans A. de Garsault, Le nouveau 
parfait maréchal; Paris, 1781, p. 481. Cette liste commence 
ainsi : Le bain de mer — le bain d'eau salée — la saumure 
avalée 

Page 204, n. 1. — Voici un autre exemple de la même 



222 APPENDICE 

croyance; proveuanl de la Corée. Deux jeunes filles chré- 
tiennes sont torturées pour leur foi. « Au milieu de leur sup- 
plice, elles étaient comme inondées d'une joie toute céleste, 
elles ne jetaient ni cris ni soupirs... Le juge, attribuant à la 
vertu d'un charme une aussi admirable constance, leur fit 
écrire sur l'épine dorsale des caractères antimagiques ; puis 
on les transperça, par son ordre, de treize coups d'alênes 
rougies au feu. Elles demeurèrent comme impassibles.... » 
{Annales de la Propagation de la Foi, t. XVI, 1844, p. 155.) 
Les mandarins et les indigènes non chrétiens attribuaient 
souvent cette apparence d'insensibihté à l'eucharistie, pre- 
nant ainsi pour un effet physique ce qui était un effet moral 
et spirituel. ^ Là [dans les prétoires du Tonkin] était procla- 
mée la divine vertu de l'Eucharistie, et c'étaient les manda- 
rins qui en faisaient l'aveu, en se disant pour expliquer leur 
défaite : Celuici a sans doute mangé de ce pain enchanté qui 
ensorcelle les âmes. » (Ann. Prop . de la Foi, t. XXVII, 1855, 
p. 267.) — De même en Chine : « Aussi, bien des payens 
blâmaient-ils la constance de ces chrétiens et la traitaient-ils 
d'obstinatiû?i insensée. D'autres croyaient en trouver le 
secret dans certaines pilules que les chefs de religion distri- 
buent aux fidèles dans les assemblées religieuses, i [Ibid., 
t. XXX, 1858, p. 465.) 



L'auteur fait appel à la bienveillance du lecteur pour cor- 
riger de grossières fautes d'impressions comme cusinier 
pour cuisinier (p. 16, 1. 18), auquel pour à laquelle (p. 97, 
1. 27), etc. — Le nom du théologien cité p. 82, doit être 

écrit : Jacques de Saintebeuve. 



TABLE DES MATIÈRES 



Pjges 

I.NTRODUCTIOX . 1 

Chapitre premier : L.\ rage dans l'antiquité classique ; ses 

CAUSES ; SURVIVAXCES THÉRAPEUTIQUES 5 

§ 1. Causes de la rage . 6 

§ 2. Remèdes sympathiques. .. 8 

§ 3. Croyances diverses. 12 

§ 4. Fontaine; terre sacrée; lemple d'Artémis 14 

§ 5, L"àne est-il enragé? ,.,..,. 16 

§ 6. La mer et la rage 18 

§ 7 . La caulérisation 20 

Chapitre deuxième : Salnt Hubert et sa lége.nds 25 

§ 1 . La légende 25 

§ 2, L'histoire 30 

§ 3. Le mythe . . ,. 35 

§ 4. Le miracle du cerf ..... . . .... 42 

Chapitre troisième : Sai.nt-Hubert guérisseur de jla rage ; 

SON pèlerinage et son culte , 51 

§ 1 . L'abbaye et le village 51 

§ 2. Le corps du saint. ........ 56 

§ 3. Les reliques; la Sainte-Llole, .. . .. 59 

§ 4. La taille et le répit 67 

§ b. Le point de vue religieux; opinion de docteurs graves; 
que faut-il penser de ces pratiques et de leur efficacité 

au point de vue religieux? 76 

§ 6. Le point de vue humain ,, . 87 

,ï; 7. L'imagination et la rage ; les aboyeuses de Josselin ... 99 

§ 8. Les chevaliers de Saint-Hubert 112 

§ 9. Les colporteurs de Saint-Hubert .... 119 

.i; 10. Les clefs ou cornets de Sainl-Hubeit 126 



224 TABLE DES MATIERES 

Pages. 

§ 11. La véritable clef de Saint-Hubert - 133 

§ 12. Excommunication des ennemis de saint Hubert et de son 

monastère 138 

§ 13. La conTrérie de Saint-Hubert ■ . . 140 

§ 14. Le pèlerinage de Saint-Hubert 142 

§ 14 bis. La fête de saint Hubert et la messe des chiens. . . . 145 

§ 15 . Le culte de saint Hubert 152 

§ 16. Les ordres et confréries de saint Hubert 156 

Chapitre quatrième : La cautérisation sacrée . . 161 

Chapitre CINQUIÈME : Autres SAINTS ANTIRABIQUES . .. ... ... 173 

Chapitre sixième : Recettes et remèdes profanes 187 

§ 1 . Comment on se préserve de la rage , 187 

§ 2. Comment on guérit la morsure du chien enragé 190 

Appendice 203 

De l'emploi thérapeutique des reliques, à l'intérieur 203 

Additions et corrections , . 219 



W'Vé. 









ANGERS, IMPRIMERIE A. BURDIN ET C'^, RUE GARiMKR, 4. 






614.414 G 




, /' 



DU MEME AUTEUR 



Études de mythologie Gauloise. — 1. Le Dieu Gaulois du soleil 
et le symbolisme de la roue, un vol. in-8 avec i planche et 26 
figures dans le texte. Prix : 4 fr. 

Librairie E, LEROUXj 28 j rue Bonaparte, Paris. 



Mélusine, Revue de mythologie, littérature populaire, traditions 
et visages, dirigrée par H. Gaidoz et E. Rolland. — Le troisième 
volume est en cours de publication ; prix de l'abonnement : 20 fr. 

Librairie Emile LECHEVALLIERj 39j quai des Grands-Augustins. Paris. 



Blason populaire de la France par H. Gaidoz et Paul Sébillot, 
un vol. in-18. Prix : 3 fr. 5o 

Librairie L. CERFj 13, rue de Médicis, Paris. 



AKGERS. — Imprimerie BURDIN et C'% rueGarniei, 4 



j 

COLUMBIA UNIVERSITY LIBRARIES 

This book is due on the date indicated belaw, or at the 
expiration of a deftnite period after the date of borrowing, as 
provided by the library ruies or by spécial arrangement with 
the Librarian in charge. 


DATE BORROWED 


DATE DUE 


DATE BORROWED 


DATE DUE 




^noTH T 


f?pf=i?RTy 


















































1 
1 










































































C28(lI49) 1O0M 









G12 
1837 



^age à St. Hubert 



C. "U.BINDERY 




im